C'est ce que fit Nicolas Boileau, surnommé Despréaux.[34]

[Footnote 34: Le surnom de Despréaux vient, dit-on,

d'un petit pré situé au bout du jardin de la maison

de campagne où son père venait passer le temps des

vacances.]

Il a la gloire d'avoir plus que personne travaillé à l'éducation de

l'esprit en France, d'avoir éclairé le public, de l'avoir aidé à

goûter les vrais chefs-d'oeuvre, à les apprécier et à en profiter.

Il composa d'abord des SATIRES, dans lesquelles il fit une guerre

implacable aux mauvais écrivains; il écrivit ensuite des ÉPÎTRES,

pleines d'esprit, de belles pensées et de beaux vers, et L'ART

POÉTIQUE, qui lui fit donner le surnom de législateur du Parnasse

français. Si l'on y ajoute le poëme héroï-comique du LUTRIN,[35] on a

fait l'énumération à peu près complète de ses ouvrages.

[Footnote 35: Lutrin, pupitre d'église où l'on

place les livres de chant.]

Le roi, qui avait beaucoup de goût pour lui, le nomma son

historiographe, et lui accorda une pension de deux mille livres. Grâce

à cette libéralité, il s'acheta une petite maison à Auteuil.

Une fois installé là, il ne sortit plus guère de sa retraite, et n'y

recevait que des amis.

Quand Racine, à qui il avait été lié de l'affection la plus tendre fut

mort, il ne remit plus les pieds à Versailles. Sa tristesse augmenta;

la société lui paraissait en décadence, la France menacée de ruine, et

il vit sans regret venir la mort qui l'enleva à l'âge de

soixante-quinze ans.

L'effet de ses oeuvres fut immense; il se fait encore sentir

aujourd'hui. Ce qui les caractérise, c'est le culte de la raison et

l'amour du vrai. On pourrait leur donner pour épigraphe ces deux vers

de son Art poétique:

Aimez donc la raison: que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

S'il n'a guère le don d'invention et l'imagination, il ne lui manque

aucune des autres qualités qui font l'écrivain et le critique

distingué.

Il avait le sentiment de ce qui est contraire au génie national, et il

l'exprima avec une force qui entraîne la conviction. Il s'est appelé

lui-même un "critique achevé," mais il n'a été ni renfrogné ni

difficile à vivre. Son caractère était aussi élevé que son talent. Il

était naturellement bon, et aimait à faire le bien.

L'avocat Patru[36] est réduit par les circonstances à vendre sa

bibliothèque. Boileau l'achète, et sous le prétexte de manquer de

place chez lui, il prie délicatement le propriétaire de la garder

jusqu'à ce qu'il puisse lui-même la loger, ce qui voulait dire de la

garder indéfiniment.

[Footnote 36: Patru, avocat et littérateur, membre

de l'Académie française, vécut et mourut pauvre,

laissant, outre la réputation d'un excellent

critique et d'un parfait honnête homme, des

plaidoyers, des remarques sur la langue française

et des lettres.]

Quand à la suite d'une cabale de cour Corneille est privé de sa

pension, Boileau court chez le roi et lui dit:

"Sire, je viens résigner la pension que votre majesté a bien voulu me

faire; il m'est impossible de la toucher tant qu'un aussi grand homme

que M. Corneille restera privé de la sienne."

Aussi ce poète, homme de bien, qui n'avait d'ennemis que parmi les

mauvais écrivains, reçut-il jusqu'à la fin les témoignages de l'estime

universelle. Une foule nombreuse accompagna son cortège funèbre. Une

pauvre femme le voyant dit: "Il a bien des amis pour un homme qui a

dit du mal de tout le monde." Quelle justification et quel éloge pour

un poète satirique!

L'art d'écrire était pour Boileau le premier des arts. Il

prêche le respect de la pensée. Ce respect impose le choix

de l'expression. Aussi prenait-il grande peine de toujours

chercher la meilleure; mais il n'est pas regratteur de mots,

enfileur de rimes sonores. Non, il écrit dans un but

d'utilité; il est sincère, substantiel, et son vers "bien ou

mal dit toujours quelque chose."

Dès l'âge de quinze ans un sot livre lui inspirait de la

haine. L'esprit d'affectation lui était encore plus odieux

que la sottise. Il était ennemi de tout ce qui n'était pas

dans le vrai. Le vrai était sa passion, son culte.

"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable."

Le vrai en littérature est ce qui est conforme à la raison,

au bon sens, à certaines conditions de lieu, de temps et de

genre, sans lesquelles il n'y a pas d'oeuvre d'art. Ceux qui

y manquent sont les objets de sa critique impitoyable, de sa

fine raillerie. Il se moque d'eux, il se moque "des riens

galants, du grand fin, du fin des choses" après lequel

couraient les poëtes.

Libre et franc, il donne à chaque chose son nom. Il appelle

"chat un chat, et Rolet[37] un fripon;" mais sa liberté est

celle d'un honnête homme. Il est scrupuleux observateur des

convenances. Les convenances sont une partie du vrai. Le

licencieux est à la fois faux et de mauvais goût, deux

raisons pour le condamner et le bannir.

[Footnote 37: Rolet était procureur au parlement de

Paris.]

S'il a été sévère pour les autres, il l'est tout d'abord

pour lui-même. La vanité ne l'aveugle pas. Il se connaissait

bien, et estimait que la connaissance de soi est la

condition de toute sagesse et de tout succès.

Dans la dixième épître il a tracé de lui le portrait

suivant:

"Ce censeur qu'on a peint si noir et si terrible

Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité,

Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité,

Fit, sans être malin, ses plus grandes malices,

... enfin sa candeur seule a fait tous ses vices.

... Harcelé par les plus vils rimeurs,

Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs moeurs,

Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage,

Assez faible de corps, assez doux de visage,

Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux,

Ami de la vertu plutôt que vertueux."

Ce portrait recommande l'original à l'estime de tous les

honnêtes gens.

Sa position à la cour lui imposait quelquefois le langage

d'un courtisan, mais ordinairement son franc parler ne

s'arrêtait pas devant la crainte de déplaire. Il savait très

bien dire la vérité aux gens les moins habitués à

l'entendre, comme le jour où Louis XIV voulut avoir son avis

sur quelques vers qu'il avait eu la fantaisie de faire:

"Sire, votre majesté a voulu faire de méchants vers,

répondit Boileau, et elle y a parfaitement réussi."

On lui a reproché de n'avoir eu ni faculté d'invention, ni

imagination, ni sensibilité.

En effet il n'a point composé de poëme qui le place parmi

les grands génies créateurs; il ne produit pas les effets

éblouissants d'une riche fantaisie; il ne touche guère.

Pourtant à ceux qui lui contestent le don d'invention et

l'imagination on peut dire: Lisez les quatre premiers chants

du Lutrin, lisez tant de beaux vers où les tours les plus

heureux et les plus charmantes images embellissent des

sujets qui ne paraissent nullement susceptibles d'être

embellis. À ceux qui doutent de son coeur on peut dire:

S'il n'a pas eu le pouvoir de produire de fortes émotions,

prenez-vous en aux genres qu'il a cultivés, et accordez du

moins qu'à défaut de cette sensibilité qui se communique

avec puissance, il avait celle qui s'attendrit et s'exalte

en présence de ce qui est touchant et digne d'admiration.

Non, il n'a pas manqué de coeur, le poëte qui a dit:

"Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez."

et encore:

"Que votre âme et vos moeurs peintes dans vos ouvrages,

N'offrent jamais de vous que de nobles images."

et encore:

"Le vers se sent toujours des bassesses du coeur."

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Littérature Française (Première Année) · 第 101 / 137 题