Sait peu les beautés de tout ce qu'on écrit,
Et ce n'est pas son fait que les choses d'esprit.
[La mère insiste pour qu'elle reste.]
_Philaminte._ Aussi bien ai-je à vous dire ensuite
Un secret dont il faut que vous soyez instruite.
_Trissotin._ Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer,
Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.
_Henriette._ Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai
nulle envie.....
_Bélise._ Ah! songeons à l'enfant nouveau-né je vous prie.
* * * * *
_Philaminte._ Servez-nous promptement votre aimable repas.
_Trissotin._ Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose;
Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal
De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d'un sonnet qui, chez une princesse,
A passé pour avoir quelque délicatesse;
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.
_Armande._ Ah! je n'en doute point.
_Philaminte._ Donnons vite audience:
_Bélise_ (interrompant Trissotin chaque fois qu'il se dispose à lire).
Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance.
J'aime la poésie avec entêtement,
Et surtout quand les vers sont tournés galamment.
_Philaminte._ Si nous parlons toujours il ne pourra rien dire.
_Trissotin._ Soit ...
_Bélise à Henriette._ Silence, ma nièce.
_Armande._ Ah! laissez le donc lire.
_Trissotin._ Sonnet à la princesse Uranie sur la fièvre.
Votre prudence est endormie
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
_Bélise._ Ah! le joli début.
_Armande._ Qu'il a le tour galant!
_Philaminte._ Lui seul des vers aisés possède le talent.
_Armande._ À prudence endormie il faut rendre les armes.
_Bélise._ Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
_Philaminte._ J'aime superbement et magnifiquement!
Ces deux adverbes joints font admirablement.
_Bélise._ Prêtons l'oreille au reste.
_Trissotin._ Votre prudence est endormie
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
_Armande._ Prudence endormie!
_Bélise._ Loger son ennemie!
_Philaminte._ Superbement et magnifiquement!
_Trissotin._ Faites-la sortir, quoi qu'on die,
De votre riche appartement,
Où cette ingrate insolemment
Attaque votre belle vie.
_Bélise._ Ah! tout doux! laissez-moi de grâce respirer.
_Armande._ Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer.
_Philaminte._ On se sent, à ces vers, jusques au fond de l'âme
Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.
_Armande._ Faites-la sortir, quoi qu'on die,
De votre riche appartement.
Que riche appartement est là joliment dit!
Et que la métaphore est mise avec esprit!
_Philaminte._ Faites-la sortir quoi qu'on die.
Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable.
C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.
_Armande._ De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux.
_Bélise._ Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.
_Armande._ Je voudrais l'avoir fait.
_Bélise._ Il vaut toute une pièce!
_Philaminte._ Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse?
_Armande et Bélise._ Oh! oh!
_Philaminte._ Faites-la sortir quoi qu'on die.
Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,
N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets,
Faites-la sortir quoi qu'on die,
Quoi qu'on die, quoi qu'on die.
Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends là-dessous un million de mots.
_Bélise._ Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.
_Philaminte à Trissotin._ Mais quand vous avez fait ce charmant quoi
qu'on die,
Avez-vous compris, vous, toute son énergie?
Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit?
Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?
_Trissotin._ Hai! hai!
_Armande._ J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête,
Cette ingrate de fièvre injuste, malhonnête,
Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.
_Philaminte._ Enfin les quatrains sont admirables tous deux,
Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.
_Armande._ Ah! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.
_Trissotin._ Faites-la sortir quoi qu'on die.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Quoi qu'on die!
_Trissotin._ De votre riche appartement.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Riche appartement!
_Trissotin._ Où cette ingrate insolemment.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Cette ingrate de fièvre!
_Trissotin._ Attaque votre belle vie.
_Philaminte, Armande et Bélise._ Votre belle vie. Ah!
_Trissotin._ Quoi, sans respecter votre rang,
Elle se prend à votre sang.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Ah!
_Trissotin._ Et nuit et jour vous fait outrage!
Si vous la conduisez aux bains,
Sans la marchander davantage
Noyez-la de vos propres mains.
_Philaminte._ On n'en peut plus.
_Bélise._ On pâme.
_Armande._ On se meurt de plaisir.
_Philaminte._ De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
_Armande._ Si vous la conduisez aux bains.
_Bélise._ Sans la marchander davantage.
_Philaminte._ Noyez-la de vos propres mains.
De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.
_Armande._ Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
_Bélise._ Partout on s'y promène avec ravissement.
_Philaminte._ On n'y saurait marcher que sur de belles choses.
_Armande._ Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
_Trissotin._ Le sonnet donc vous semble ...
_Philaminte._ Admirable, nouveau,
Et personne jamais n'a rien fait de si beau.
_Bélise à Henriette._ Quoi! sans émotion pendant cette lecture!
_Henriette._ Chaqu'un fait ici-bas la figure qu'il peut,
Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.
_Trissotin._ Peut-être que mes vers importunent madame.
_Henriette._ Point. Je n'écoute pas.
_Philaminte._ Ah! voyons l'épigramme.
_Trissotin._ Sur un carrosse de couleur amarante
donné à une dame de ses amies.
_Philaminte._ Ses titres ont toujours quelque chose de rare.
_Armande._ À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.
_Trissotin._ L'amour si chèrement m'a vendu son lien.
_Philaminte, Armande, et Bélise._ Ah!
_Trissotin_. Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien,
Et quand tu vois ce beau carrosse
Où tant d'or se relève en bosse
Qu'il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
Ne dis plus qu'il est amarante,
Dis plutôt qu'il est de ma rente.
_Armande._ Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout.
_Philaminte._ On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.
_Bélise._ Ne dis plus qu'il est amarante,
Dis plutôt qu'il est de ma rente.
Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente.
_Philaminte._ Je ne sais, du moment que je vous ai connu,
Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu;
Mais j'admire partout vos vers et votre prose.
_Trissotin à Philaminte._ Si vous vouliez de vous nous montrer
quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.
[Elle n'a rien fait en vers, dit-elle, mais elle travaille à un plan
d'académie féminine dont elle pourra bientôt lui montrer une partie.
Puis la conversation continue sur le mérite des femmes, sur le tort
qu'on leur fait du côté de l'intelligence, sur leur droit et leurs
aptitudes aux hautes sciences, sur les remuements à faire dans la
langue, etc., le tout assaisonné de traits charmants et de bonne
plaisanterie. Lépine vient annoncer qu'un homme est là, qui désire
parler à M. Trissotin. Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux.]
_Trissotin._ C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance
De lui donner l'honneur de votre connaissance.
[Sur le consentement de Philaminte il est introduit.]
_Scène V._
_Trissotin_ (présentant Vadius). Voici l'homme qui meurt du désir
de vous voir.
En vous le produisant je ne crains point le blâme
D'avoir admis chez vous un profane, madame.
Il peut tenir son coin parmi les beaux esprits.
_Philaminte._ La main qui le présente en dit assez le prix.
_Trissotin._ Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
Et sait du grec, madame, autant qu'homme de France.
_Philaminte à Bélise._ Du grec! ô ciel! du grec! Il sait du grec,
ma soeur.
_Bélise à Armande._ Ah! ma nièce, du grec!
_Armande._ Du grec! quelle douceur!
_Philaminte._ Quoi! monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grâce,
Que, pour l'amour du grec, monsieur, on vous embrasse.
(_Vadius embrasse aussi Bélise et Armande._)
_Henriette_ (à Vadius, qui veut aussi l'embrasser)
Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.
(_Ils s'asseyent._)
_Philaminte._ J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.
_Vadius._ Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage
À vous rendre aujourd'hui, madame, mon hommage,
Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien.
_Philaminte._ Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.
_Trissotin._ Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose,
Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.
_Vadius._ Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C'est d'en tyranniser les conversations,
D'être au Palais, au cours, aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens,
Qui, des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m'a jamais vu ce fol entêtement,
Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment
Qui, par un dogme exprès, défend à tous les sages
L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants
Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
_Trissotin._ Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
_Vadius._ Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
_Trissotin._ Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.
_Vadius._ On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.
_Trissotin._ Nous avons vu de vous des églogues d'un style
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
_Vadius._ Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
_Trissotin._ Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?
_Vadius._ Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?
_Trissotin._ Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
_Vadius._ Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
_Trissotin._ Aux ballades surtout vous êtes admirable.
_Vadius._ Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
_Trissotin._ Si la France pouvait connaître votre prix.
_Vadius._ Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.
_Trissotin._ En carrosse doré vous iriez par les rues.
_Vadius._ On verrait le public vous dresser des statues.
(_À Trissotin._) Hom! C'est une ballade, et je veux que tout net
Vous m'en ...
_Trissotin à Vadius._ Avez-vous vu certain petit sonnet
Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?
_Vadius._ Oui; hier il me fut lu dans une compagnie.
_Trissotin._ Vous en savez l'auteur?
_Vadius._ Non, mais je sais fort bien
Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.
_Trissotin._ Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
_Vadius._ Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable,
Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.
_Trissotin._ Je sais que là-dessus je n'en suis pas du tout,
Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
_Vadius._ Me préserve le ciel d'en faire de semblables!
_Trissotin._ Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur,
Et ma grande raison c'est que j'en suis l'auteur.
_Vadius._ Vous?
_Trissotin._ Moi.
_Vadius._ Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
_Trissotin._ C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
_Vadius._ Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet.
Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
_Trissotin._ La ballade, à mon goût, est une chose fade.
Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
_Vadius._ La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
_Trissotin._ Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
_Vadius._ Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
_Trissotin._ Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
_Vadius._ Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
_Trissotin._ Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
(_Ils se lèvent tous._)
_Vadius._ Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
_Trissotin._ Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
_Vadius._ Allez, rimeur de balle,[22] opprobre du métier.
[Footnote 22: Rimeur de balle, sans talent. Balle,
gros paquet de marchandises.]
_Trissotin._ Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
_Vadius._ Allez, cuistre ...
[Vadius sorti, Trissotin s'excuse. Ce n'est point par amour-propre
qu'il s'est emporté, c'est le jugement de ces dames qu'il défend dans
le sonnet que Vadius a l'audace d'attaquer.
Philaminte propose de parler d'une autre affaire. Henriette va
entendre quelque chose qui l'intéresse au plus haut point. Il ne
s'agit de rien moins que d'un mari, et ce mari en qui Philaminte a mis
son espoir pour donner à sa fille de l'esprit, le désir des sciences,
ce mari que son choix lui destine, c'est M. Trissotin. Henriette se
récrie, et prie M. Trissotin de rengaîner son ravissement. Un mariage
proposé n'est pas un mariage fait.
Quand les deux soeurs sont seules, Armande, raillant, félicite sa
soeur qui l'engage de prendre cet illustre époux, puisqu'elle trouve
le choix si beau. Ce n'est pas à sa mère seule qu'elle doit
obéissance, mais aussi à son père qui vient dans ce moment même lui
présenter Clitandre comme époux.]