[Ariste quittant Clitandre lui promet d'appuyer sa demande et de lui
porter la réponse au plus tôt.
Son frère Chrysale arrivant, il commence à lui parler de Clitandre que
Chrysale tient pour homme d'honneur. Il connut d'ailleurs son père,
fort bon gentilhomme, en compagnie de qui il eut mainte aventure
galante à Rome, alors qu'ils n'avaient que vingt-huit ans.]
_Ariste._ Clitandre vous demande Henriette pour femme.
[Chrysale y consent de bon coeur. Ariste pense qu'ils devraient aller
parler à la femme de son frère pour la rendre favorable à ce projet.
Chrysale se fait fort d'obtenir son consentement.
Cependant Martine, la cuisinière, vient annoncer à Chrysale qu'on lui
donne son congé! Comme il est content d'elle, il lui dit de demeurer;
mais sa femme Philaminte apercevant Martine,]
Quoi! je vous vois, maraude;
Vite sortez, friponne, allons, quittez ces lieux,
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
[Et quoi qu'il veuille, quoi qu'il fasse, Chrysale est obligé de dire:
Ainsi soit-il! Mais au moins veut-il savoir quel crime impardonnable
elle a commis pour quoi on la chasse.
A-t-elle été négligente, infidèle, voleuse?
Ah, c'est bien pis que tout cela; elle a manqué de parler Vaugelas.
Le péché semble petit à Chrysale, mais n'importe; il faut que Martine
se retire. Quand elle est partie, Chrysale prétend ne pas voir ce
qu'il y a de commun entre Vaugelas et la cuisine.]
Je vis de bonne soupe et non de beau langage,
Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots.
[Ce langage blesse les oreilles de sa femme et de sa soeur. Chrysale
s'échauffe, et, n'osant s'attaquer directement à la première, il donne
de la manière suivante cours à sa colère:]
C'est à vous que je parle, ma soeur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite;
Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville,
M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l'aspect importune,
Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien.
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs.
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n'est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde;
Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir;
On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire,
Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
Mes gens à la science aspirent pour vous plaire;
Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.
Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison.
L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire;
L'autre rêve à des vers quand je demande à boire;
Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
Et j'ai des serviteurs et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était pas infectée,
Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,
À cause qu'elle manque à parler Vaugelas![21]
Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-là me blesse.
[Footnote 21: Parler Vaugelas. D'après les règles
du grammairien Vaugelas.]
* * * * *
[Celle-ci s'en va après lui avoir fait honte de pareils sentiments et
d'un tel langage.
Seul avec sa femme, il aborde la question du mariage. Mais, avant
qu'il ait eu le temps de nommer le prétendant qu'il s'est chargé de
faire agréer, Philaminte lui dit qu'elle a déjà fait choix du futur
mari de Henriette.]
La contestation est ici superflue,
Et de tout point chez moi l'affaire est résolue.
[Devant cette attitude déterminée de sa femme il n'ose pas insister,
et quand Ariste, impatient, vient demander le résultat de l'entretien
il n'a pas grand'chose à dire. Ariste se moque de lui, lui reproche sa
faiblesse, l'exhorte à être homme une fois et à ne pas laisser immoler
sa fille aux folles visions qui tiennent sa famille.
Chrysale le lui promet: il montrera enfin un coeur plus fort, il
parlera et sera le maître.]
C'est souffrir trop longtemps,
Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.