VERS DÉTACHÉS,

_Sentencieux et populaires de Pierre Corneille._

Dans un si grand revers que vous reste-t-il?

Moi.

Moi, dis-je, et c'est assez.

(_Médée._)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

(_Épître à Ariste._)

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.

(_Épître à Louis XIV._)

L'amour est un tyran qui n'épargne personne.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées

La valeur n'attend pas le nombre des années.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

On est toujours tout prêt quand on a du courage.

(_Le Cid._)

Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement.

On perd tout, quand on perd un ami si fidèle.

Je vivrai sans reproche ou périrai sans honte.

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

La nature en tout temps garde ses premiers droits.

Quand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.

Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.

(_Horace._)

Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie.

... Monté sur le faîte il aspire à descendre.

On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime.

Qui peut tout doit tout craindre.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!

(_Cinna._)

L'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

Dieu même a craint la mort.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

... Plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.

(_Polyeucte._)

La justice n'est pas une vertu d'état.

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.

Un coeur né pour servir sait mal comme on commande.

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Oh! qu'il est doux de plaindre

Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre.

(_Pompée._)

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire,

Pour gagner un triomphe il faut une victoire.

(_Rodogune._)

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage.

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née.

(_Héraclius._)

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme.

(_Don Sanche._)

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

La plus mauvaise excuse est assez pour un père.

Le temps et la raison pourront le rendre sage.

(_Nicomède._)

Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.

(_Sertorius._)

* * * * *

PASCAL.

Né à Clermont, en Auvergne, en 1623; mort en 1662.

Blaise Pascal fit faire à la prose française sa dernière évolution. Il

la fixa définitivement. Il y eut après lui des écrivains de génie, il

n'y en eut point qui écrivit mieux que lui, avec plus de goût, de

force et de correction.

La nature l'avait doué d'un esprit supérieur: son père eut le mérite

d'en préparer le développement d'une façon merveilleuse. Ce

développement fut même trop précoce; la santé de Pascal en pâtit. Il

passa peu de jours de sa jeunesse et de son âge mûr sans souffrir.

Comme Descartes, Pascal appartient à l'histoire des sciences. Il en

avait le génie, et il le manifesta dès son enfance; il entend par

hasard le son d'un couteau sur un plat de faïence, et cela devient le

point de départ d'un traité sur l'acoustique; il entend une définition

de la géométrie, et, sans livres, sans assistance, pousse, par la

seule réflexion, jusqu'à la 32e proposition du livre d'Euclide, et il

n'avait que douze ans! Ces exploits intellectuels, rapportés par sa

soeur Madame Périer, peuvent être exagérés, mais toujours est-il

certain que Pascal était mathématicien, géomètre, et géomètre profond

à un âge où ordinairement les bons esprits savent à peine ce que c'est

que la géométrie.

À l'âge de seize ans, il composa le meilleur traité des coniques qu'il

y eût, et, trois ans plus tard, il inventa une fameuse machine

d'arithmétique par laquelle on peut faire toutes sortes de calculs

sans savoir aucune règle. Puis il fit de belles expériences sur la

pesanteur de l'air, et confirma la doctrine de Torricelli.

Il avait à peu près 23 ans. Un accident, qui faillit lui coûter la

vie, le décida à renoncer au monde. Il se promenait en carrosse,

lorsqu'au pont de Neuilly ses chevaux s'emportèrent et se

précipitèrent vers un endroit du pont, où il n'y avait pas de

garde-fou.

Il était perdu si, par la rupture des rênes, les chevaux n'avaient pas

été détachés de la voiture; ils tombèrent dans la rivière, et Pascal,

sans autre mal que la peur, demeura sur le bord. Son âme, vivement

impressionnée, crut entendre la voix de Dieu qui l'appelait, et il se

retira à Port Royal des Champs près de Paris, où quelques hommes pieux

et studieux, et appelés les solitaires de Port Royal, vivaient sous

une règle religieuse commune. Il devint le plus illustre d'entre eux.

Quelques propositions déclarées hérétiques de l'évêque d'Ypres,

Jansénius, sur la grâce divine faisaient alors grand bruit parmi les

théologiens. Antoine Arnaud, celui qu'on appelle le grand Arnaud, fut

condamné par la Sorbonne, comme coupable de Jansénisme. Pascal prend

la plume pour défendre son ami. Du fond de sa retraite il lance ces

lettres d'ardente polémique, connues sous le nom de LETTRES

PROVINCIALES. Elles sont des chefs-d'oeuvre d'éloquence, de

dialectique et de style, et le plus terrible réquisitoire contre les

Jésuites, mais, oeuvres d'actualité et de passion, elles ont beaucoup

perdu de leur intérêt.

L'autre livre de Pascal--LES PENSÉES--ne perdra jamais le sien, tant

qu'il y aura une humanité souffrante, affamée de vérité et exposée au

doute et à l'erreur. Ce livre ne contient que des fragments d'une

apologie du christianisme que Pascal méditait, et que la mort

l'empêcha de mener à bonne fin. On les a recueillis avec une

sollicitude légitime, et l'on peut dire qu'il s'y rencontre quelques

uns des plus beaux passages qui aient été exprimés dans aucune langue

humaine.

On a appelé Pascal un génie effrayant. Il l'est en effet par

la précocité et la grandeur de ses travaux.... Son esprit

chercha de bonne heure la raison de tout. Il dut être

embarrassé par bien des problèmes difficiles à résoudre.

Il expliqua ce qui était susceptible d'explication;

l'inexplicable l'arrêta sans le faire reculer. Il hésita un

moment, le doute entra dans son âme et la déchira. Il s'en

guérit par une croyance résolument et volontairement

acceptée. Les subtilités et l'esprit l'assaillirent

quelquefois, mais ne la lui ôtèrent plus. Le mystère lui

semblait un abîme préférable à celui de la négation: il s'y

plongea, sûr d'y trouver Dieu, et en sortit, éclatant de foi

et de lumière. L'amour de la religion fut le dernier, le

suprême amour de sa vie. Il y concentra toutes les forces de

son intelligence, toute l'activité de son coeur. Il

entrevoyait ce que serait l'humanité sans elle, et nul homme

n'a parlé avec plus de vérité de sons caractère, avec plus

de science de ses mystères, avec plus d'éloquence de sa

sainteté que lui.

Son esprit, qui recula les limites de la science, vit aussi

plus loin que nul autre dans le coeur de l'homme. Les études

qu'il fit ajoutèrent de nouvelles vérités à notre

connaissance de nous-mêmes. Sa puissante imagination mit

admirablement en relief tout un côté de la nature humaine,

et le livre, dans lequel on a réuni ses pensées sur ce

sujet, abonde en observations admirables de clarté, de

justesse et de force.

Doué d'une exquise sensibilité, il n'apporta pas dans la

philosophie la froideur d'un esprit systématique. Le

raisonnement n'y étouffa jamais l'émotion. Il reste homme

même sous la cuirasse du stoïcisme, même sous la haire du

pénitent. Il ne jugea pas seulement les passions, il les

éprouva, ... L'amour du vrai dévorait Pascal: l'ardeur du

bien le brûlait. Ce feu intérieur consuma son corps. Il

l'attisa sans chercher à le modérer, à le régler. Ce fut une

erreur, et une erreur dont la gravité a été fatale

puisqu'elle abrégea ses jours.

Pascal qui possédait tout, vivacité et profondeur d'esprit,

exquise sensibilité, réflexion et spontanéité, raisonnement

et observation, aptitude à saisir l'idée en métaphysicien et

l'image en artiste, n'avait pas ce sage tempérament qui

maintient l'équilibre en soi, ce sentiment de sollicitude

prudemment égoïste qui eût rendu sa vie moins douloureuse,

plus longue, et par conséquent plus utile.

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Littérature Française (Première Année) · 第 44 / 137 题