DE L'INSTITUTION DES ENFANTS.

À un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour

le gaing,[4] ny tant pour les commoditez externes que pour

les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au

dedans, ayant plustost envie d'en réussir habile homme

qu'homme sçavant, je vouldrais aussi qu'on feust[5]

soingneux de lui choisir un conducteur qui eust plustost la

teste bien faite que bien pleine; et qu'on y requist toutes

les deux, mais plus les moeurs et l'entendement, que la

science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle

manière. On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui

verseroit dans un entonnoir; et nostre charge, ce n'est que

redire ce qu'on nous a dict: je vouldrois qu'il corrigeast

cette partie, et que de belle arrivée, selon la portée de

l'âme qu'il a en main, il commenceast à la mettre sur la

montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et

discerner d'elle mesme; quelquefois lui ouvrant chemin,

quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il

invente et parle seul; je veulx qu'il escoute son disciple

parler à son tour.--Il est bon qu'il le face[6] trotter

devant luy, pour juger de son train, et juger jusques à quel

poinct il se doibt ravaller pour s'accommoder à sa force.

[Footnote 4: "Gaing," gain.]

[Footnote 5: "Feust," fût.]

[Footnote 6: "Face," fasse.]

* * * * *

Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa

leçon, mais du sens et de la substance; et qu'il juge du

proufit qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa

mémoire mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il

le lui face mettre en cent visages, et accommoder à autant

de divers subjects pour veoir s'il l'a encores bien prins[7]

et bien faict sien.

[Footnote 7: "Prins," pris.]

Qu'il lui face tout passer par l'estamine, et ne loge rien

en sa teste par simple autorité et à crédit. ... La vérité

et la raison sont communes à un chascun, et ne sont non plus

à qui les a dictes premièrement, qu'à qui les dict aprez: ce

n'est non plus selon Platon que selon moy, puisque luy et

moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent

deça delà les fleurs; mais elles en font aprez le miel qui

est tout leur, ce n'est plus thym ni marjolaine.... Le gaing

de notre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus

sage.... C'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose

tout, qui agit, qui domine et qui règne: toutes aultres

choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le

rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de

rien faire de soy.

Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir: c'est tenir ce qu'on a

donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droictement, on

en dispose sans regarder au patron, sans tourner les yeulx

vers son livre.... En cette eschole[8] du commerce des

hommes, j'ay souvent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre

cognoissance d'aultruy nous ne travaillons qu'à la donner de

nous, et sommes plus en peine de debiter nostre marchandise,

que d'en acquérir de nouvelle: le silence et la modestie

sont qualitez très commodes à la conversation.... On luy

apprendra de n'entrer en discours et contestation que là où

il verra un champion digne de sa luicte,[9] et là mesme, à

n'employer pas touts les tours qui luy peuvent servir, mais

ceulx là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu'on le

rende délicat au chois et triage de ses raisons, et aymant

la pertinence et par conséquent la briefveté. Qu'on

l'instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la

vérité aussitost qu'il l'appercevra, soit qu'elle naisse

ez[10] mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en

luy-mesme par quelque radvisement.[11]

[Footnote 8: "Eschole," école.]

[Footnote 9: "Luicte," lutte.]

[Footnote 10: "Ez," aux.]

[Footnote 11: "Radvisement," ravisement.]

Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosité de

s'enquerir de toutes choses.... Il se tire une merveilleuse

clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du

monde: nous sommes tous contraincts et amoncelez en nous, et

avons la veue[12] raccourcie à la longueur de nostre nez.

[Footnote 12: "Venue," vue.]

On demandoit à Socrates d'ou il estoit, il ne respondit pas

d'Athenes, mais du monde; luy qui avoit l'imagination plus

pleine et plus estendue embrassoit l'univers comme sa ville,

jectoit ses cognoissances, sa société et ses affections à

tout le genre humain; non pas comme nous, qui ne regardons

que soubs nous. Ce grand monde, que les uns multiplient

encores comme especes soubs un genre, c'est le mirouer[13]

où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon

biais. Somme, je veulx que ce soit le livre de mon

escholier.... Après qu'on luy aura apprins ce qui sert à le

faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que

logique, physique, géometrie, rhétorique; et la science

qu'il choisira, ayant desia[14] le jugement formé, il en

viendra bientost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis,

tantost par livre....

[Footnote 13: "Mirouer," miroir.]

[Footnote 14: "Desia," déjà.]

C'est grand cas que les choses en soyent là, en nostre

siècle, que la philosophie soit, jusques aux gents

d'entendement, un nom vain et fantastique qui se treuve de

nul usage et de nul prix, par opinion et par effect. Je croy

que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues.

On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et

d'un usage renfrogné, sourcilleux et terrible.... L'âme qui

loge la philosophie doibt, par sa santé, rendre sain encores

le corps: elle doibt faire luire jusques au dehors son repos

et son ayse, doibt former à son moule le port exterieur, et

l'armer par conséquent d'une gratieuse fierté, d'un maintien

actif et alaigre, et d'une contenance contente et

debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est

une esjouissance constante.... Puisque la philosophie est

celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa

leçon comme les aultres âges, pourquoy ne la luy communique

l'on? On nous apprend à vivre quand la vie est passée.... Je

veulx que la bienseance exterieure, et l'entregent et la

disposition de la personne se façonne quand et quand l'âme.

Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse,

c'est un homme....

C'est un bel et grand adgencement sans doubte que le grec et

le latin, mais on l'achète trop cher. Je diray icy une façon

d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté

essayée en moy mesme: s'en servira qui vouldra. Feu mon

père, ayant faict toutes les recherches qu'un homme peult

faire, parmy les gens sçavants et d'entendement, d'une forme

d'institution exquise... me donna en charge à un Allemand,

qui depuis est mort fameux médecin en France; du tout

ignorant de nostre langue, et très versé en la latine.... Il

en eut aussi avecques luy deux aultres moindres en sçavoir,

pour me suyvre, et soulager le premier: ceulx-cy ne

m'entretenoient d'aultre langue que latine. Quant au reste

de sa maison, c'etoit une règle inviolable que ny luy mesme,

ny ma mère, ni valet, ny chambriere, ne parloient en ma

compaignie qu'autant de mots de latin que chascun avoit

apprins pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict

que chascun y fit.... Quant à moy, j'avoy plus de dix ans

avant que j'entendisse non plus de françois ou de perigordin

que d'arabesque: et sans art, sans livre, sans grammaire ou

précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apprins du

latin tout aussi pur que mon maistre d'eschole le

sçavoit.... Il n'y a tel que d'alleicher l'appétit et

l'affection: aultrement on ne faict que des asnes chargez de

livres; on leur donne à coups de fouet en garde leur

pochette pleine de science; laquelle pour bien faire, il ne

fault pas seulement loger chez soy, il la fault espouser.

Essais, chap. xxv.

Littérature Française (Première Année) · 第 25 / 137 题