MONTAIGNE.
Né au château de Montaigne, près de Bordeaux, en 1533; mort en 1592.
Michel Montaigne a été le plus grand écrivain du XVIe siècle. De tous
les livres de l'époque de la Renaissance celui qui a conservé le plus
de lecteurs, c'est le sien, LES ESSAIS. Il le mérite tant par le sujet
que par la manière dont il est traité. Ce sujet c'est l'homme étudié
par l'auteur sur lui-même.
L'auteur est un esprit fin, délicat, curieux, plein de franchise et de
vivacité, nourri de la moëlle des écrivains classiques. Avec ce qu'il
a appris d'eux et de sa propre expérience il a fait un recueil
d'études philosophiques aussi agréable qu'instructif. On le lit et on
le relit sans se lasser, tant il a de fantaisie, d'imagination,
d'esprit et de vérité.
Son défaut est un scepticisme outré, une absence à peu près complète
de fortes convictions morales. Aux plus graves questions il répond par
ce mot favori, "Que sais-je?" réponse peu digne d'un esprit sérieux,
chercheur et vraiment philosophique.
L'excellence de Montaigne est d'ailleurs dans son style. Celui-ci est
riche, souple, chaud, coloré et infiniment plus libre d'adultération
étrangère que celui de Rabelais.
L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs
et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable
mémoire met à sa disposition tout ce que les hommes ont
pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice
même lui fournissent à tout moment des pensées nouvelles.
Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu'il sait,
et ce qui vaut mieux, il finit par dire ce qu'il croit....
Il parle beaucoup de morale, de politique, de littérature,
il agite à la fois mille questions, mais il ne propose
jamais un système. Sa réserve tient à sa paresse autant qu'à
son jugement.... Montaigne ne connaît pas l'art d'anéantir
les passions; il réclamerait volontiers, avec La Fontaine,
contre cette philosophie rigide qui fait cesser de vivre
avant que l'on soit mort. Il aime à vivre, c'est-à-dire à
goûter les plaisirs que permet la nature bien ordonnée....
Il croit que c'est le parti de la sagesse.... Il s'adresse à
ceux qui, comme lui, éprouvent plutôt les faiblesses que les
fureurs de la passion; et c'est le grand nombre. Il est le
conseiller qui leur convient.... Il ne désespère personne,
il n'est mécontent ni de lui ni des autres....
La morale de Montaigne n'est pas sans doute assez parfaite
pour des chrétiens: il serait à souhaiter qu'elle servît de
guide à tous ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être. Elle
formera toujours un bon citoyen et un honnête homme....
Montaigne plaît, amuse, intéresse par la naïveté, l'énergie,
la richesse de son style et les vives images dont il colore
sa pensée....
L'imagination est la qualité dominante du style de
Montaigne. Cet homme n'a point de supérieur dans l'art de
peindre par la parole. Ce qu'il pense il le voit, et par la
vivacité de ses expressions il le fait briller à tous les
yeux....
Le philosophe Malebranche, tout ennemi qu'il était de
l'imagination, admire celle de Montaigne, et l'admire trop
peut-être, il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais,
et qu'elle y domine au préjudice de la raison. Nous
n'acceptons pas un pareil éloge.
Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors
ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son âme. Sa
chaleur vient de sa conviction, et ses paroles animées sont
nécessaires pour conserver toute sa pensée, et pour exprimer
tous les mouvements de son esprit.
Quand je vois "ces braves formes de s'expliquer si visves et
si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que
c'est bien penser."
Villemain.
Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit, dans
Montaigne l'homme qui pense.
Montesquieu.