Il m'offrit, le matin, son cheval pour me rendre à la ville, dont je
n'étais plus éloigné que de cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le
tour de l'île; mais il y avait quatre lieues de pays inhabité, où l'on
ne trouve pas d'eau. D'ailleurs, de la pointe des Canonniers, je
connaissais le rivage jusqu'au Port.
J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce quartier qu'on appelle
la Poudre-d'Or, à cause, dit-on, de la couleur du sable, qui me parut
blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière qui porte le nom du
quartier. J'entrai ensuite dans de grands bois; le sol en est bon, mais
il n'y a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses: les
terres en paraissent épuisées, parce qu'on les cultive depuis plus de
trente ans sans les fumer. J'en passai la rivière à gué, ainsi que la
rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai le soir au Port.
J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport couvertes de pierres,
excepté quelques cantons des Pamplemousses.
Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant. Il y a trois églises
dans l'île: la première au Port-Louis, la seconde au Port du sud-est, et
la troisième, qui est la plus propre, aux Pamplemousses. Les deux autres
ressemblent à de petites églises de village. On en avait construit une
au Port-Louis, sur un assez beau plan; mais le comble en étant trop
élevé, les ouragans ont fait fendre les murs qui le supportent. On s'en
sert quelquefois au lieu de magasins, qui sont rares dans l'île. La
plupart sont construits en bois; c'est une matière qu'on ne devrait
jamais employer pour les bâtimens publics, surtout ici, où les poutres
ne durent pas plus de quarante ans, quand les carias ne les détruisent
pas plus tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout, et l'île est
entourée de corail, dont on fait de la chaux. La plus grande difficulté
est aux fondations, où l'on est toujours obligé de faire sauter des
roches avec de la poudre, mais, tout compensé, je ne crois pas qu'un
bâtiment en pierre coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment en bois.
Celui-ci, il est vrai, est bientôt prêt, mais bientôt ruiné. Les gens
pressés de jouir ne jouissent jamais.
On compte que l'île a environ quarante-cinq lieues de tour. Elle est
arrosée d'un grand nombre de ruisseaux fort encaissés: ils sortent du
centre de l'île pour se rendre à la mer. Quoique nous fussions dans la
saison sèche, j'en ai traversé plus de vingt-quatre, remplis d'une eau
fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de l'île en friche, un
quart de cultivé, un autre quart en pâturages, bons et mauvais.