DU SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE L'ILE-DE-FRANCE. HERBES ET
ARBRISSEAUX.
Tout ici diffère de l'Europe, jusqu'à l'herbe du pays. A commencer par
le sol, il est presque partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé de
mine de fer qui se trouve souvent à la surface de la terre en forme de
grains de la grosseur d'un pois. Dans les sécheresses, la terre est
extrêmement dure, surtout aux environs de la ville. Elle ressemble à de
la glaise, et pour y faire des tranchées, je l'ai vu couper, comme du
plomb, avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient gluante et tenace.
Cependant, jusqu'ici, on n'a pu parvenir à en faire de bonnes briques.
Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on trouve sur le bord de la
mer, est formé des débris de madrépores et de coquilles. Il se calcine
au feu.
La terre est couverte partout de rochers depuis la grosseur du poing
jusqu'à celle d'un tonneau. Ils sont remplis de trous au fond desquels
on remarque un enfoncement de la forme d'une lentille. Beaucoup de ces
rochers sont formés de couches concentriques en forme de rognons. On en
trouve de grandes masses réunies ensemble. D'autres sont brisés, et
paraissent s'être rejoints. L'île est, en quelque sorte, pavée de ces
rochers. Les montagnes en sont formées par grands bancs dont les couches
sont obliques à l'horizon, quoique parallèles entre elles. Elles sont de
couleur gris-de-fer, se vitrifient au feu, et contiennent beaucoup de
mine de fer. J'ai vu à la fonte sortir de quelques éclats, des grains
d'un très-beau cuivre, du plomb, mais en fort petite quantité. C'était à
un feu de forge. Les essais de ce genre ne sont pas encourageans: le
minéral paraît trop divisé. Dans les fragmens de ces pierres on trouve
de petites cavités cristallisées, dont quelques-unes renferment un duvet
blanc et très-fin.
Je connais trois espèces d'herbes, ou _gramen_, naturelles au pays.
Le long du rivage de la mer, on trouve une espèce de gazon croissant par
couches épaisses et élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue
qu'elle pique à travers les habits; les bestiaux n'en veulent point.
Dans la partie la plus chaude de l'île, les pâturages sont formés d'une
espèce de chiendent qui trace beaucoup, et pousse de petits rameaux de
ses articulations. Cette herbe est fort dure; elle plaît assez aux
boeufs, quand elle n'est pas sèche.
La meilleure herbe vient dans les endroits frais et au vent de l'île.
C'est un gramen à larges feuilles, qui est vert et tendre toute l'année.
Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux connus, sont:
Une herbe qui donne pour fruit une gousse remplie d'une espèce de soie
dont on pourrait tirer parti.
Une espèce d'asperge épineuse qui s'élève à plus de douze pieds, en
s'accrochant aux arbres à la manière des ronces. On ignore si elle est
bonne à manger.
Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle croît dans les cours, et le
long des chemins. On y trouve aussi une espèce de petit chardon à fleurs
jaunes, dont les graines font mourir la volaille.
Une plante semblable au lis, qui porte de longues feuilles. Elle croît
dans les marais, et porte une fleur odorante.
Sur les murs et au bord des chemins, on trouve des touffes d'une plante
dont la fleur est semblable à celle de la giroflée rouge simple. Son
odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier qu'il ne fleurit à chaque
branche qu'une fleur à la fois.
Au bas des montagnes voisines de la ville, croît un basilic vivace, dont
l'odeur tient de celle du girofle. Sa tige est ligneuse. C'est un bon
vulnéraire.
Les raquettes, dont on fait des baies très-dangereuses, portent une
fleur jaune marbrée de rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort
aiguës, qui croissent sur les feuilles et les fruits. Ces feuilles sont
épaisses; on ne fait point usage des fruits, dont le goût est acide.
Le veloutier croît sur le sable, le long de la mer. Ses branches sont
garnies d'un duvet semblable au velours; ses feuilles sont semées de
poils brillans; il porte des grappes de fleurs. Cet arbrisseau exhale
dans l'éloignement une odeur agréable, qui se perd lorsqu'on en
approche, et de très-près est rebutante.
Il y a une espèce de plante, moitié ronce, moitié arbrisseau, qui
produit, dans des coques hérissées de pointes, une sorte de noix fort
lisse et fort dure, de couleur gris-de-perle, et de la grosseur d'une
balle de fusil. Son amande est fort amère; les noirs s'en servent contre
les maladies vénériennes.
Il croît en quantité, dans les défrichés, une espèce d'arbrisseau à
grandes feuilles de la forme d'un coeur. Son odeur est assez douce, et
tient de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne le connais propre à
aucun usage; on l'emploie cependant dans les bains.
Une autre plante, au moins aussi inutile, est la fausse patate, qui
serpente le long de la mer. Elle trace comme le liseron; ses fleurs sont
rouges et en cloche; elle se plaît sur le sable.
Sur les lisières des bois, on trouve une herbe ligneuse appelée herbe à
panier. On a essayé d'en faire du fil et de la toile, qui ne sont pas
mauvais. Ses feuilles sont petites; prises en tisane, elles sont bonnes
pour la poitrine.
Il y a une grande variété de plantes comprises sous le nom de lianes,
dont quelques-unes sont de la grosseur de la cuisse. Elles s'attachent
aux arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts garnis de cordages;
elles les soutiennent contre la violence des ouragans. J'ai vu plus
d'une preuve de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les bois, on
tranche environ deux cents arbres par le pied; ils restent debout
jusqu'à ce que les lianes qui les attachent soient coupées: alors une
partie de la forêt tombe à la fois en faisant un fracas épouvantable.
J'ai vu des cordes faites de leur écorce plus fortes que celles de
chanvre.
Il y a plusieurs arbrisseaux dont les feuilles ressemblent à celles du
buis.
Un arbrisseau spongieux et épineux, dont la fleur est d'un rouge foncé
et en houppe déchiquetée. Sa feuille est large et ronde. Les pêcheurs se
servent de sa tige, qui est fort légère, au lieu de liége.
Un autre arbrisseau assez joli, appelé bois de demoiselle. Sa feuille
est découpée comme celle du frêne, et ses branches sont garnies de
petites graines rouges.
Avant d'aller plus loin, observez que je ne connais rien en botanique.
Je vous décris les choses comme je les vois; et si vous vous en
rapportez à mon sentiment, je vous dirai que tout ici me paraît bien
inférieur à nos productions de l'Europe.
Il n'y a pas une fleur dans les prairies[1], qui d'ailleurs sont
parsemées de pierres, et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre.
Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les
arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont
point l'agrément du chèvre-feuille ni du lierre. Point de violette le
long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et
nus avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les
décrirai dans ma première lettre.
[1] Voyez, à la fin de la seconde partie, les Entretiens sur la
végétation.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 septembre 1768.