L'Ile-de-France fut découverte par un Portugais de la maison de
Mascarenhas, qui la nomma l'île Cerné. Ensuite elle fut possédée par les
Hollandais, qui lui donnèrent le nom de Maurice. Ils l'abandonnèrent en
1712, peut-être à cause du cap de Bonne-Espérance où ils
s'établissaient. Les Français, qui occupaient l'île de Bourbon qui n'est
qu'à quarante lieues de l'Ile-de-France, vinrent s'y établir.
Il y a deux ports dans cette île; l'un au sud-est, et l'autre au
nord-ouest. Le premier, appelé le grand port, est celui où les
Hollandais s'étaient fixés; il offre encore quelques restes de leurs
édifices. On y entre vent arrière, mais on en sort difficilement, les
vents étant presque toujours au sud-est.
Le second s'appelle le petit port ou le Port-Louis. On y entre et on en
sort de vent largue. Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et sa
longitude du méridien de Paris 55 degrés. C'est-là le chef-lieu, situé
dans l'endroit le plus désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le
camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg, est bâtie au fond du
port, à l'ouverture d'un vallon qui peut avoir trois quarts de lieue de
profondeur sur quatre cents toises de large. Ce vallon est formé en
cul-de-sac par une chaîne de hautes montagnes hérissées de rochers sans
arbres et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont couverts
pendant six mois de l'année d'une herbe brûlée, ce qui rend tout ce
paysage noir comme une charbonnière. Le couronnement des mornes qui
forment ce triste vallon, est brisé. La partie la plus élevée se trouve
à son extrémité, et se termine par un rocher isolé qu'on appelle le
Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres: il en sort un
ruisseau qui traverse la ville, et dont l'eau n'est pas bonne à boire.
Quant à la ville ou camp, elle est formée de maisons de bois qui n'ont
qu'un rez-de-chaussée. Chaque maison est isolée, et entourée de
palissades. Les rues sont assez bien alignées; mais elles ne sont ni
pavées, ni plantées d'arbres. Partout, le sol est couvert et hérissé de
rochers, de sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de se casser
le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification. Il y a seulement sur la
gauche, en regardant la mer, un mauvais retranchement en pierre sèche,
qui prend depuis la montagne jusqu'au port. De ce même côté est le fort
Blanc, qui en défend l'entrée; de l'autre côté, vis-à-vis, est une
batterie sur l'île aux Tonneliers.
Suivant les mesures de l'abbé de La Caille, l'Ile-de-France a 90,668
toises de circuit; son plus grand diamètre a 31,890 toises du nord au
sud, et 22,124 est et ouest. Sa surface est de 432,680 arpens, à 100
perches l'arpent, et à 20 pieds la perche.
La partie du nord-ouest de l'île est sensiblement unie, et celle du
sud-est toute couverte de chaînes de montagnes de 300 à 350 toises de
hauteur. La plus haute de toutes a 424 toises, et est à l'embouchure de
la Rivière-Noire. La plus remarquable, appelée Pieter-Booth, est de 420
toises; elle est terminée par un obélisque surmonté d'un gros rocher
cubique sur lequel personne n'a jamais pu monter. De loin, cette
pyramide et ce chapiteau ressemblent à la statue d'une femme.
L'île est arrosée de plus de soixante ruisseaux, dont quelques-uns n'ont
point d'eau dans la saison sèche, surtout depuis qu'on a abattu beaucoup
de bois. L'intérieur de l'île est rempli d'étangs, et il y pleut presque
toute l'année, parce que les nuages s'arrêtent au sommet des montagnes
et aux forêts dont elles sont couvertes.
Je ne puis vous donner de connaissance plus étendue d'un pays où
j'arrive. Je compte passer quelques jours à la campagne, et je tâcherai
de vous décrire ce qui concerne le sol de cette île avant de vous parler
de ses habitans.
Au Port-Louis, ce 6 août 1768.