Le 1er, les vents furent favorables. Nous vîmes encore des damiers et
des fauchets. Le scorbut fait des ravages affreux. On compte trente-six
malades hors de service.
Le 2, bon frais, belle mer.
Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On voit encore des damiers. Ce
soir, un charpentier mourut du scorbut. On compte aujourd'hui quarante
scorbutiques. Ce mal fait des progrès à vue d'oeil. On l'attribue aux
exhalaisons qui sortent de la cale remplie de mâts qui ont long-temps
séjourné dans la vase.
Le 4, le temps fut beau; nous vîmes quantité de damiers.
Le 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine qu'on crut avoir été
harponnée, par des plaies d'un rouge vif qu'on apercevait sur sa peau.
Vu des damiers. Petit temps, mais favorable.
Les 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous avons quarante-cinq hommes
sur les cadres: le reste de l'équipage est très-affaibli.
Le 8, on vit quelques taille-vents. Nous eûmes beau ciel et belle mer.
Tout le monde est d'une tristesse mortelle.
Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui font le quart, est mort
subitement. Nous avons tous, aujourd'hui, éprouvé des faiblesses;
quelques-uns, des vertiges et des maux de coeur. Cependant nous sommes à
plus de cent lieues, au vent, de terre connue. On prétend avoir vu un
paille-en-cu.
Le 10, on comptait soixante scorbutiques sur les cadres. Hier, on en
administra sept.
Je vis un paille-en-cu. C'est un oiseau d'un blanc satiné, avec deux
belles plumes fort longues qui lui servent de queue. On ne voit plus
d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci leur font la guerre. La
vue de cet oiseau dénote le voisinage de la terre. Beau temps.
Le 11, vent favorable. Nous avons, aujourd'hui, soixante-dix
scorbutiques forcés de garder le lit. Si nous restons encore huit jours
à la mer, nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau un jeune
homme de dix-sept ans.
Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus que trois matelots de chaque
quart. Les passagers et les officiers aident à la manoeuvre. Nous vîmes
des paille-en-cus.
Le 13, on vit la terre à huit heures et demie du matin. Nous sommes si
accablés, que cette nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons
quatre-vingts hommes sur les cadres. On mit en travers pour louvoyer
toute la nuit; car il était impossible d'arriver, le même jour, au
mouillage.
Le 14, en approchant de terre, beaucoup de personnes se trouvèrent mal.
Je me sentais un dégoût universelle; je suais abondamment. Nous mîmes
notre pavillon en berne, et nous tirâmes par intervalles des coups de
canon, pour appeler du secours; mais le pilote seul vint à bord. Il nous
parla des troubles entre les chefs de l'île, dont il imaginait que nous
étions fort occupés; d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient
que les querelles et les misères de notre vaisseau intéresseraient
beaucoup les habitans.
Nous laissâmes d'abord à droite l'île Ronde et l'île aux Serpens, deux
îlots inhabités; ensuite nous passâmes à une petite portée de canon du
Coin de Mire, autre îlot que nous laissâmes à gauche. Nous prîmes un peu
du large en approchant de l'Ile-de-France, à cause des bas-fonds de la
Pointe aux canonniers. Nous entrâmes, à une heure et demie d'après midi,
dans le port. Deux heures après, je mis pied à terre, en remerciant Dieu
de m'avoir délivré des dangers et de l'ennui d'une si triste navigation.
Nous avons tenu la mer, sans relâcher, quatre mois et douze jours.
Suivant mon journal, nous avons fait environ trois mille huit cents
lieues marines, ou quatre mille sept cents lieues communes. Nous avons
perdu onze personnes, y compris les trois hommes enlevés d'un coup de
mer, et un malade qui mourut en débarquant.