Le 1er, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés, nous nous flattâmes de
doubler bientôt le Cap.
Le 2, on prit des précautions pour ce passage. On amena les vergues de
perroquet et la corne d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la roue
du gouvernail; quelques-uns furent ajoutés aux haubans pour assurer les
mâts. On mit quatre grandes voiles neuves. On lia fortement les
chaloupes et tout ce qui pouvait prendre quelque mouvement sur le
vaisseau. On attacha deux haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper
le mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes quelques oiseaux,
mais les frégates avaient disparu.
Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut très-frais, excepté hier
matin où il calma un peu. On vit tous ces jours-ci une quantité
prodigieuse de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous vîmes du goêmon
du Cap. Il ressemble à ces longues trompes de bergers. Les matelots
font, de ses tiges creuses, des espèces de trompettes. La mer était
couverte de brume, autre indice du voisinage du Cap. Les maladies
augmentent. Nous avons quinze scorbutiques hors de service.
Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup de moutons et peu de
goëlettes.
Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une oie, aux ailes courtes,
d'une couleur tannée et brune, à la tête de la forme d'une poule, à la
queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps au-dessus de nos
mâts. Par tous les points nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes
oiseaux.
Le 8, vent violent suivi de calme.
Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur le vaisseau. On jeta à la
mer un contre-maître mort scorbutique.
Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent, grosse mer. C'est un indice
des approches du banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent,
faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.
Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on sonda, mais sans trouver
fond. Vent très-frais et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur
notre distance du Cap.
Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze brasses: fond
vaseux et verdâtre. Ce fut une grande joie. Cette profondeur nous prouva
que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux, l'un de l'arrière,
l'autre par notre bossoir de tribord. La sonde assura notre position,
mais nous a fait connaître que nous errions de plus de deux cents lieues
par nos journaux.
Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à quatre-vingts brasses, un
fond de sable et de vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux et
les mêmes oiseaux.
Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit pavillon anglais, et
nous dépassa bientôt d'une lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant
mit pavillon français, et comme il était sous le vent, il cargua ses
basses voiles pour nous joindre en tenant le plus près. Notre capitaine
ne jugea pas à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau pour _la
Digue_, flûte du roi, partie un mois avant nous. Vers le soir, elle
appareilla toutes ses voiles, et se mit dans nos eaux.
Le 16, nous vîmes _la Digue_ deux lieues de l'avant, qui, à son tour,
refusa de nous parler. Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les
oiseaux deviennent rares; bon vent, belle mer.
Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des dorades. La lune se
coucha à huit heures, elle était fort rouge. Le 18, au matin, nous
essuyâmes un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea de rester
jusqu'à onze heures du soir sous la misaine. Il s'élevait de l'extrémité
des flots une poudre blanche comme la poussière que le vent balaye sur
les chemins. A sept heures du soir, nous reçûmes un coup de mer par les
fenêtres de la grande chambre. A huit heures, il tomba de la grêle. Le
temps s'est mis au beau vers minuit. On ne voit plus que quelques
damiers et taille-vents.
Les 19, 20 et 21: bon frais; grosse mer. Un poisson-volant de plus d'un
pied de long, sauta à bord.
Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les anciens prétendaient, à
tort, que les temps des solstices étaient des temps de calme. J'ai lu,
cet après-midi, un article du voyageur Dampier, qui observe que lorsque
le soleil disparaît vers les trois heures après midi, et se cache
derrière une bande de nuages fort élevés et fort épais, c'est signe
d'une grande tempête. En montant sur le pont, je vis au ciel tous les
signes décrits par Dampier.
Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres
des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par
des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière,
comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans
l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait
par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin; il en
était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on
apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux
fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient
épouvantables.
A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un grand caisson qui
servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne,
rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir
comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de
nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les
bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient avec un désordre
inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le
remirent en place après bien du travail.
Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en
bottes et en robe de chambre: mon chien paraissait saisi d'un effroi
extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un
éclair par un faux jour de mon sabord, et j'entendis le bruit du
tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un
second coup de tonnerre éclata, et mon chien se mit à tressaillir et à
hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup, succéda
presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque
vaisseau se trouvait en danger; en effet, ce bruit fut semblable à un
coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Comme je sentais une
forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un
froid très-vif. Il y régnait un grand silence, et la nuit était si
obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant ayant entrevu
quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On
me répondit: «On vient de porter l'officier de quart dans sa chambre; il
est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre est tombé sur le
vaisseau, et notre grand mât est brisé.» Je distinguai, en effet, la
vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne
paraissait, au-dessus, ni mât ni manoeuvre. Tout l'équipage était retiré
dans la chambre du conseil.
On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là
le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe de
feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie;
tout le monde attendit, avec impatience, la fin de la nuit.
Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques
nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon
paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans
cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames
monstrueuses, semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs
étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume
qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si
élevées, que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes
que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, qu'il
était impossible de s'entendre. Nous fuyons vent arrière sous la
misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui
était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard; cinq des
cercles de fer dont il était lié, étaient fondus; les passavans étaient
couverts des débris des mâts de hune et de perroquet. Au lever du
soleil, le vent redoubla avec une fureur inexprimable: notre vaisseau ne
pouvant plus obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la misaine
ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes,
qu'on crut qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard
d'avant se trouva comme engagé; les vagues brisaient sur le bossoir de
bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume
nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernait plus; et
étant tout-à-fait en travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau
sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se relevait avec la plus
grande difficulté.
Dans ce moment de péril, le capitaine cria aux timonniers d'arriver;
mais le vaisseau, sans mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna
aux matelots de carguer la misaine, que le vent emportait par lambeaux;
ces malheureux, effrayés, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière.
J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je
m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manoeuvres;
un jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le sieur Sir-André,
passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et
nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était
emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fut
déchiré comme une feuille de papier.
Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une manière effroyable. Une fois
ayant lâché les manoeuvres où je me retenais, je glissai jusqu'au pied
du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin, après Dieu,
notre salut vint de la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à
trois ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au
soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée
et brisée; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur
la cloison de ma chambre.
Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique, dont le
passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance.
Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu une aussi grosse
mer. Toutes les parties hautes du vaisseau en étaient si ébranlées, que,
dans les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais des os
entiers de mouton, qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente.
Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme. La mer était encore fort
grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue, et à
préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet du tonnerre
est inexplicable. Le grand mât est éclaté en zigzag. Depuis les barres
de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, il y a un
éclat; cinq pieds au-dessous, du côté de l'arrière, il y a un autre
éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a
alternativement un espace brisé et un plein, de manière que le plein
d'un côté, répond au brisé de l'autre. Dans ces éclats, je n'ai remarqué
aucune odeur, ni noirceur: le bois a conservé sa couleur naturelle.
Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le gros temps fit périr le reste de
nos bestiaux, et doubla le nombre de nos malades scorbutiques.
Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour du mât.
C'étaient des pièces de bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu
creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence du mât. Chacun
mit la main à l'oeuvre, à cause de la faiblesse de l'équipage. Une
baleine passa près de nous à portée de pistolet; elle n'était guère plus
longue que la chaloupe.
Le 26, petit temps. On chanta le _Te Deum_, suivant l'usage, pour
remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On
s'occupa, tout le jour, à réparer le grand mât.
Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter sa grande voile. On jeta à
la mer un homme mort du scorbut. On compte vingt et un malades hors de
service.
Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes quelques fauchets; les damiers
et les moutons-du-Cap ont disparu.
Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut scorbutique. On compte
aujourd'hui vingt-huit matelots sur les cadres. On a pris, pour faire le
quart, tous les domestiques du vaisseau, et les passagers qui ne sont
pas de la grande chambre.
Vers le soir, nous vîmes des marsouins.
Le 30, l'inquiétude augmente par la triste situation de l'équipage.
Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest. Nous tenons une haute
latitude, afin de profiter des vents de sud-est, qui sont constans dans
cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de l'île Rodrigue, afin
d'atteindre plus sûrement l'Ile-de-France.