JUIN, 1768.

Le 1er, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés, nous nous flattâmes de

doubler bientôt le Cap.

Le 2, on prit des précautions pour ce passage. On amena les vergues de

perroquet et la corne d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la roue

du gouvernail; quelques-uns furent ajoutés aux haubans pour assurer les

mâts. On mit quatre grandes voiles neuves. On lia fortement les

chaloupes et tout ce qui pouvait prendre quelque mouvement sur le

vaisseau. On attacha deux haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper

le mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes quelques oiseaux,

mais les frégates avaient disparu.

Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut très-frais, excepté hier

matin où il calma un peu. On vit tous ces jours-ci une quantité

prodigieuse de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous vîmes du goêmon

du Cap. Il ressemble à ces longues trompes de bergers. Les matelots

font, de ses tiges creuses, des espèces de trompettes. La mer était

couverte de brume, autre indice du voisinage du Cap. Les maladies

augmentent. Nous avons quinze scorbutiques hors de service.

Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup de moutons et peu de

goëlettes.

Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une oie, aux ailes courtes,

d'une couleur tannée et brune, à la tête de la forme d'une poule, à la

queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps au-dessus de nos

mâts. Par tous les points nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes

oiseaux.

Le 8, vent violent suivi de calme.

Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur le vaisseau. On jeta à la

mer un contre-maître mort scorbutique.

Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent, grosse mer. C'est un indice

des approches du banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent,

faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.

Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on sonda, mais sans trouver

fond. Vent très-frais et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur

notre distance du Cap.

Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze brasses: fond

vaseux et verdâtre. Ce fut une grande joie. Cette profondeur nous prouva

que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux, l'un de l'arrière,

l'autre par notre bossoir de tribord. La sonde assura notre position,

mais nous a fait connaître que nous errions de plus de deux cents lieues

par nos journaux.

Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à quatre-vingts brasses, un

fond de sable et de vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux et

les mêmes oiseaux.

Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit pavillon anglais, et

nous dépassa bientôt d'une lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant

mit pavillon français, et comme il était sous le vent, il cargua ses

basses voiles pour nous joindre en tenant le plus près. Notre capitaine

ne jugea pas à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau pour _la

Digue_, flûte du roi, partie un mois avant nous. Vers le soir, elle

appareilla toutes ses voiles, et se mit dans nos eaux.

Le 16, nous vîmes _la Digue_ deux lieues de l'avant, qui, à son tour,

refusa de nous parler. Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les

oiseaux deviennent rares; bon vent, belle mer.

Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des dorades. La lune se

coucha à huit heures, elle était fort rouge. Le 18, au matin, nous

essuyâmes un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea de rester

jusqu'à onze heures du soir sous la misaine. Il s'élevait de l'extrémité

des flots une poudre blanche comme la poussière que le vent balaye sur

les chemins. A sept heures du soir, nous reçûmes un coup de mer par les

fenêtres de la grande chambre. A huit heures, il tomba de la grêle. Le

temps s'est mis au beau vers minuit. On ne voit plus que quelques

damiers et taille-vents.

Les 19, 20 et 21: bon frais; grosse mer. Un poisson-volant de plus d'un

pied de long, sauta à bord.

Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les anciens prétendaient, à

tort, que les temps des solstices étaient des temps de calme. J'ai lu,

cet après-midi, un article du voyageur Dampier, qui observe que lorsque

le soleil disparaît vers les trois heures après midi, et se cache

derrière une bande de nuages fort élevés et fort épais, c'est signe

d'une grande tempête. En montant sur le pont, je vis au ciel tous les

signes décrits par Dampier.

Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres

des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par

des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière,

comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans

l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait

par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin; il en

était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on

apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux

fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient

épouvantables.

A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un grand caisson qui

servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne,

rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir

comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de

nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les

bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient avec un désordre

inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le

remirent en place après bien du travail.

Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en

bottes et en robe de chambre: mon chien paraissait saisi d'un effroi

extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un

éclair par un faux jour de mon sabord, et j'entendis le bruit du

tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un

second coup de tonnerre éclata, et mon chien se mit à tressaillir et à

hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup, succéda

presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque

vaisseau se trouvait en danger; en effet, ce bruit fut semblable à un

coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Comme je sentais une

forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un

froid très-vif. Il y régnait un grand silence, et la nuit était si

obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant ayant entrevu

quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On

me répondit: «On vient de porter l'officier de quart dans sa chambre; il

est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre est tombé sur le

vaisseau, et notre grand mât est brisé.» Je distinguai, en effet, la

vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne

paraissait, au-dessus, ni mât ni manoeuvre. Tout l'équipage était retiré

dans la chambre du conseil.

On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là

le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe de

feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie;

tout le monde attendit, avec impatience, la fin de la nuit.

Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques

nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon

paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans

cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames

monstrueuses, semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs

étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume

qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si

élevées, que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes

que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, qu'il

était impossible de s'entendre. Nous fuyons vent arrière sous la

misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui

était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard; cinq des

cercles de fer dont il était lié, étaient fondus; les passavans étaient

couverts des débris des mâts de hune et de perroquet. Au lever du

soleil, le vent redoubla avec une fureur inexprimable: notre vaisseau ne

pouvant plus obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la misaine

ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes,

qu'on crut qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard

d'avant se trouva comme engagé; les vagues brisaient sur le bossoir de

bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume

nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernait plus; et

étant tout-à-fait en travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau

sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se relevait avec la plus

grande difficulté.

Dans ce moment de péril, le capitaine cria aux timonniers d'arriver;

mais le vaisseau, sans mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna

aux matelots de carguer la misaine, que le vent emportait par lambeaux;

ces malheureux, effrayés, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière.

J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je

m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manoeuvres;

un jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le sieur Sir-André,

passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et

nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était

emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fut

déchiré comme une feuille de papier.

Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une manière effroyable. Une fois

ayant lâché les manoeuvres où je me retenais, je glissai jusqu'au pied

du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin, après Dieu,

notre salut vint de la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à

trois ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au

soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée

et brisée; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur

la cloison de ma chambre.

Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique, dont le

passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance.

Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu une aussi grosse

mer. Toutes les parties hautes du vaisseau en étaient si ébranlées, que,

dans les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais des os

entiers de mouton, qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente.

Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme. La mer était encore fort

grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue, et à

préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet du tonnerre

est inexplicable. Le grand mât est éclaté en zigzag. Depuis les barres

de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, il y a un

éclat; cinq pieds au-dessous, du côté de l'arrière, il y a un autre

éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a

alternativement un espace brisé et un plein, de manière que le plein

d'un côté, répond au brisé de l'autre. Dans ces éclats, je n'ai remarqué

aucune odeur, ni noirceur: le bois a conservé sa couleur naturelle.

Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le gros temps fit périr le reste de

nos bestiaux, et doubla le nombre de nos malades scorbutiques.

Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour du mât.

C'étaient des pièces de bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu

creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence du mât. Chacun

mit la main à l'oeuvre, à cause de la faiblesse de l'équipage. Une

baleine passa près de nous à portée de pistolet; elle n'était guère plus

longue que la chaloupe.

Le 26, petit temps. On chanta le _Te Deum_, suivant l'usage, pour

remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On

s'occupa, tout le jour, à réparer le grand mât.

Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter sa grande voile. On jeta à

la mer un homme mort du scorbut. On compte vingt et un malades hors de

service.

Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes quelques fauchets; les damiers

et les moutons-du-Cap ont disparu.

Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut scorbutique. On compte

aujourd'hui vingt-huit matelots sur les cadres. On a pris, pour faire le

quart, tous les domestiques du vaisseau, et les passagers qui ne sont

pas de la grande chambre.

Vers le soir, nous vîmes des marsouins.

Le 30, l'inquiétude augmente par la triste situation de l'équipage.

Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest. Nous tenons une haute

latitude, afin de profiter des vents de sud-est, qui sont constans dans

cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de l'île Rodrigue, afin

d'atteindre plus sûrement l'Ile-de-France.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 17 / 82 题