JOACHIM DU BELLAY (_Olive_)

Les ventres lourds des bœufs rouges prenaient tout le chemin. Ils se

balançaient à gauche et à droite nonchalamment, arrachaient l’un après

l’autre leurs seize fers de la boue argileuse avec un bruit de lèvres

qui se détachent, et marchaient droit quand même à une bonne vitesse,

satisfaits de la confiance de leur bouvier témoignée par l’aiguillon

posé sur la peau de mouton de leur joug.

Ils étaient de cette race qu’on ne trouve plus que dans le «fin fond du

Béarn», comme on appelle sur les rives de l’Adour la région où demeure

Maïténa Otéguy. La race gasconne, blanche auréolée, pénètre dans la

patrie d’Henri IV par le nord; la race bazadaise, race nègre, souveraine

des Landes, y entre par l’ouest. Les bœufs béarnais vifs et fins

disparaissent étouffés par cette invasion étrangère.

Le pas des deux bœufs rouges scandait les idées de Pascal qui marchait

derrière eux.

Il aimait Maïténa. L’amour tel que l’entendent les poètes est rare chez

les paysans. Aussi, celui-ci ne trouvait-il pas en lui les points de

repère assignés par la tradition des villes pour en arriver à s’avouer:

«je l’aime», et non pas: «je la veux».

Il était triste parce qu’il convient d’être triste quand on aime. On

s’abandonne, mais on n’a pas confiance.

--Est-ce pour elle que j’ai tué le Virgile?

Et, le cœur serré comme s’il l’eût eu entre les dents, il répétait avec

férocité:

--Non! Oh! non.

Les bœufs rouges remuaient mélancoliquement leurs clochettes dans le

chemin creux. Les voies de cette sorte sont nombreuses en Béarn. Elles

sont les plus anciennes: leur origine passe pour gaëlique. Les béarnais

qui méprisent leurs chemins de fer conservent avec piété--et même sans

les profaner par des empierrements--leurs chemins creux et leurs

«poudges» romaines.

Là, le jeune homme se trouvait plus en contact avec l’âme de son pays,

qui, ailleurs, ne le soutenait pas assez. Et puis, cette route avait

quelque similitude avec les tranchées. Il y éprouvait la sensation de se

blottir qu’il recherchait pendant la guerre.

L’âme de Pascal était un chemin timide et rude qui se réfugiait dans la

nature. Du lierre était suspendu à ses aspérités. Elle n’avait pas

d’autres moyens que ce lierre de s’exprimer.

Pour se donner du courage, il essayait de se rappeler le meurtre de

Virgile. Plaisir inaccessible. Il se remémorait plus facilement des

choses sans importance: achats de bétail, disputes, nuit de noce, nuits

d’août pendant lesquelles il allait effacer sur les murs de Maïténa les

dessins obscènes de son frère Omer. Elle ne s’en doutait point.

--La sale garce!

Le grand art est de ne pas paraître ce qu’on est. Pascal passait pour

une brute. Il le savait. C’était son seul réconfort. Si l’on connaissait

sa tendresse, si ses malheureuses pensées intimes devenaient publiques,

il n’aurait plus d’autre recours que d’aller se précipiter dans le gave.

Aussi se dévoilait-il rarement. Pourtant, sans s’en apercevoir, il se

mit à chanter de toute sa voix la cantilène sentimentale interrompue par

l’irruption de Maïténa dans son cœur dévoilé, le jour où il se baignait

dans le gave.

É you, plé de tristéso,

Lou coo tout énclablàt,

Én quittán ma méstréso,

Parti désespérát!

Il s’arrêta bientôt. Il n’avait plus le goût d’extérioriser sa

mélancolie, d’y faire participer le Béarn, même le Béarn dépouillé

d’habitants.

Il était ému. Il avait rencontré, tout à l’heure, en traversant la rue

du bourg, un spectacle tragique qui lui donnait une grande frayeur du

spectacle qu’il pouvait offrir.

D’abord, un groupe de femmes en capulet bavardantes et souriantes

s’était rangé près du fossé pour les laisser passer, lui et ses bœufs;

puis, à un coude de la route, imprévus, trois êtres noirs tenant toute

la largeur du chemin.

Une jeune fille qu’il avait peut-être vu naître et qui lui était

actuellement tout à fait inconnue, tellement le chagrin est anonyme,

s’avançait, soutenue aux bras par deux matrones robustes comme des

religieuses. Sa robe et ses cheveux étaient mouillés de larmes. Elle

avait aussi une figure. Ah! l’intensité de vie de la douleur. Elle

saigne. Elle pleure. Elle provoque l’amour. On recueille l’amour. On

panse les plaies d’où sortent les larmes. Il n’y a pas de souffrance

sans amour, sous le signe des hommes sains.

Qu’elle fût orpheline, veuve ou petite mère en deuil, Pascal,

profondément secoué, réfléchissait encore à ce qu’il pourrait faire pour

qu’elle ne pleurât plus.

«J’irai chez elle. Elle sera toute seule. Je lui dirai tout de suite que

je l’aime. Et je l’épouserai».

Il ne pensait plus, dans la naïveté de son cœur, qu’il était déjà marié

à Ambrosine et qu’il aimait Maïténa.

Il songeait cependant:

«Maï n’a pas été malheureuse comme ça, quand elle perdit le Virgile,

puisqu’elle pouvait se consoler avec moi.»

A ce moment-là, il s’arrêta automatiquement. Ses bœufs s’arrêtaient. Le

bouvier fait partie de son attelage, mais il n’en est pas forcément

l’âme. Les bêtes plongeaient ensemble leurs museaux dans une source au

bord du chemin. Elles ne se pressaient pas. Elles savaient qu’elles

avaient le temps. Et c’est en les considérant que le jeune homme sentit

qu’on parlait au-dessus de lui.

Il eut, alors, la sensation qu’il était mort. Il entendait des voix. Et

ces voix le dissolvaient, l’enfouissaient, passaient sur lui comme la

prière d’un prêtre sur une tombe. Tout à l’heure, tout seul, Pascal

avait l’illusion de vivre encore, parce qu’il ne pouvait se comparer à

personne. Maintenant il entendait des voix abominables, modulées, et

purement humaines.

Sentant qu’il s’enfonçait de plus en plus dans la terre, il fit effort

pour en sortir. Il se hissa au-dessus du chemin creux, et se trouva

aussitôt dans un petit bois de châtaigniers et de chênes qui le

dominait.

La voix de Maïténa tomba sur lui comme un fruit mûr.

--C’est lui!

Elle travaillait là, à quelques pas d’Omer. Omer élaguait des arbres à

l’aide d’un coupe-haie, une faucille à long manche. Elle, elle

ramassait, armée de deux baguettes, des châtaignes enveloppées de leurs

hérissons. Auprès, une «cougeole» neuve, que Jeanty avait tressée pour

elle et qu’il lui avait laissée à son départ remplie de fleurs et de

petits agneaux, attendait les fruits roux.

Maïténa et Omer accueillirent le bouvier silencieusement. Comme ils

l’examinaient, leurs regards passèrent par-dessus sa tête. Ils fichaient

un point dans l’espace. Ils s’en approchèrent. Pascal les suivit. Et,

sans avoir parlé, il fit partie de leur groupe. Il éprouvait la

sensation de ne pas accroître ce groupe et de ne pas l’alourdir mais de

lui donner une cohésion et une raison d’être qui lui manquaient avant

son arrivée. Il avait l’intuition que les autres personnages causaient

de lui sans rien dire. Il devenait insensible à tant d’attentions. Il

était habitué à l’attention de Maïténa.

--Du gui sur un chêne!

--Sur un chêne!

--Faut-il qu’elle ait voulu vivre cette graine pour avoir percé une

écorce pareille et s’en être nourrie!

Ils s’ébahissaient devant ce viol par la petite plante aérienne de

l’arbre le plus magnifique et le plus rude. Un viol aussi singulier et

aussi fantastique que celui d’une femme comme Maïténa par un homme comme

Pascal.

--Le chêne, il a été assez humilié comme ça! fit Pascal, le premier.

Omer saisit son coupe-haie, et, d’un seul coup, trancha à sa base la

touffe verte qui tomba à leurs pieds dans un multiple battement de

petites feuilles.

--Il taille bien, ton outil, remarqua Pascal.

La jeune femme ramassa le gui.

--Je le suspendrai dans l’étable pour qu’il porte bonheur au taureau.

Au-dessous d’eux, dans le chemin, les bœufs agitèrent leurs clochettes.

--J’ai un champ à labourer. Il faut que je parte, déclara leur maître

qu’ils appelaient; mais il ne bougea pas.

--La matinée n’est pas finie!

La voix de Maïténa était toute simple, toute claire. L’âme de Pascal s’y

noya. Il perdit la tête.

--Et si c’était pour toi que j’avais tué Virgile?

Omer ne les écoutait point. Il désignait une branche du baliveau qu’il

élaguait.

--Faut-il la couper?

Ils se turent pour considérer le petit arbre. Ils se sentaient, tous les

trois, dominés par les chênes. Ils se savaient devant la nature moins

importants qu’eux. Et ils les servaient sans humiliation.

--Elle l’empêche de pousser! répondit Maïténa.

--Dommage! fit Pascal. Ce coin n’aura plus d’ombre.

--C’est une branche gourmande qui gêne l’arbre. Quand elle sera par

terre, il sera tranquille. La sève montera tout droit sans se perdre en

chemin. La cime se redressera. Et elle fera de bonnes choses. Il n’y a

que la tige qui compte.

--Faut-il la couper? recommença l’élagueur indécis.

--Mais oui!

--Pauvre ombrage! fit Pascal.

La jeune femme recula. Omer colla ses doigts à son coupe-haie. Il

regardait fixement la branche qui était à sa hauteur.

--Il faut que je l’abatte d’un seul coup, observa-t-il la gorge serrée.

On ne lui répondit pas. Il dirigea ses yeux sur Pascal et Maïténa, et

devint fort rouge. Il hésitait à accomplir un acte aussi important.

--Je te remercie pour le drôle, Pascal! dit la jeune femme très émue.

J’irai te remercier tous les jours en portant des fleurs à Virgile.

Cette voix redressa d’un seul coup l’âme et le corps d’Omer. Sa volonté

fut jetée avant qu’il eût lancé son outil. Son âme aidait ses épaules.

Il tourna brusquement sur soi pour donner de l’élan au coupe-haie. Maï

baissa les yeux. Le coupe-haie siffla, traversa l’air et la tête de

Pascal,--il y a des crânes tendres,--et se planta dans l’arbre, puis

vibra.

--Pauvre branche!

Omer ne sut jamais pourquoi Maïténa prononçait lamentablement ces deux

mots tandis que le corps de Pascal tombait sur les fougères. La faucille

avait tranché son crâne comme une grenade. Son sang filtrait à travers

les feuilles qui le dissimulaient pudiquement.

Le sang de Pascal fut le seul à pleurer Pascal. Pourtant, Omer se désola

que Maïténa fût aussi calme. Ne l’aurait-elle pas aimé quoiqu’il eût

sauvé son fils? Elle regardait en effet le corps et l’admirait comme on

peut regarder et admirer un bouquet de fleurs fanées.

Omer était inquiet. Depuis que Pascal était mort, l’atmosphère sensuelle

qui environnait jusqu’à présent Maïténa Otéguy se dissipait subitement.

Elle était aussi belle, mais sa beauté ne débordait plus de son vase, ne

rayonnait plus, ne cherchait plus dans l’espace celui qu’il lui fallait,

ne risquait plus d’effleurer ni de caresser involontairement des sens

sans emploi.

Omer ne savait pas pourquoi son frère était mort; il ne savait pas

comment il était mort; il ne savait même pas qu’il était mort.

Elle le rassura:

--Je ne dirai rien. La faucille était trop bien aiguisée. Ce n’est pas

ta faute. Fais-lui tomber un arbre dessus; et on ne verra rien.

Omer vit plus clair devant lui.

Elle respira profondément, le torse tendu comme le fût des chênes. Elle

se trouva un corps frais et souple, un cœur silencieux, un sexe

insensible. Et elle s’émerveillait toujours du charme du corps étendu.

Comme le jeune homme se mettait à l’œuvre, elle saisit la cougeole, la

soutint d’une main et du pli de sa hanche, et partit de ses jambes

alertes habituées à porter une gorge pleine.

Elle oubliait la touffe de gui. Omer courut et l’en coiffa brutalement

pour s’en débarrasser. Il était triste. Il aurait voulu la coiffer de

crêpe et qu’on ne la vît plus. Le gui enveloppa la tête, dégoulina en

pluie sur les épaules, et prit racine sur les seins. Elle n’était plus

que fruits et petites feuilles. Végétation. Et, lorsqu’elle descendit

dans le chemin creux, les bœufs de Pascal levèrent la tête pour la

brouter.

Maïténa · 第 40 / 44 题