LA PATIENCE

Comme il est de vieille coutume, au fond des cloîtres et des chartreuses

d'inscrire dans chaque pièce, sur l'austère tableau du mur, au-dessus de

la porte, des préceptes et des devises ayant pour but, en peu de mots,

d'imposer une règle de conduite immuable et de droite rigueur, ainsi

nous ferions bien, pendant ces jours continuellement tourmentés, de

tracer partout, en belles lettres liturgiques, pour le rendre visible à

chacun de nos regards, inévitable à chacun de nos pas, ce seul mot:

PATIENCE, et qu'il devienne aussitôt la règle même et la consigne

militaire de notre existence troublée.

La patience doit être notre mot d'ordre, notre loi.

Les plus impérieuses raisons nous somment de la pratiquer.

C'est une vertu. Une des plus grandes, sinon la plus considérable, et

vertu d'action, vertu mouvementée, féconde, sous son apparence passive.

Nos amis les Anglais qui l'exercent avec une résolution supérieure, en

savent l'hygiène morale et le bénéfice, ils en ont une séculaire

expérience couronnée de loyaux succès.

Ne croyez pas tout d'abord que cette patience, dont le calme nom déjà

vous irrite et vous rabaisse, soit un article de femme et de vieillard,

qu'elle résume un programme adapté à la médiocre taille des craintifs,

des faibles et des petits... Non. Si vous êtes altérés de mérite et de

risques, si vous ne pouvez pas renoncer à l'idée d'_endurer_, dites-vous

que la patience accordera large matière à vos ambitions et qu'en vous la

présentant on ne vous offre pas un jeu de tout repos. Car la patience

n'a point son étymologie dans la mollesse et le détachement. La patience

est une souffrance ainsi que l'exprime avec une indubitable clarté le

mot _pâtir_ qui l'a enfantée dans la douleur. Et la patience, au-dessus

d'une souffrance, est le plus rare et le plus distingué des courages,

puisqu'elle prouve et nécessite l'absolue maîtrise de soi, l'entière et

complète possession de toutes ses forces. Elle réclame un sang-froid

ininterrompu, l'abnégation du succès immédiat, le perpétuel sacrifice

de la minute, le renoncement à ce qui plairait davantage. Dieu me garde

de médire de l'irrésistible feu, de l'impétueuse ardeur qui sont la

caractéristique enviée de notre tempérament! Mais, en leur rendant

hommage, il ne faut pas craindre de reconnaître que la promptitude de

l'élan, si réussis qu'en soient les effets, n'est quelquefois qu'une

heureuse et violente diversion, une admirable impuissance à se posséder,

une imprudence de génie, une virtuosité dans l'excès. Du moment que l'on

éclate, _c'est qu'on ne peut plus se retenir_, que l'on cesse par

conséquent d'être le maître et le directeur de son énergie. En beau

désespoir de cause on la laisse alors jaillir, faire explosion. Ainsi

l'on se soulage, on se libère, on s'en donne à coeur joie, on assouvit

une passion, une des plus hautes, celle de l'intrépidité, mais on

l'assouvit. Le patient est celui qui la réprime et la réserve, aussi

longtemps qu'il faut, pour ne la contenter en plein et d'un seul coup

qu'à l'heure de la permission. Ménageant, sans les atténuer, ses

fureurs, il les rumine, les mâche et les remâche comme des balles, il

les garde jusqu'à l'extrême limite, et même à la fin, quand il leur

donne carrière, il sent qu'il pourrait, s'il en était besoin, les

maintenir encore. C'est lui qui les mène au lieu de céder à leur

entraînement.

Pour bien observer, jusque dans les plus tragiques circonstances de la

vie, cette vertu de ténacité spéciale, il ne suffit pas d'être un brave

et d'avoir du coeur, il faut être une âme ayant une foi. De ceux qui la

courtisent, la sereine et pure patience exige une volonté de source

religieuse. Sans cela elle rebute, elle fait semblant d'être surhumaine

et l'on se souvient avec effroi que le privilège n'en est attribué

qu'aux anges: patience angélique.

Mais aussi le beau travail, accessible au plus saint des orgueils!

Quelle fière tentation! Et comment ne pas s'y jeter puisque l'on

s'attaque au plus difficile? D'ailleurs on découvre bien vite, sans

avoir la peine de les chercher, les avantages de l'entreprise. Le

patient, celui qui attend, qui veut, qui sait, qui peut attendre, qui en

a les moyens--et l'on en a toujours les moyens dès qu'on en a la

volonté--cet homme-là possède une force inébranlable et contre laquelle

tout se brise. Il est en situation de tout oser, plus que l'audacieux,

de négliger des chances sûres parce qu'il a la confiance d'en saisir de

plus sûres encore. Au jour le jour, à l'heure, il se charge et

«s'accumule» de puissance électrique à la façon d'une bouteille de Leyde

et au lieu de se dépenser il s'accroît. Par la patience il obtient

rapidement l'équilibre, la lucidité, une vue ferme et générale de

l'ensemble. Les choses, dérangées, regagnent leur place, petite ou

grande, et le patient, qui occupe à présent les crêtes morales, domine

le panorama. Enfin la patience a ceci de magnifique et de mystérieux: de

son propre fait elle dégage une certitude de durée qui aussitôt la crée,

l'anime et l'entretient... Au _patiens quia æternus_ qui glorifie le

Saint-Siège, on pourrait substituer avec autant de raison, comme juste

devise: _Æternus quia patiens_.

Mais assez de philosophie sur ce thème. Je ne m'y suis volontairement

arrêté à regret que pour mieux préparer le terrain où je voulais venir.

Le voilà libre et solide sous nos pieds. Vous m'avez tous compris.

_Cette guerre est une guerre de patience._ Il faut que tout le monde,

sans exception, se consacre au culte monastique et persévérant de cette

vertu.

[Illustration: LE GÉNÉRAL JOFFRE

_COMMANDANT EN CHEF DES ARMÉES_]

Au début des hostilités nous avons commis la faute, généreuse et bien

naturelle, d'être trop impatients. Quatre fois par jour au moins nous

prétendions à de bonnes nouvelles. Une victoire le matin au réveil, pour

nous mettre en joie, une à midi, une à quatre heures, une dernière le

soir avant de nous coucher. A chaque courrier nous voulions des lettres

de nos combattants, de nos parents, de nos amis, et longues, nourries de

détails... Nous voulions des communiqués fréquents et précis de notre

état-major, ne nous dissimulant rien de ses pensées, de ses intentions,

de son but. Nous voulions tout le temps des prisonniers, des drapeaux,

des canons... Que ne voulions-nous pas? Après que cette fougue un peu

présomptueuse eût reçu quelques justes et chères récompenses, nous avons

dû nous plier à une acceptation plus dure et plus serrée de la réalité,

mettre au pas nos grands désirs et discipliner nos espoirs. Et nous nous

sommes enrégimentés dans la patience.

Or, voici qu'au bout de trois semaines de la rude école nous commençons

à en ressentir les bienfaits libérateurs. Tout ce que nous avons mérité

davantage en cessant de le demander avec une hâte intempestive, le

destin, providentiel et munificent, nous l'apporte et nous le distribue

dans une répartition croissante. La chance, captivée, gagnée à notre

vaillante sagesse, tourne comme un brusque vent, nous avançons, l'ennemi

recule, et notre coeur bat plus fort et plus vite dans nos poitrines qui

se dégagent... Victoires précieuses, laborieuses, préparées, tissées fil

à fil, sur le prudent canevas de la retenue, de la réflexion, sur la

solide trame de la défensive... en attendant les victoires futures et

débridées qui seront le couronnement des coûteuses contraintes. Gloire

donc à la patience! Nous la souhaitons à tous.

Nous voulons d'abord qu'elle n'abandonne jamais ceux qui l'ont eue bien

avant nous, à qui seuls nous la devons, dont elle est le grave soutien,

c'est-à-dire nos chefs aimés, bénis, prodigieux. Que notre patience aide

et secoure la leur! La nôtre est infime et la leur est sublime.

Respectons au moins la splendide glace de leur conduite, collaborons au

chef-d'oeuvre anonyme de leur renoncement. Que ces guides vigilants,

impassibles, sacrés, absents de tout ce qui n'est pas le salut de la

patrie, se sentent soulevés, obligés par notre docile et confiante

ignorance de leurs secrets. Ne commettons pas le crime d'essayer de

déchiffrer à tout prix les énigmes de leur silence, ne les injurions pas

de nos doutes, ne cherchons pas à les entamer de nos curiosités.

Laissons-nous conduire par eux, aveuglément, comme les troupes dont ils

sont l'âme lumineuse et fermée.

Et si les chefs ont cette patience de montagne et de pyramide, s'ils

sont capables de la garder, comment les soldats ne l'auraient-ils pas à

leur tour, ne seraient-ils pas jaloux de la partager avec eux, de leur

en alléger le poids? Rien ne leur sera plus aguichant et plus aisé. Nul

ne sait, pas même eux, les ressources de leur énergie. Patience donc au

fantassin qui s'énerve de la retraite, au cavalier qui piaffe, à

l'artilleur qui ne tire pas, à tous ceux dont les bras et les jambes

«fourmillent».

Patience également aux choses elles-mêmes, aux choses vivantes de la

guerre, aux armes prêtes et décidées qui se morfondent, patience à la

gueule des canons, aux fusils chargés stupéfaits de ne pas partir,

patience à la baïonnette fainéante, au fourreau qui vomit le sabre.

Patience à l'aéroplane exaspéré de ne pas décoller.

Patience à toute l'armée, à l'_active_, à la _réserve_, à la

_territoriale_, à tous ceux qui sont déjà là, à ceux qui n'y sont pas

encore.

Patience au blessé bourru qui morigène sa plaie, trop pressé de revenir

se battre, au sortir du lit d'ambulance. Qu'il prenne le temps de

guérir, de digérer les coups qu'il a reçus et ceux plus lourds qu'il a

portés!

Patience aux parents... Ah oui!... Grande et cruelle patience, aux mères

toutes droites et blanches, aux femmes à l'oeil fixe, aux jeunes filles

qui cousent en soupirant, aux soeurs pâles et sérieuses, à toutes celles

qui ne savent rien, qui voudraient savoir et ne pas savoir, qui ne

savent plus ce que veut leur coeur et qui debout vont et viennent, comme

des somnambules, dans la monotonie d'un drame sans nom, sans précédent,

sans fin... Patience! Elles _les_ reverront. Toutes ont le devoir, le

droit d'espérer et d'être exaucées.

Patience aux enfants, aux petits qui ne jouent plus, dont on s'occupe

moins--ou davantage!--qui voient des larmes dans des yeux sans demander

pourquoi, auxquels on ne parle de rien mais qui devinent tout...

Patience! Ils crieront de nouveau dans la maison en fête, ils

grandiront, se souviendront... Ils oublieront...

Patience à tous ceux qui écrivent... qui écrivent des lettres et n'en

reçoivent pas! Patience des deux côtés, ici et là-bas, sur tout «le

front» de la famille disjointe et plus unie.

Patience aux civils mécontents, humiliés, à tous ceux qui tiraillés par

des devoirs contraires et souvent égaux se sont résignés au plus simple,

ont accepté le moins voyant, ont fait avec humilité le sacrifice de

l'amour-propre belliqueux et de l'orgueil flatteur. A ceux-là patience

aussi. Leur tour viendra, plus tard, au train pacifique et terre-à-terre

des épreuves.

Patience à toutes les forces et à toutes les faiblesses. Patience au

pays entier, aux désolés, aux sans-abri de Belgique et de France...

Patience à Louvain, aux sols profanés, aux murs béants, aux toits

détruits, aux flammes vengeresses qui se rallumeront _ailleurs_, aux

carillons interrompus dont nous saluerons le réveil...

Et patience même aux empires en marche... qu'ils prennent bien leurs

mesures!... Patience aux flottes, aux armées de la divine cause, portant

écrit sur leurs drapeaux, en paraphe de feu, l'inexorable arrêt du

Souverain Juge. Ecoutez!... Ce grondement... les voilà!

L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre 1914 · 第 6 / 23 题