--Si vous voulez le voir, il faut que vous alliez dans la forêt. Je ne
pouvais pas l'emporter tout seul.
Après avoir satisfait toutes les curiosités de la maisonnée et calmé
leurs craintes rétrospectives à mon endroit, j'allai demander de l'aide
aux voisins. Le grand chasseur d'ours, qui tient un hôtel en été, écouta
mon histoire avec un sourire sceptique; son incrédulité gagna tous les
habitants de l'hôtel et de la localité. Cependant comme j'insistais sans
le faire à la pose, et que je leur proposais de les conduire sur le
théâtre de mon exploit, une quarantaine de personnes acceptèrent de me
suivre et de m'aider à ramener l'ours. Personne ne croyait en trouver
un; pourtant chacun s'arma dans la crainte d'une fâcheuse rencontre, qui
d'un fusil, d'un pistolet, un autre d'une fourche, quelques-uns de
matraques et de bâtons; on ne saurait user de trop de précautions.
Mais lorsque j'arrivai à l'endroit psychologique et que je montrai mon
ours, une espèce de terreur s'empara de cette foule incrédule. Par
Jupiter! c'était un ours véritable; quant aux ovations qui saluèrent le
héros de l'aventure... ma foi, par modestie, je les passe sous silence.
Quelle procession pour ramener l'ours! et quelle foule pour le
contempler lorsqu'il fut déposé chez moi! Le meilleur prédicateur
n'aurait pas réuni autant de monde pour écouter un sermon, le dimanche.
Au fond, je dois reconnaître que mes amis, tous sportsmen accomplis, se
conduisirent très correctement à mon égard. Ils ne contestèrent pas
l'identité de l'ours, mais ils le trouvèrent très petit. M. Deane, en sa
qualité de tireur et de pêcheur émérite, reconnut que j'avais fait là un
joli coup de fusil; son opinion me flatta d'autant plus que personne n'a
jamais pris autant de saumons que lui aux États-Unis et qu'il passe pour
un chasseur très remarquable.
Pourtant il fit remarquer, sans succès d'ailleurs, après examen de la
blessure de l'ours, qu'il en avait déjà vu d'analogues causées par des
cornes de vache!!
A ces paroles méprisantes, j'opposai le parapluie de mon indifférence.
Lorsque je me couchai ce soir-là, exténué de fatigue, je m'endormis sur
cette pensée délicieuse: «Aujourd'hui, j'ai tué un ours!»