Ceci va de soi. Il saute aux yeux d'après cette inscription que le Herr
X... a été la victime d'un ours, animal qui jouit d'une réputation bien
établie depuis le prophète Elisée.
Et l'ours approchait toujours! ou plus exactement, il était à deux pas
de moi. Il pouvait me voir dans le blanc des yeux! Toutes mes
réflexions précédentes dansaient dans ma tête avec incohérence. Je
soulevai mon fusil, je mis en joue et je tirai.
Puis, je me sauvai à toutes jambes. N'entendant pas l'ours me
poursuivre, je me retournai pour regarder en arrière; l'ours était
couché. Je me rappelai que la prudence recommande au chasseur de
recharger son fusil aussitôt qu'il a tiré. C'est ce que je fis sans
perdre de vue mon ours. Il ne bougeait pas. Je m'approchai de lui avec
précaution, et constatai un tremblement dans ses pattes de derrière; en
dehors de cela, il n'esquissait pas le moindre mouvement. Qui sait s'il
ne jouait pas la comédie avec moi? Un ours est capable de tout! Pour
éviter ce nouveau danger je lui tirai à bout portant une balle dans la
tête; cela me parut plus sûr. Je me trouvais donc débarrassé de mon
redoutable adversaire. La mort avait été rapide et sans douleur, et
devant le beau calme de mon ennemi, je me sentis impressionné.
Je rentrai chez moi, très fier d'avoir tué un ours.
Malgré ma surexcitation bien naturelle, j'essayai d'opposer une
indifférence simulée aux nombreuses questions qui m'assaillirent.
--Où sont les mûres?
--Pourquoi avez-vous été si longtemps dehors?
--Qu'avez-vous fait du seau?
--Je l'ai laissé.
--Laissé? où? pourquoi?
--Un ours me l'a demandé.
--Quelle stupidité!
--Mais non, je vous affirme que je l'ai offert à un ours.
--Allons donc! vous ne nous ferez pas croire que vous avez vu un ours?
--Mais si, j'en ai vu un!
--Courait-il?
--Oui, il a couru après moi!
--Ce n'est pas vrai. Qu'avez-vous fait?
--Oh! rien de particulier,--je l'ai tué.