Vers huit heures du soir, à la fin de ce même jour, par une nuit
brumeuse, deux personnes marchaient à tâtons du côté de la hutte de
Flint Buckner. C'était Sherlock Holmès et son neveu.
--Attendez-moi un instant sur le chemin, mon oncle, je vous prie, dit
Fetlock; je cours à ma hutte, j'en ai pour deux minutes à peine.
Il demanda quelque chose à son oncle qui le lui donna et disparut dans
l'obscurité; mais il fut bientôt de retour, et leur causerie reprit son
cours avec leur promenade. A neuf heures, leur marche errante les avait
ramenés à la taverne. Ils se frayèrent un chemin jusqu'à la salle de
billard, où une foule compacte s'était groupée dans l'espoir
d'apercevoir l'«Homme Illustre». Des vivats frénétiques l'accueillirent;
M. Holmès remercia en saluant aimablement et au moment où il sortit,
son neveu s'adressa à l'assemblée, disant:
--Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail pressant à faire qui le
retiendra jusqu'à minuit ou une heure du matin, mais il reviendra dès
qu'il pourra, et espère bien que quelques-uns d'entre vous seront encore
ici pour trinquer avec lui.
--Par saint Georges! Quel généreux seigneur!
--Mes amis! Trois vivats à Sherlock Holmès, le plus grand homme qui ait
jamais vécu, cria Ferguson. «Hip, hip, hip!!!» «Hurrah! hurrah! hurrah!»
--Ces clameurs tonitruantes secouèrent la maison, tant les jeunes gens
mettaient de coeur à leur réception. Arrivé dans sa chambre, Sherlock
dit à son neveu, sans mauvaise humeur:
--Que diable! Pourquoi m'avez-vous mis cette invitation sur les bras?
--Je pense que vous ne voulez pas vous rendre impopulaire, mon oncle? Il
serait fâcheux de ne pas vous attirer les bonnes grâces de tout ce camp
de mineurs. Ces gars vous admirent; mais si vous partiez sans trinquer
avec eux, ils prendraient votre abstention pour du «snobisme». Et du
reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de choses à nous
raconter, de quoi nous tenir éveillés une partie de la nuit.
Le jeune homme avait raison et faisait preuve de bon sens. Son oncle le
reconnut. Il servait en même temps ses propres intérêts et fit cette
réflexion pratique dans son for intérieur:
--Mon oncle et les mineurs vont être fameusement commodes pour me créer
un alibi qui ne pourra être contesté.
L'oncle et le neveu causèrent dans leur chambre pendant trois heures.
Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans l'obscurité à
une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes après, Flint
Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il l'effleura
presque de l'épaule en passant. «Je le tiens», pensa le jeune garçon.
Et il se dit à lui-même, en suivant des yeux l'ombre de la silhouette:
«Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint Buckner! Tu as traité ma
mère de... c'est très bien, mais rappelle-toi que tu fais aujourd'hui ta
dernière promenade!»
Il rentra, sans se presser, à la taverne, en se faisant cette
réflexion: «Il est un peu plus de minuit, encore une heure à attendre;
nous la passerons avec les camarades... ce sera fameux pour l'alibi.»
Il introduisit Sherlock Holmès dans la salle de billard qui était comble
de mineurs, tous impatients de le voir arriver. Sherlock commanda les
boissons, et la fête commença. Tout le monde était content et de bonne
humeur; la glace fut bientôt rompue. Chansons, anecdotes, boissons se
succédèrent (les minutes elles aussi se passaient).
A une heure moins six la gaieté était à son comble:
Boum! un bruit d'explosion suivi d'une commotion.
Tous se turent instantanément. Un roulement sourd arrivait en grondant
du côté de la colline; l'écho se répercuta dans les sinuosités de la
gorge et vint mourir près de la taverne. Les hommes se précipitèrent à
la porte, disant:
--Quelque chose vient de sauter.
Au dehors une voix criait dans l'obscurité:
--C'est en bas dans la gorge, j'ai vu la flamme.
La foule se porta de ce côté: tous, y compris Holmès, Fetlock, Archy
Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. A la lumière d'une
lanterne, ils reconnurent l'emplacement en terre battue où s'élevait la
hutte de Flint Buckner; de la cabine elle-même, il ne restait pas un
vestige, pas un chiffon, pas un éclat de bois. Pas trace non plus de
Flint. On le chercha tout autour; tout à coup quelqu'un cria:
--Le voilà!
C'était vrai. A cinquante mètres plus bas, ils l'avaient trouvé ou
plutôt ils avaient découvert une masse informe et inerte qui devait le
représenter. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.
L'enquête fut l'affaire d'un quart d'heure. Ham Sandwich, chef des
jurés, rendit le verdict, sous une forme plutôt primitive qui ne
manquait pas d'une certaine grâce littéraire, et sa conclusion établit
que le défunt s'était donné la mort ou bien qu'il fallait l'attribuer à
une ou plusieurs personnes inconnues du jury; il ne laissait derrière
lui ni famille, ni héritage; pour tout inventaire une hutte qui avait
sauté en l'air. Que Dieu ait pitié de lui! C'était le voeu de tous.
Après cette courte oraison funèbre, le jury s'empressa de rejoindre le
gros de la foule où se trouvait l'attraction générale personnifiée dans
Sherlock Holmès. Les mineurs se tenaient en demi-cercle en observant un
silence respectueux; au centre de ce demi-cercle, se trouvait
l'emplacement de la hutte maintenant détruite. Dans cet espace vide
s'agitait Holmès, l'homme prodigieux, assisté de son neveu qui portait
une lanterne. Il prit avec un ruban d'arpentage les mesures des
fondations de la hutte, releva la distance des ajoncs à la route, la
hauteur des buissons d'ajoncs et prit encore d'autres mesures.
Il ramassa un chiffon d'un côté, un éclat de bois d'un autre, une pincée
de terre par ici, les considéra attentivement et les mit de côté avec
soin. Il détermina la longitude du lieu au moyen d'une boussole de poche
en évaluant à deux secondes les variations magnétiques. Il prit l'heure
du Pacifique à sa montre et lui fit subir la correction de l'heure
locale. Il mesura à grands pas la distance de l'emplacement de la hutte
au cadavre en tenant compte de la différence de la marée. Il nota
l'altitude, la température avec un anéroïde et un thermomètre de poche.
Enfin, il déclara magistralement en saluant de la tête:
--C'est fini, vous pouvez rentrer, messieurs!
Il prit la tête de la colonne pour regagner la taverne, suivi de la
foule qui commentait cet événement et vouait à l'«homme prodigieux» un
vrai culte d'admiration, tout en cherchant à deviner l'origine et
l'auteur de ce drame.
--Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous estimer heureux d'avoir
Sherlock au milieu de nous? dit Ferguson.
--C'est vrai, voilà peut-être le plus grand événement du siècle! reprit
Ham Sandwich. Il fera le tour du monde, souvenez-vous de ce que je vous
dis.
--Parions! dit Jake Parker le Forgeron, qu'il va donner un grand renom
au camp. N'est-ce pas votre avis, Well-Fargo?
--Eh bien, puisque vous voulez mon opinion là-dessus je puis vous dire
ceci:
Hier, j'aurais vendu ma concession sans hésiter à deux dollars le pied
carré; aujourd'hui, je vous réponds que pas un d'entre vous ne la
vendrait à seize dollars.
--Vous avez raison, Well-Fargo! Nous ne pouvions pas rêver un plus grand
bonheur pour le camp. Dites donc, l'avez-vous vu collectionner ces
chiffons, cette terre, et le reste? Quel oeil il a! Il ne laisse
échapper aucun détail; il veut tout voir, c'est plus fort que lui.
--C'est vrai! Et ces détails qui paraissent des niaiseries au commun des
mortels, représentent pour lui un livre grand ouvert imprimé en gros
caractères. Soyez bien persuadés que ces petits riens recèlent de
mystérieux secrets; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur
arracher; quand Sherlock y met la main, il faut qu'ils parlent, qu'ils
rendent gorge.
--Camarades, je ne regrette plus qu'il ait manqué la partie de chasse à
l'enfant; ce qui vient de se passer ici est beaucoup plus intéressant et
plus complexe; Sherlock va pouvoir étaler devant nous son art et sa
science dans toute leur splendeur.
Inutile de dire que nous sommes tous contents de la façon dont l'enquête
a tourné.
--Contents! Par saint Georges! ce n'est pas assez dire!
Archy aurait mieux fait de rester avec nous et de s'instruire en
regardant comment Sherlock procède. Mais non, au lieu de cela, il a
perdu son temps à fourrager dans les buissons et il n'a rien vu du tout.
--Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu; Archy est jeune. Il aura
plus d'expérience un peu plus tard.
--Dites donc, camarades, qui, d'après vous, a fait le coup?
La question était embarrassante; elle provoqua une série de suppositions
plus ou moins plausibles. On désigna plusieurs individus considérés
comme capables de commettre cet acte, mais ils furent éliminés un à un.
Personne, excepté le jeune Hillyer, n'avait vécu dans l'intimité de
Flint Buckner; personne ne s'était réellement pris de querelle avec lui;
il avait bien eu des différends avec ceux qui essayaient d'assouplir son
caractère, mais il n'en était jamais venu à des disputes pouvant amener
une effusion de sang. Un nom brûlait toutes les langues depuis le début
de la conversation, mais on ne le prononça qu'en dernier ressort:
c'était celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.
--Ah! oui, dirent les camarades. Bien entendu nous avons tous pensé à
lui, car il avait un million de raisons pour tuer Flint Buckner;
j'ajoute même que c'était un devoir pour lui, mais tout bien considéré,
deux choses nous surprennent: d'abord, il ne devait pas hériter du
terrain; ensuite, il était éloigné de l'endroit où s'est produite
l'explosion.
--Parfaitement, dit Pat. Il était dans la salle de billard avec nous au
moment de l'explosion. Et il y était même une heure avant.
--C'est heureux pour lui; sans cela on l'aurait immédiatement soupçonné.