II

Vers huit heures du soir, à la fin de ce même jour, par une nuit

brumeuse, deux personnes marchaient à tâtons du côté de la hutte de

Flint Buckner. C'était Sherlock Holmès et son neveu.

--Attendez-moi un instant sur le chemin, mon oncle, je vous prie, dit

Fetlock; je cours à ma hutte, j'en ai pour deux minutes à peine.

Il demanda quelque chose à son oncle qui le lui donna et disparut dans

l'obscurité; mais il fut bientôt de retour, et leur causerie reprit son

cours avec leur promenade. A neuf heures, leur marche errante les avait

ramenés à la taverne. Ils se frayèrent un chemin jusqu'à la salle de

billard, où une foule compacte s'était groupée dans l'espoir

d'apercevoir l'«Homme Illustre». Des vivats frénétiques l'accueillirent;

M. Holmès remercia en saluant aimablement et au moment où il sortit,

son neveu s'adressa à l'assemblée, disant:

--Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail pressant à faire qui le

retiendra jusqu'à minuit ou une heure du matin, mais il reviendra dès

qu'il pourra, et espère bien que quelques-uns d'entre vous seront encore

ici pour trinquer avec lui.

--Par saint Georges! Quel généreux seigneur!

--Mes amis! Trois vivats à Sherlock Holmès, le plus grand homme qui ait

jamais vécu, cria Ferguson. «Hip, hip, hip!!!» «Hurrah! hurrah! hurrah!»

--Ces clameurs tonitruantes secouèrent la maison, tant les jeunes gens

mettaient de coeur à leur réception. Arrivé dans sa chambre, Sherlock

dit à son neveu, sans mauvaise humeur:

--Que diable! Pourquoi m'avez-vous mis cette invitation sur les bras?

--Je pense que vous ne voulez pas vous rendre impopulaire, mon oncle? Il

serait fâcheux de ne pas vous attirer les bonnes grâces de tout ce camp

de mineurs. Ces gars vous admirent; mais si vous partiez sans trinquer

avec eux, ils prendraient votre abstention pour du «snobisme». Et du

reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de choses à nous

raconter, de quoi nous tenir éveillés une partie de la nuit.

Le jeune homme avait raison et faisait preuve de bon sens. Son oncle le

reconnut. Il servait en même temps ses propres intérêts et fit cette

réflexion pratique dans son for intérieur:

--Mon oncle et les mineurs vont être fameusement commodes pour me créer

un alibi qui ne pourra être contesté.

L'oncle et le neveu causèrent dans leur chambre pendant trois heures.

Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans l'obscurité à

une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes après, Flint

Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il l'effleura

presque de l'épaule en passant. «Je le tiens», pensa le jeune garçon.

Et il se dit à lui-même, en suivant des yeux l'ombre de la silhouette:

«Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint Buckner! Tu as traité ma

mère de... c'est très bien, mais rappelle-toi que tu fais aujourd'hui ta

dernière promenade!»

Il rentra, sans se presser, à la taverne, en se faisant cette

réflexion: «Il est un peu plus de minuit, encore une heure à attendre;

nous la passerons avec les camarades... ce sera fameux pour l'alibi.»

Il introduisit Sherlock Holmès dans la salle de billard qui était comble

de mineurs, tous impatients de le voir arriver. Sherlock commanda les

boissons, et la fête commença. Tout le monde était content et de bonne

humeur; la glace fut bientôt rompue. Chansons, anecdotes, boissons se

succédèrent (les minutes elles aussi se passaient).

A une heure moins six la gaieté était à son comble:

Boum! un bruit d'explosion suivi d'une commotion.

Tous se turent instantanément. Un roulement sourd arrivait en grondant

du côté de la colline; l'écho se répercuta dans les sinuosités de la

gorge et vint mourir près de la taverne. Les hommes se précipitèrent à

la porte, disant:

--Quelque chose vient de sauter.

Au dehors une voix criait dans l'obscurité:

--C'est en bas dans la gorge, j'ai vu la flamme.

La foule se porta de ce côté: tous, y compris Holmès, Fetlock, Archy

Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. A la lumière d'une

lanterne, ils reconnurent l'emplacement en terre battue où s'élevait la

hutte de Flint Buckner; de la cabine elle-même, il ne restait pas un

vestige, pas un chiffon, pas un éclat de bois. Pas trace non plus de

Flint. On le chercha tout autour; tout à coup quelqu'un cria:

--Le voilà!

C'était vrai. A cinquante mètres plus bas, ils l'avaient trouvé ou

plutôt ils avaient découvert une masse informe et inerte qui devait le

représenter. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.

L'enquête fut l'affaire d'un quart d'heure. Ham Sandwich, chef des

jurés, rendit le verdict, sous une forme plutôt primitive qui ne

manquait pas d'une certaine grâce littéraire, et sa conclusion établit

que le défunt s'était donné la mort ou bien qu'il fallait l'attribuer à

une ou plusieurs personnes inconnues du jury; il ne laissait derrière

lui ni famille, ni héritage; pour tout inventaire une hutte qui avait

sauté en l'air. Que Dieu ait pitié de lui! C'était le voeu de tous.

Après cette courte oraison funèbre, le jury s'empressa de rejoindre le

gros de la foule où se trouvait l'attraction générale personnifiée dans

Sherlock Holmès. Les mineurs se tenaient en demi-cercle en observant un

silence respectueux; au centre de ce demi-cercle, se trouvait

l'emplacement de la hutte maintenant détruite. Dans cet espace vide

s'agitait Holmès, l'homme prodigieux, assisté de son neveu qui portait

une lanterne. Il prit avec un ruban d'arpentage les mesures des

fondations de la hutte, releva la distance des ajoncs à la route, la

hauteur des buissons d'ajoncs et prit encore d'autres mesures.

Il ramassa un chiffon d'un côté, un éclat de bois d'un autre, une pincée

de terre par ici, les considéra attentivement et les mit de côté avec

soin. Il détermina la longitude du lieu au moyen d'une boussole de poche

en évaluant à deux secondes les variations magnétiques. Il prit l'heure

du Pacifique à sa montre et lui fit subir la correction de l'heure

locale. Il mesura à grands pas la distance de l'emplacement de la hutte

au cadavre en tenant compte de la différence de la marée. Il nota

l'altitude, la température avec un anéroïde et un thermomètre de poche.

Enfin, il déclara magistralement en saluant de la tête:

--C'est fini, vous pouvez rentrer, messieurs!

Il prit la tête de la colonne pour regagner la taverne, suivi de la

foule qui commentait cet événement et vouait à l'«homme prodigieux» un

vrai culte d'admiration, tout en cherchant à deviner l'origine et

l'auteur de ce drame.

--Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous estimer heureux d'avoir

Sherlock au milieu de nous? dit Ferguson.

--C'est vrai, voilà peut-être le plus grand événement du siècle! reprit

Ham Sandwich. Il fera le tour du monde, souvenez-vous de ce que je vous

dis.

--Parions! dit Jake Parker le Forgeron, qu'il va donner un grand renom

au camp. N'est-ce pas votre avis, Well-Fargo?

--Eh bien, puisque vous voulez mon opinion là-dessus je puis vous dire

ceci:

Hier, j'aurais vendu ma concession sans hésiter à deux dollars le pied

carré; aujourd'hui, je vous réponds que pas un d'entre vous ne la

vendrait à seize dollars.

--Vous avez raison, Well-Fargo! Nous ne pouvions pas rêver un plus grand

bonheur pour le camp. Dites donc, l'avez-vous vu collectionner ces

chiffons, cette terre, et le reste? Quel oeil il a! Il ne laisse

échapper aucun détail; il veut tout voir, c'est plus fort que lui.

--C'est vrai! Et ces détails qui paraissent des niaiseries au commun des

mortels, représentent pour lui un livre grand ouvert imprimé en gros

caractères. Soyez bien persuadés que ces petits riens recèlent de

mystérieux secrets; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur

arracher; quand Sherlock y met la main, il faut qu'ils parlent, qu'ils

rendent gorge.

--Camarades, je ne regrette plus qu'il ait manqué la partie de chasse à

l'enfant; ce qui vient de se passer ici est beaucoup plus intéressant et

plus complexe; Sherlock va pouvoir étaler devant nous son art et sa

science dans toute leur splendeur.

Inutile de dire que nous sommes tous contents de la façon dont l'enquête

a tourné.

--Contents! Par saint Georges! ce n'est pas assez dire!

Archy aurait mieux fait de rester avec nous et de s'instruire en

regardant comment Sherlock procède. Mais non, au lieu de cela, il a

perdu son temps à fourrager dans les buissons et il n'a rien vu du tout.

--Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu; Archy est jeune. Il aura

plus d'expérience un peu plus tard.

--Dites donc, camarades, qui, d'après vous, a fait le coup?

La question était embarrassante; elle provoqua une série de suppositions

plus ou moins plausibles. On désigna plusieurs individus considérés

comme capables de commettre cet acte, mais ils furent éliminés un à un.

Personne, excepté le jeune Hillyer, n'avait vécu dans l'intimité de

Flint Buckner; personne ne s'était réellement pris de querelle avec lui;

il avait bien eu des différends avec ceux qui essayaient d'assouplir son

caractère, mais il n'en était jamais venu à des disputes pouvant amener

une effusion de sang. Un nom brûlait toutes les langues depuis le début

de la conversation, mais on ne le prononça qu'en dernier ressort:

c'était celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.

--Ah! oui, dirent les camarades. Bien entendu nous avons tous pensé à

lui, car il avait un million de raisons pour tuer Flint Buckner;

j'ajoute même que c'était un devoir pour lui, mais tout bien considéré,

deux choses nous surprennent: d'abord, il ne devait pas hériter du

terrain; ensuite, il était éloigné de l'endroit où s'est produite

l'explosion.

--Parfaitement, dit Pat. Il était dans la salle de billard avec nous au

moment de l'explosion. Et il y était même une heure avant.

--C'est heureux pour lui; sans cela on l'aurait immédiatement soupçonné.

Plus fort que Sherlock Holmès · 第 16 / 58 题