IV

C'était par une matinée claire et fraîche du commencement d'octobre. Les

lilas et les cytises, illuminés par un radieux soleil d'automne, avaient

des reflets particuliers et formaient une voûte ininterrompue que la

nature aimable mettait à la disposition des êtres qui habitent la région

des hautes branches. Les mélèzes et les grenadiers profilaient leurs

formes rouges et jaunes et jetaient une teinte de gaieté sur cet océan

de verdure; le parfum enivrant des fleurs éphémères embaumait

l'atmosphère en délire; bien haut dans les airs un grand oiseau

solitaire planait, majestueux et presque immobile; partout régnaient le

calme, la sérénité et la paix des régions éthérées. Ceci se passe en

octobre 1900, à Hope-Canyon, et nous sommes sur un terrain de mines

argentifères dans la région d'Esméralva. Solitaire et reculé, l'endroit

est de découverte récente; les nouveaux arrivés le croient riche en

métal (il suffira de le prospecter pendant un an ou deux pour être fixé

sur sa valeur). Comme habitants, le camp se compose d'environ deux cents

mineurs, d'une femme blanche avec son enfant, de quelques blanchisseurs

chinois, d'une douzaine d'Indiens plus ou moins nomades, qui portent des

vêtements en peaux de lapin, des chapeaux de liège et des colliers de

bimbeloterie. Il n'y a ici ni moulins, ni église, ni journaux. Le camp

n'existe que depuis deux ans et la nouvelle de sa fondation n'a pas fait

sensation; on ignore généralement son nom et son emplacement.

Des deux côtés de Hope-Canyon, les montagnes se dressent à pic, formant

une muraille de trois mille pieds, et la longue file des huttes qui

s'échelonnent au fond de cet entonnoir ne reçoit guère qu'une fois par

jour, vers midi, la caresse passagère du soleil. Le village s'étend sur

environ deux milles en longueur et les cabanes sont assez espacées l'une

de l'autre. L'auberge est la seule maison vraiment organisée; on peut

même dire qu'elle représente la seule maison du camp. Elle occupe une

position centrale et devient, le soir, le rendez-vous de la population.

On y boit, on y joue aux cartes et aux dominos: il existe un billard

dont le tapis couturé de déchirures a été réparé avec du taffetas

d'Angleterre. Il y a bien quelques queues, mais sans procédés; quelques

billes fendues qui, en roulant, font un bruit de casserole fêlée et ne

s'arrêtent que par soubresauts, et même un morceau de craie ébréchée; le

premier qui arrive à faire six carambolages de suite peut boire tant

qu'il veut, aux frais du bar.

La case de Flint Buckner était au sud, la dernière du village; sa

concession était à l'autre extrémité, au nord, un peu au-delà de la

dernière hutte dans cette direction. Il était d'un caractère cassant,

peu sociable, et n'avait pas d'amis. Ceux qui essayaient de frayer avec

lui ne tardaient pas à le regretter et lui faussaient compagnie au bout

de peu de temps. On ne savait rien de son passé. Les uns croyaient que

Sammy Hillyer savait quelque chose sur lui: d'autres affirmaient le

contraire. Si on le questionnait à ce sujet, Sammy prétendait toujours

ignorer son passé. Flint avait à ses gages un jeune Anglais de seize

ans, très timide et qu'il traitait durement, aussi bien en public que

dans l'intimité. Naturellement, on s'adressait à ce jeune homme pour

avoir des renseignements sur son patron, mais toujours sans succès.

Fetlock Jones (c'est le nom du jeune Anglais) racontait que Flint

l'avait recueilli en prospectant une autre mine, et comme lui-même

n'avait en Amérique ni famille ni amis, il avait trouvé sage d'accepter

les propositions de Buckner; en retour du labeur pénible qui lui était

imposé, Jones recevait pour tout salaire du lard et des haricots.

C'était tout ce que ce jeune homme voulait raconter sur son maître.

Il y avait déjà un mois que Fetlock était rivé au service de Flint; son

apparence déjà chétive pouvait inspirer de jour en jour de sérieuses

inquiétudes, car on le voyait dépérir sous l'influence des mauvais

traitements que lui faisait subir son maître. Il est reconnu, en effet,

que les caractères doux souffrent amèrement de la moindre brutalité,

plus amèrement peut-être que les caractères fortement trempés qui

s'emportent en paroles et se laissent même aller aux voies de fait

quand leur patience est à bout et que la coupe déborde. Quelques

personnes compatissantes voulaient venir en aide au malheureux Fetlock

et l'engageaient à quitter Buckner; mais le jeune homme accueillit cette

idée avec un effroi mal dissimulé et répondit qu'il ne l'oserait jamais.

Pat Riley insistait en disant:

--Quittez donc ce maudit harpagon et venez avec moi. N'ayez pas peur, je

me charge de lui faire entendre raison, s'il proteste.

Fetlock le remercia les larmes aux yeux, mais se mit à trembler de tous

ses membres en répétant qu'il n'oserait pas, parce que Flint se

vengerait s'il le retrouvait en tête à tête au milieu de la nuit. «Et

puis, voyez-vous, s'écriait-il, la seule pensée de ce qui m'arriverait

me donne la chair de poule, M. Riley.»

D'autres lui conseillaient: «Sauvez-vous, nous vous aiderons et vous

gagnerez la côte une belle nuit.» Mais toutes les suggestions ne

pouvaient le décider; Fetlock prétendait que Flint le poursuivrait et le

ramènerait pour assouvir sa vengeance.

Cette idée de vengeance, personne ne la comprenait. L'état misérable du

pauvre garçon suivait son cours et les semaines passaient. Il est

probable que les amis de Fetlock se seraient rendu compte de la

situation, s'ils avaient connu l'emploi de ses moments perdus. Il

couchait dans une hutte voisine de celle de Flint et passait ses nuits à

réfléchir et à chercher un moyen infaillible de tuer Flint sans être

découvert. Il ne vivait plus que pour cela; les heures pendant

lesquelles il machinait son complot étaient les seuls moments de la

journée auxquels il aspirait avec ardeur et qui lui donnaient l'illusion

du bonheur.

Il pensa au poison. Non, ce n'était pas possible; l'enquête révélerait

où il l'avait pris et qui le lui avait vendu. Il eut l'idée de lui loger

une balle dans le dos quand il le trouverait entre quatre yeux, un soir

où Flint rentrerait chez lui vers minuit, après sa promenade accoutumée.

Mais quelqu'un pourrait l'entendre et le surprendre. Il songea bien à le

poignarder pendant son sommeil. Mais sa main pourrait trembler, son coup

ne serait peut-être pas assez sûr; Flint alors s'emparerait de lui. Il

imagina des centaines de procédés variés; aucun ne lui paraissait

infaillible; car les moyens les plus secrets présentaient toujours un

danger, un risque, une possibilité pour lui d'être trahi. Il ne s'arrêta

donc à aucun.

Mais il était d'une patience sans borne. Rien ne presse, se disait-il.

Il se promettait de ne quitter Flint que lorsqu'il l'aurait réduit à

l'état de cadavre; mieux valait prendre son temps, il trouverait bien

une occasion d'assouvir sa vengeance. Ce moyen existait et il le

découvrirait, dût-il pour cela subir toutes les hontes et toutes les

misères.

Oui! il trouverait sûrement un procédé qui ne laisserait aucune trace de

son crime, pas le plus petit indice; rien ne pressait: mais quand il

l'aurait trouvé, oh! alors, quelle joie de vivre pour lui!

En attendant, il était prudent de conserver religieusement intacte sa

réputation de douceur, et il s'efforçait plus que jamais de ne pas

laisser entendre le moindre mot de son ressentiment ou de sa colère

contre son oppresseur.

Deux jours avant la matinée d'octobre à laquelle nous venons de faire

allusion, Flint avait acheté différents objets qu'il rapportait à sa

cabane, aidé par Fetlock: une caisse de bougies, qu'ils placèrent dans

un coin, une boîte de poudre explosible qu'ils logèrent au-dessus des

bougies, un petit baril de poudre qu'ils déposèrent sous la couchette de

Flint et un énorme chapelet de fusées qu'ils accrochèrent à un clou.

Fetlock en conclut que le travail du pic allait bientôt faire place à

celui de la poudre et que Flint voulait commencer à faire sauter les

blocs. Il avait déjà assisté à ce genre d'explosions, mais n'en

connaissait pas la préparation. Sa supposition était exacte; le temps de

faire sauter la mine était venu.

Le lendemain matin, ils portèrent au puits les fusées, les forets, et la

boîte à poudre. Le trou avait à peu près huit pieds de profondeur, et

pour arriver au fond comme pour en sortir, il fallait se servir d'une

petite échelle. Ils descendirent donc; au commandement, Fetlock tint le

foret (sans savoir comment s'en servir) et Flint se mit à cogner. Au

premier coup de marteau, le foret échappa des mains de Fetlock et fut

projeté de côté.

--Maudit fils de nègre, vociféra Flint, en voilà une manière de tenir

un foret! Ramasse-le et tâche de tenir ton outil! Je t'apprendrai ton

métier, attends! Maintenant charge.

Le jeune homme commença à verser la poudre.

--Idiot, grommela Flint, en lui appliquant sur la mâchoire un grand coup

de crosse, qui lui fit perdre l'équilibre. Lève-toi! Tu ne vas pas

rester par terre, je pense. Allons, mets d'abord la mèche, maintenant la

poudre; assez; assez! Veux-tu remplir tout le trou? Espèce de poule

mouillée! Mets de la terre, du gravier et tasse le tout. Tiens! grand

imbécile, sors de là.

Il lui arracha l'instrument et se mit à damer la charge lui-même en

jurant et blasphémant comme un forcené. Puis il alluma la mèche, sortit

du puits et courut à cinquante mètres de là, suivi de Fetlock. Ils

attendirent quelques instants: une épaisse fumée se produisit et des

quartiers de roche volèrent en l'air avec un fracas d'explosion; une

pluie de pierres retomba et tout rentra dans le calme.

--Quel malheur que tu ne te sois pas trouvé là-dedans, s'écria le

patron.

Ils redescendirent dans le puits, le nettoyèrent, préparèrent un

nouveau trou et recommencèrent la même opération:

--Regarde donc ce que tu fais au lieu de tout gaspiller: Tu ne sais donc

pas régler une charge?

--Non, maître!

--Tu ne sais pas? Ma foi! je n'ai jamais rien vu d'aussi bête que toi.

Il sortit du puits et cria à Fetlock qui restait en bas:

--Eh bien! idiot! Vas-tu rester là toute la journée! Coupe la mèche et

allume-la!

Le pauvre garçon répondit tout tremblant:

--Maître, je ferai comme il vous plaira.

--Comment? tu oses me répondre, à moi? Coupe, allume, te dis-je!

Le jeune garçon fit ce qui lui était commandé.

--Sacrebleu, hurla Flint; tu coupes une mèche aussi courte... je

voudrais que tu sautes avec...

Dans sa colère, il retira l'échelle et s'enfuit.

Fetlock resta terrorisé.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! au secours! Je suis perdu, criait-il. Que

faire? que faire?

Il s'adossa au mur et s'y cramponna comme il put: le pétillement de la

poudre qui s'allumait l'empêchait d'articuler un son; sa respiration

s'arrêta, il était là sans force et inerte; encore deux ou trois

secondes, et il volerait en l'air avec les blocs de pierre. Une

inspiration subite lui vint. Il allongea le bras, saisit la mèche et

coupa l'extrémité qui dépassait d'un pouce au-dessus du sol; il était

sauvé! Il tomba à moitié évanoui et mort de peur, murmurant avec un

sourire sur les lèvres:

--Il m'a montré! Je savais bien qu'avec de la patience, j'y arriverais!

Cinq minutes après, Buckner se glissa furtivement au puits, l'air gêné

et inquiet, et en examina le fond. Il comprit la situation et vit ce qui

était arrivé; il descendit l'échelle. Fetlock put remonter malgré son

grand affaiblissement et son émotion. Il était livide; sa mine

effrayante parut impressionner Buckner qui essaya de lui témoigner un

regret et un semblant de sympathie; mais ces deux sentiments lui étaient

trop inconnus pour qu'il sût les exprimer.

--C'est un accident, lui dit-il. N'en parle à personne, n'est-ce pas?

J'étais énervé et ne savais plus très bien ce que je faisais. Tu me

parais fatigué, tu as trop travaillé aujourd'hui. Va à ma cabane et

mange tout ce que tu voudras; ensuite, repose-toi bien.

N'oublie pas que cet accident est dû à mon seul énervement.

--Vous m'avez bien effrayé, lui dit Fetlock en s'en allant, mais j'ai au

moins appris quelque chose, je ne le regrette pas.

--Pas difficile à contenter, marmotta Buckner en l'observant du coin de

l'oeil. Je me demande s'il en parlera; l'osera-t-il? Quelle guigne qu'il

n'ait pas été tué!

Fetlock ne pensa pas à se reposer pendant le congé qui lui avait été

accordé; il l'employa à travailler avec ardeur et à préparer,

fiévreusement, son plan de vengeance. Des broussailles épaisses

couvraient la montagne du côté de la demeure de Flint. Fetlock s'y cacha

et adopta cette retraite pour machiner son complot. Ses derniers

préparatifs devaient se faire dans le bouge qui lui servait de hutte.

--S'il a le moindre soupçon à mon endroit, pensa-t-il, il a bien tort

de croire que je raconterai ce qui s'est passé; d'ailleurs, il ne le

croira pas longtemps; bientôt il sera fixé. Demain je ne me départirai

pas de ma douceur et de ma timidité habituelles qu'il croit

inaltérables. Mais après-demain, au milieu de la nuit, sa dernière heure

aura sonné sans que personne au monde puisse soupçonner l'auteur de sa

mort et la manière dont elle sera survenue. Le piquant de la chose est

que lui-même m'en ait suggéré l'idée.

V

Le jour suivant s'écoula sans aucun incident. Minuit va sonner et, dans

peu d'instants, une nouvelle journée commencera. La scène se passe au

bar, dans la salle de billard. Des hommes d'aspect commun, aux vêtements

grossiers, coiffés de chapeaux à larges bords, portent leurs pantalons

serrés dans de grosses bottes, ils sont tous en veston et se tiennent

groupés autour d'un poêle de fonte qui, bourré de charbon, leur

distribue une généreuse chaleur; les billes de billard roulent avec un

son fêlé; à l'intérieur de la salle, on n'entend pas d'autre bruit;

mais, au dehors, la tempête mugit. Tous paraissent ennuyés et dans

l'attente.

Un mineur, aux épaules carrées, entre deux âges, avec des favoris

grisonnants, l'oeil dur et la physionomie maussade, se lève sans mot

dire, il passe son bras dans un rouleau de mèche, ramasse quelques

objets lui appartenant et sort sans prendre congé de ses compagnons.

C'est Flint Buckner. A peine la porte est-elle refermée sur lui que la

conversation, gênée par sa présence, reprend avec entrain.

--Quel homme réglé! il vaut une pendule, dit Jack Parker, le forgeron,

sans tirer sa montre; on sait qu'il est minuit quand il se lève pour

sortir.

--Sa régularité est bien la seule qualité qu'il possède, répliqua le

mineur Peter Hawes, je ne lui en connais pas d'autre; vous non plus, que

je sache?

--Il fait tache parmi vous, dit Ferguson, l'associé de Well-Fargo. Si

j'étais propriétaire de cet établissement, je le forcerais bien à se

démuseler un jour ou l'autre, qu'il le veuille ou pas!

En même temps il lança un regard significatif au patron du bar qui fit

semblant de ne pas comprendre, car l'homme en question était une bonne

pratique, et rentrait chaque soir chez lui après avoir consommé un

stock de boissons variées servies par le bar.

Dites donc, les amis, demanda le mineur Ham Sandwich, l'un de vous se

souvient-il que Buckner lui ait jamais offert un cocktail?

--Qui? lui? Flint Buckner? Ah! non certes!

Cette réponse ironique sortit avec un ensemble parfait de la bouche de tous

les assistants.

Après un court silence, Pat Riley, le mineur, reprit:

--Cet oiseau-là est un vrai phénomène. Et son aide tout autant que lui.

Moi, je ne les comprends ni l'un ni l'autre; je donne ma langue au chat!

--Vous êtes pourtant un malin, répondit Ham Sandwich, mais, ma foi, les

énigmes que sont ces deux individus restent impossibles à deviner. Le

mystère qui entoure le patron enveloppe également son acolyte. C'est

bien votre avis n'est-ce pas?

--Pour sûr!

Chacun acquiesça. Un seul d'entre eux gardait le silence. C'était le

nouvel arrivant, Peterson. Il commanda une tournée de rafraîchissements

pour tous et demanda si, en dehors de ces deux types étranges, il

existait au camp un troisième phénomène.

--Nous oublions Archy Stillmann, répondirent-ils tous.

Celui-là aussi est donc un drôle de pistolet? demanda Peterson.

--On ne peut pas vraiment dire que cet Archy Stillmann soit un

phénomène, continua Ferguson, l'employé de Well-Fargo; il me fait plutôt

l'effet d'un toqué!

Ferguson avait l'air de savoir ce qu'il disait. Et comme Peterson

désirait connaître tout ce qui concernait Stillmann, chacun se déclara

prêt à lui raconter sa petite histoire. Ils commencèrent tous à la fois,

mais Billy Stevens, le patron du bar, rappela tout le monde à l'ordre,

déclarant qu'il valait mieux que chacun parlât à son tour.

Il distribua les rafraîchissements et donna la parole à Ferguson.

Celui-ci commença:

--Il faut d'abord vous dire qu'Archy n'est qu'un enfant, c'est tout ce

que nous savons de lui; on peut chercher à le sonder, mais c'est peine

perdue; on n'en peut rien tirer; il reste complètement muet sur ses

intentions et ses affaires personnelles; il ne dit même pas d'où il est

et d'où il vient. Quant à deviner la nature du mystère qu'il cache,

c'est impossible, car il excelle à détourner les conversations qui le

gênent. On peut supposer tout ce que l'on veut; chacun est libre, mais à

quoi cela mène-t-il? A rien, que je sache!

Quel est, en fin de compte, son trait de caractère distinctif?

Possède-t-il une qualité spéciale? La vue peut-être, l'ouïe, ou

l'instinct? La magie, qui sait? Choisissez, jeunes et vieux, femmes et

enfants. Les paris sont ouverts. Eh bien, je vais vous édifier sur ses

aptitudes; vous pouvez venir ici, disparaître, vous cacher, où vous

voudrez, n'importe où; près ou loin, il vous trouvera toujours et mettra

la main sur vous.

--Pas possible?

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le temps ne compte pas pour lui,

l'état des éléments le laisse bien indifférent, il n'y prête aucune

attention; rien ne le dérange!

--Allons donc! et l'obscurité? la pluie? la neige?

--Hein?

--Tout cela lui est bien égal. Il s'en moque.

--Et le brouillard?

--Le brouillard! ses yeux le percent comme un boulet de canon! Tenez,

jeunes gens. Je vais vous raconter quelque chose de plus fort. Vous me

traiterez de blagueur!

--Non, non, nous vous croyons, crièrent-ils tous en choeur. Continuez,

Well-Fargo.

--Eh bien! messieurs, supposez que vous laissiez Stillmann ici en train

de causer avec vos amis: sortez sans rien dire, dirigez-vous vers le

camp et entrez dans une cabane quelconque de votre choix; prenez-y un

livre, plusieurs si vous voulez, ouvrez-les aux pages qu'il vous plaira

en vous rappelant leurs numéros; il ira droit à cette cabane et ouvrira

le ou les livres aux pages touchées par vous; il vous les désignera

toutes sans se tromper.

--Ce n'est pas un homme, c'est un démon.

--Je suis de votre avis. Et maintenant, je vous raconterai un de ses

exploits les plus merveilleux.

--La nuit dernière, il a...

Il fut interrompu par une grande rumeur au dehors; la porte s'ouvrit

brusquement et une foule en émoi se précipita dans le bar entourant la

seule femme blanche du camp qui criait et pleurait:

--Ma fille! ma fille! partie! perdue! Pour l'amour du ciel, dites-moi où

est Archy Stillmann, nous ne savons plus où chercher.

--Asseyez-vous, Mrs Hogan, lui dit le patron du bar. Asseyez-vous et

calmez-vous, Stillmann est ici depuis trois heures; il a engagé une

chambre après avoir rôdé toute la journée à la recherche d'une piste,

suivant sa bonne habitude. Il est ensuite monté se coucher. Ham

Sandwich, va donc le réveiller et amène-le; il est au numéro 14.

Archy fut vite habillé et en bas. Il demanda des détails à Mrs Hogan.

--Hélas! mon ami, je n'en ai pas. Si j'en possédais seulement! Je

l'avais couchée à sept heures et lorsque je suis rentrée, il y a une

heure, plus personne! Je me suis précipitée chez vous; vous n'y étiez

pas; depuis, je vous cherche partout, frappant à toutes les portes; je

viens ici en désespoir de cause, folle, épouvantée, le coeur brisé.

Dieu merci, je vous ai trouvé enfin! et vous me découvrirez mon enfant!

Venez vite! vite!

--Je suis prêt, Madame, je vous suis; mais regagnez d'abord votre

logement.

Tous les habitants du camp avaient envie de prendre part à la chasse.

Ceux de la partie Sud du village étaient sur pied, et une centaine

d'hommes vigoureux balançaient dans l'obscurité les faibles lueurs de

leurs lanternes vacillantes. Ils se formèrent en groupes de trois ou

quatre, pour s'échelonner plus facilement le long du chemin, et

emboîtèrent rapidement le pas des guides. Bientôt, ils arrivèrent à la

maisonnette des Hogan.

--Passez-moi une lanterne, dit Archy.

Il la posa sur la terre durcie et s'agenouilla en ayant l'air d'examiner

le sol attentivement.

--Voilà sa trace, dit-il en indiquant du doigt deux ou trois marques sur

le sol. La voyez-vous?

Quelques-uns d'entre les mineurs s'agenouillèrent et écarquillèrent

leurs yeux pour mieux voir. Les uns s'imaginèrent apercevoir quelque

chose, les autres durent avouer, en secouant la tête de dépit, que la

surface très unie ne portait aucune marque perceptible à leurs yeux.

--Il se peut, dit l'un, que le pied de l'enfant ait laissé son

empreinte, mais je ne la vois pas.

Le jeune Stillmann sortit, tenant toujours la lampe près de la terre; il

tourna à gauche, et avança de quelques pas en examinant le sol

soigneusement.

--Je tiens la trace, venez maintenant, et que quelqu'un prenne la

lanterne.

Il se mit en route, d'un pas allègre, dans la direction du Sud, escorté

par les curieux, et suivit, en décrivant des courbes, toutes les

sinuosités de la gorge pendant une lieue environ. Ils arrivèrent à une

plaine couverte de sauges, vaste et obscure. Stillmann commanda: Halte,

ajoutant:

--Il ne s'agit pas de partir sur une fausse piste, orientons-nous de

nouveau dans la bonne direction.

Il reprit la lanterne et examina la route sur une longueur de vingt

mètres environ.

--Venez, dit-il, tout va bien.

Il se remit en route, fouillant les buissons de sauge, pendant un quart

de mille et obliquant toujours à droite; puis il prit une autre

direction, fit un grand circuit, repartit droit devant lui et marcha

résolument vers l'ouest pendant un demi-mille. Il s'arrêta, disant:

--Elle s'est reposée ici, la pauvre petite. Tenez la lanterne et

regardez; c'est là qu'elle s'est assise.

A cet endroit, le sol était net comme une plaque d'acier et il fallait

une certaine audace pour prétendre reconnaître sur ce miroir uni la

moindre trace révélatrice. La malheureuse mère, reprise de

découragement, tomba à genoux, baisant la terre et sanglotant.

--Mais où est-elle alors? demanda quelqu'un. Elle n'est pourtant pas

restée ici; nous la verrions, je pense.

Stillmann continua à tourner en rond sur place, sa lanterne à la main;

il paraissait absorbé dans ses recherches.

--Eh bien! dit-il, sur un ton maussade. Je ne comprends plus.

Il examina encore.

--Il n'y a pas à en douter, elle s'est arrêtée ici, mais elle n'en est

pas repartie. J'en réponds! Reste à trouver l'énigme.

La pauvre mère se désolait de plus en plus.

--Oh! mon Dieu! et vous Vierge Marie! venez à mon aide! Quelque animal

l'a emportée! C'est fini! je ne la reverrai jamais, jamais plus!

--Ne perdez pas espoir, madame, lui dit Archy. Nous la retrouverons, ne

vous découragez pas.

--Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles de consolation, monsieur

Archy, et elle prit sa main quelle couvrit de baisers.

Peterson, le dernier arrivé, chuchota avec ironie à l'oreille de

Ferguson:

--En voilà une merveille d'avoir découvert cet endroit. Vraiment pas la

peine de venir si loin, tout de même; le premier coin venu nous en

aurait appris autant. Nous voilà bien renseignés, maintenant!

L'insinuation n'était pas du goût de Ferguson, qui répondit sur un ton

emballé:

--Vous allez peut-être chercher à nous faire croire que l'enfant n'est

pas venue ici? Je vous déclare que cette petite a passé par ici; si vous

voulez vous attirer de sérieux ennuis, vous n'avez qu'à...

--Tout va bien! cria Stillmann. Venez tous ici et regardez bien. La

trace nous crevait les yeux et nous n'y avons rien vu les uns et les

autres.

Tous s'accroupirent avec ensemble à l'endroit supposé où l'enfant avait

dû s'asseoir et se mirent à écarquiller les yeux en fixant le point

désigné par le doigt d'Archy. Après une pause suivie de profonds soupirs

de découragement, Pat Riley et Ham Sandwich répondirent ensemble:

--Eh bien, Archy? Nous n'avons rien vu!

--Rien? vous appelez cela rien?

Et avec son doigt il fit sur le sol un signe cabalistique.

--Là, la reconnaissez-vous maintenant la trace d'Injin Billy? C'est lui

qui a l'enfant.

--Dieu soit loué! s'écria la mère.

--Reprenez la lanterne. Je tiens de nouveau la bonne direction.

Suivez-moi.

Il partit comme un trait, traversant rapidement les buissons de sauge,

puis disparut derrière un monticule de sable; les autres avaient peine à

suivre: ils le rejoignirent et le retrouvèrent assis tranquillement en

train de les attendre. A dix pas plus loin on apercevait une hutte

misérable, un pauvre abri informe, fait de vieux chiffons et de

couvertures de chevaux en loques qui laissaient filtrer une lumière à

peine tamisée.

--Prenez le commandement, Mrs Hogan, dit le jeune homme. Vous avez le

droit d'entrer la première.

Tous la suivirent et purent voir le spectacle qu'offrait l'intérieur de

cette hutte: Injin Billy était assis par terre, l'enfant dormait à côté

de lui. Sa mère la prit dans ses bras et l'étouffa de caresses; son

coeur débordait de reconnaissance pour Archy Stillmann; elle pleurait à

chaudes larmes. D'une voix étranglée par l'émotion, elle laissa échapper

un flot de ces paroles attendries, de ces accents chauds et ardents que

seul peut trouver un coeur irlandais.

--Je l'ai trouvée vers dix heures, expliqua Billy. Elle s'était

endormie, très fatiguée, la figure humectée de larmes, je suppose; je

l'ai ramenée ici, et l'ai nourrie, car elle mourait de faim; depuis ce

moment elle n'a cessé de dormir.

Dans un élan de reconnaissance sans bornes, l'heureuse femme l'embrassa

lui aussi, l'appelant «le Messager du ciel». En admettant qu'il soit un

messager du ciel, il était certainement un ange déguisé et grimé, car

son accoutrement bizarre n'avait rien de séraphique.

A une heure et demie du matin, le cortège rentra au village en chantant

un refrain triomphal et en brandissant des torches; c'était une vraie

retraite aux flambeaux. Ils n'oublièrent pas de boire tout le long de la

route et, pour tuer les dernières heures de cette nuit mouvementée, ils

s'entassèrent au bar en attendant le jour.

Plus fort que Sherlock Holmès · 第 12 / 58 题