3 octobre 1900.

Vous êtes en droit de vous plaindre. Une lettre en un an: c'est trop

peu, j'en conviens; mais comment peut-on écrire lorsqu'on n'a à

enregistrer que des insuccès? Tout le monde se laisserait démonter;

pour ma part, je n'ai plus de coeur à rien.

Je vous ai raconté, il y a longtemps, comment je l'avais manqué, à

Melbourne, puis comment je l'avais pourchassé pendant des mois en

Australie. Après cela, je l'ai suivi aux Indes, je crois même l'avoir

aperçu à Bombay; j'ai refait derrière lui tout son voyage, à Baroda,

Rawal, Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras,

semaine par semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une

poussière! Je le traquais de près, et croyais le tenir; mais il s'est

toujours échappé. Puis, à Ceylan, puis à...

Mais je vous raconterai tout cela en détail. Il m'a ramené en

Californie, puis à Mexico, et de là il retourna en Californie. Depuis ce

moment-là, je l'ai pourchassé dans tous les pays, depuis le 1er janvier

jusqu'au mois dernier. Je suis presque certain qu'il se tient près de

Hope Canyon. J'ai suivi sa trace jusqu'à trente milles d'ici, mais je

l'ai perdue; pour moi, quelqu'un a dû l'enlever en voiture.

Maintenant je me repose de mes recherches infructueuses. Je suis

éreinté, mère! découragé et bien souvent près de perdre mon dernier

espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves gens; leurs

manières affables que je connais de longue date et leur franchise

d'allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier

mes ennuis. Voilà plus d'un mois que je suis ici. Je partage la cabane

d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, «Sammy Hillyer», comme moi

fils unique d'une mère qu'il idolâtre et à qui il écrit régulièrement

chaque semaine (ce dernier trait me ressemble moins). Il est timide, et

sous le rapport de l'intelligence... certes... il ne faudrait pas lui

demander de mettre le feu à une rivière; à part cela, je l'aime

beaucoup; il est bon camarade, assez distingué, et je bénis le ciel de

me l'avoir donné pour ami; je peux au moins échanger avec lui mes

impressions; c'est une grande satisfaction, je vous assure. Si seulement

«James Walker» avait cette compensation, lui qui aime la société et la

bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser à lui, à la dernière

entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j'y

songe!

A cette époque, je luttais contre ma conscience pour m'attacher à sa

poursuite! Le coeur de Sammy Hillyer est meilleur que le mien, meilleur

que tous ceux de cette petite république, j'imagine; car il se déclare

le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nommé Flint Buckner. Ce

dernier n'adresse la parole à personne en dehors de Sammy Hillyer.

Sammy prétend qu'il connaît l'histoire de Flint, que c'est le chagrin

seul qui l'a rendu aussi sombre et que pour ce motif on devrait être

pour lui aussi charitable que possible. Un coeur d'or seul peut

s'accommoder du caractère de Flint Buckner, d'après tout ce que

j'entends dire de lui. Le détail suivant vous donnera d'ailleurs une

idée plus exacte du bon coeur de Sammy que tout ce que je pourrais vous

raconter. Au cours d'une de nos causeries, il me dit à peu près ceci:

«Flint est un de mes compatriotes et me confie tous ses chagrins; il

déverse dans mon coeur le trop plein de ses tristesses quand il sent que

le sien est près d'éclater. Il est impossible de rencontrer une homme

plus malheureux, je t'assure, Archy Stillmann: sa vie n'est qu'un tissu

de misères morales qui le font paraître beaucoup plus vieux que son

âge. Il a perdu depuis bien des années déjà la notion du repos et du

calme. Il n'a jamais connu la chance; c'est un mythe pour lui et je lui

ai souvent entendu dire qu'il soupirait après l'enfer de l'autre monde

pour faire diversion aux misères de cette vie.»

Plus fort que Sherlock Holmès · 第 11 / 58 题