Vous êtes en droit de vous plaindre. Une lettre en un an: c'est trop
peu, j'en conviens; mais comment peut-on écrire lorsqu'on n'a à
enregistrer que des insuccès? Tout le monde se laisserait démonter;
pour ma part, je n'ai plus de coeur à rien.
Je vous ai raconté, il y a longtemps, comment je l'avais manqué, à
Melbourne, puis comment je l'avais pourchassé pendant des mois en
Australie. Après cela, je l'ai suivi aux Indes, je crois même l'avoir
aperçu à Bombay; j'ai refait derrière lui tout son voyage, à Baroda,
Rawal, Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras,
semaine par semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une
poussière! Je le traquais de près, et croyais le tenir; mais il s'est
toujours échappé. Puis, à Ceylan, puis à...
Mais je vous raconterai tout cela en détail. Il m'a ramené en
Californie, puis à Mexico, et de là il retourna en Californie. Depuis ce
moment-là, je l'ai pourchassé dans tous les pays, depuis le 1er janvier
jusqu'au mois dernier. Je suis presque certain qu'il se tient près de
Hope Canyon. J'ai suivi sa trace jusqu'à trente milles d'ici, mais je
l'ai perdue; pour moi, quelqu'un a dû l'enlever en voiture.
Maintenant je me repose de mes recherches infructueuses. Je suis
éreinté, mère! découragé et bien souvent près de perdre mon dernier
espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves gens; leurs
manières affables que je connais de longue date et leur franchise
d'allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier
mes ennuis. Voilà plus d'un mois que je suis ici. Je partage la cabane
d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, «Sammy Hillyer», comme moi
fils unique d'une mère qu'il idolâtre et à qui il écrit régulièrement
chaque semaine (ce dernier trait me ressemble moins). Il est timide, et
sous le rapport de l'intelligence... certes... il ne faudrait pas lui
demander de mettre le feu à une rivière; à part cela, je l'aime
beaucoup; il est bon camarade, assez distingué, et je bénis le ciel de
me l'avoir donné pour ami; je peux au moins échanger avec lui mes
impressions; c'est une grande satisfaction, je vous assure. Si seulement
«James Walker» avait cette compensation, lui qui aime la société et la
bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser à lui, à la dernière
entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j'y
songe!
A cette époque, je luttais contre ma conscience pour m'attacher à sa
poursuite! Le coeur de Sammy Hillyer est meilleur que le mien, meilleur
que tous ceux de cette petite république, j'imagine; car il se déclare
le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nommé Flint Buckner. Ce
dernier n'adresse la parole à personne en dehors de Sammy Hillyer.
Sammy prétend qu'il connaît l'histoire de Flint, que c'est le chagrin
seul qui l'a rendu aussi sombre et que pour ce motif on devrait être
pour lui aussi charitable que possible. Un coeur d'or seul peut
s'accommoder du caractère de Flint Buckner, d'après tout ce que
j'entends dire de lui. Le détail suivant vous donnera d'ailleurs une
idée plus exacte du bon coeur de Sammy que tout ce que je pourrais vous
raconter. Au cours d'une de nos causeries, il me dit à peu près ceci:
«Flint est un de mes compatriotes et me confie tous ses chagrins; il
déverse dans mon coeur le trop plein de ses tristesses quand il sent que
le sien est près d'éclater. Il est impossible de rencontrer une homme
plus malheureux, je t'assure, Archy Stillmann: sa vie n'est qu'un tissu
de misères morales qui le font paraître beaucoup plus vieux que son
âge. Il a perdu depuis bien des années déjà la notion du repos et du
calme. Il n'a jamais connu la chance; c'est un mythe pour lui et je lui
ai souvent entendu dire qu'il soupirait après l'enfer de l'autre monde
pour faire diversion aux misères de cette vie.»