SECTION.

XVIII. Bien ai-je ouï dire à Philon Juif, quand il me fréquentoit, qu'il

avoit demeuré en un pays, où les gens mariés sont en grand peine, au

prix de ceux de ce pays; c'est que, quand l'homme se veut ébattre

naturellement avec sa femme, il faut qu'il ait deux serviteurs, ou deux

autres personnes ou amis, à la pareille, qui lui aident & le tournent

sur sa femme, comme quand on perce le noyau moyen ou bouton d'une roue;

& les tours se comptent selon les qualités des personnes, pour faire

mâle ou femelle, roi, prince ou empereur. Il est vrai que, si on n'est

pas capable d'engendrer ce qu'on a apposé, le bout se trouve si petit,

que l'on ne peut plus tourner. Et de-là est venue l'origine des fils de

putain, bâtards, avoutres, gueux & pendus; & pour connoître si les tours

sont achevés, il est aisé, d'autant que la femme tourne; & c'est le

signe qu'il n'y a plus de quoi virer masculinement. Je m'enquis, avec

ample diligence, de la cause de cette affaire; & je sus qu'en ce pays-là

les femmes avoient leur cas fait à vis; tellement qu'y ayant fait, il

faut retourner, comme disoit dame Jaqueline que son cas sentoit le

revas-y.

MELA. Notre coutume vaut mieux; tant d'artifice est triste; ce n'est

jamais bien fait.

MÉLANTON. Aussi en faisant, on fait. Mais qui est le sujet le plus

imparfait qui soit au monde? Il y en eut quelqu'un qui dit: ce sont les

cocus, d'autant qu'ils ont cornes, & ne les voit-on point. Ce sont les

chats, ils crient & chousent ensemble; aussi n'y a-t-il animal si

farouche, qui ne s'arrête quand on l'affourche.

L'AUTRE. Voilà bien à propos! Vous n'y êtes pas, & n'aurez meshui fait.

C'est la femme, d'autant qu'il y a toujours à besogner, & sur-tout à

celle d'un cocu.

MELA. Que diable, vous en voulez bien à ces pauvres cocus! Je pense que

vous le soyez, ou l'ayez été, ou ayez envie de l'être, comme un beau

financier qui n'a pas payé son état. Et là-dessus, monsieur le beau

diseur, je vous demande, qu'est ce qu'un cocu? C'est, dit Vigenaire, un

oiseau qui pond au nid d'un autre.

GEBER. C'est bien chié en trois lieux. Il faut, à ce que je vois, que je

vous leve le voile qui empêche votre coeur de comprendre les sciences; &

je vous dirai des choses notables. Ce fut par la déclaration de ce

secret, que l'empereur des Turcs me fit si grand, quand je reniai le

christianisme, où je retournai pourtant, à cause que l'on m'apprit la

vérité de la pierre: & pour le sujet proposé, il n'y a personne qui vous

en parle plus sainement que moi, & sans passion, d'autant que j'ai été

cocu. Dieu merci, je me porte bien: qu'ainsi soit-il de vous. Et de cela

je m'en trouvois bien, sans m'en fâcher, d'autant que j'en étois fort

aise, parce que j'étois toujours le maître: on me craignoit, révéroit &

honoroit. Et qu'avons-nous davantage en ce monde pour l'accomplissement

de nos desirs ambitieux? Or, sachez tous en gros & en détail, que le

cocu est un animal capable de douceur, humble & pacifique, craint,

redouté & honoré de sa femme, & des amis d'icelle, desquels il est

considéré comme maître du gibier; & ne se faut pas amuser au nom de cet

oiseau, mais d'un autre plus meilleur. Il n'y a guere d'animaux entiers

mâles qui aient plus de faveur que le coq (entier est le contraire de

châtré) puisque je vois que vous le voulez savoir; le coq a plusieurs

femmes qu'il fournit & appointe, tant il est délibéré & bon; mais sitôt

qu'il est usé, les poules le chassent & le battent, & n'en veulent plus,

& ainsi le destinent à châtrerie, & en admettent d'autres vigoureux &

bons. Ces femmes qui couvent & font des cocus, sont de même naturel que

les poules. Qu'ainsi ne soit, une femme prête à faire l'enfant, crie

comme une poule qui veut pondre: je voudrois être morte. Etant délivrée,

elle chante comme celle qui a pondu; il n'est que l'être; cependant que

le coq chante: _qu'un con est cru!_ & s'en rit, disant: je le fais quand

je veux. Ainsi sont nos femmes en leurs actions & desirs, tellement que,

leurs maris étant usés, ou les estimant tels, ou les voulant ménager de

peur de les user, vont à d'autres: en quoi je vous admoneste de la

différence du péché mortel & du véniel. Le péché mortel est, si vous

allez voir la femme d'autrui chez lui, & qu'il vous tue; sans faute la

mort sera toute notoire. Faites venir la dame chez vous; le péché sera

véniel. Les dames faisant ainsi le petit divorce vertueux, il ne se peut

faire que les sages amies ne le sachent; parquoi les avertissant de leur

salut, elles leur disent: comment, pauvre femme, ma mie, votre mari est

donc cocuusé? Et ce mot venant à être commun, & qu'aussi on coupe la

queue à ces pauvres innocens, on dit simplement cocu: & certes, sans

mahumétiser, je vous dirai que c'est bien avoir la queue coupée, que de

la mettre en danger d'être prophanée dans un évier public ou commun. Or,

le cocu est un oiseau qui, pour ce qu'il a deux pieds, chante mieux &

plus distinctement que nul autre, ayant de la raison jusques au cul. Que

si cela passoit outre, il ne seroit pas cornard.

ZABAREL. Mais voyez cet alchimiste, comme il avale gros & mâche menu! Je

ne sais s'il court comme il attrape. _Corpo di gallina_. J'ai fait tout

ce que j'ai pu, pour savoir & entendre parfaitement la philosophie: mais

je vois que jusques à cette heure, s'il dit vrai, je n'y ai rien

entendu. Il n'est que monnoyeur pour se connoître en billon. Notre ami &

bon maître Aristote ne fait aucune mention de tels oiseaux. Notez bien

ce que je dirai à l'honneur des dames, contre celui de tantôt qui les

appelloit bêtes, afin que l'on n'ait pas opinion que je fusse entaché du

péché qui les fait hair. Je dis que ce fat étoit tant niais, tant veau

de dîme, âne de plat pays, sot d'outre mesure, Badeau de Paris, &

bestion de si grande conséquence, qu'il pensoit que ce mot _animal_, fut

à dire _bête_. Il me fit souvenir de feue Conscience, belle courtisane,

qui ne vouloit pas que ma petite chienne fût une créature, & ne lui

plaisoit pas d'être animal. Hoi, disoit-elle; Bichonne n'est point

créature, & je ne suis point animal. Or, maintenant j'ai reçu une grande

lumiere d'entendoire; je suis illuminé comme un fallot qui tombe tout du

long d'un degré, & je conçois qu'il y a des oiseaux de poing, des

oiseaux de leurre, des oiseaux d'épaules, comme ces oiseaux de maçons, &

des oiseaux de selle. Les deux premiers, je les laisse à messieurs de la

volerie, autrucherie, fauconnerie, & autres qui savent appliquer le vent

aux aîles. Je croyois qu'il y eût des autruchers qui portassent les

autruches sur le doigt; & les derniers je les spéculerai: d'autant que

je trouve, en les minoisant intelligiblement, une grande, creuse &

profonde sapience, en tant qu'ils se font naturellement, & se procréent

par imperceptible transpiration de substance, faisant une grande

mutation sans changement, acquérant une forme sans altération. O

admirable & épouvantable secret, entre tous les secrets! Ceux qui ainsi

deviennent oiseaux, le sont parfaitement, sans qu'on les touche, sans

qu'ils le sentent, & souvent sans qu'ils le voient ou sachent; de s'en

douter, gare! Il est permis de se douter de tout: n'y a presque homme

qui n'en ait quelque doute. Or, pour être cocu, il en faut être capable;

& pour cet effet, il faut avoir une femme épousée; & ne faut pas

seulement avoir égard à la mine ou encolure mystique qu'un homme en peut

avoir, à cause de l'influence sous laquelle il est né, selon son idée

naturelle & prédestinée: mais il faut considérer le vouloir & pouvoir

des parties intervenantes en cette métamorphose, qui agit exactement

autant de loin que de près. Il n'y a rien en tout de semblable; &,

disent les alchemistes ce qu'ils voudront de leur poudre de projection,

ou cendre à faire des nuances; cela n'est rien au prix, d'autant qu'il

faut qu'il y ait de la présence, ce qui est le contraire en ceci. Celui

qui aura fait le fou tout le long des jours gras, n'assagira pas le

mercredi par la cendre, si elle ne lui est posée en propre personne

présente. Et tel sera joyeusement cocu, quand il seroit à l'autre bout

de la terre; & ce en un instant. Cette forme court plus vîte que

l'éclair. On dit, selon le conte des bonnes femmes, que les tortues

couvent leurs oeufs avec les yeux: aussi font tous animaux, parce qu'ils

ne les laissent pas, si de fortune ils ne les ont perdus, comme la

borgne, à laquelle nous savonâmes tous les fauxbourgs du derriere,

l'année passée. Et bien les oeufs de tortues, auxquels elles ne touchent

point, éclosent à la fin; & il se fait une mutation formelle, comme il

convient ès transformations naturelles, si elles ne sont

chimico-mentales. Ces changemens se voient en ce qui est commun; mais en

ces oiseaux rien n'y paroît de changé, ni en la forme, ni ès accidens,

ni en la naturelle, ni en l'espece intrinseque, ès formes qui se

reçoivent sans mutation de substance; encore y a-t-il du mouvement au

sujet de muance. Mais en cettui-ci, soit qu'il s'émeuve, ou ne s'émeuve

point, & quelque absent qu'il soit, il est pénétré, transpercé,

outrepercé, surpris, enduit, enveloppé, & tellement organisé en

spécifique & disposée formation, que subitement, subtilement, tout d'un

coup, voilà un homme cocu, comme il sera démontré tantôt.

Le moyen de parvenir, tome 2/3 · 第 31 / 49 题