XIII. Or çà, belles entendoires, qui tous avez hâte pour amasser des
argumens cornus, & changer vos thêmes; pourquoi est-ce que les gens
d'église ont en plusieurs lieux, comme jadis, le menton ras?
CASSIODORE. Foin sans blasphémer.
TIBERE. Je ne veux plus nommer personne; venez voir qui y sera: c'est
trop se déclarer. Qui sont les gens d'église?
XILANDER. Hé dà, ce sont les prêtres.
TIBERE. Ne vous déplaise, par la gorge, ce sont les images qui y sont
jour & nuit, qui jeûnent sans cesse, comme y étant idoines. Toujours ils
ne font point ce qu'il ne faut point faire; ils s'abstiennent & sont
tels que doivent être vrais gens d'église.
SOCRATES. _Distinguo_, s'il vous plaît: votre mule pisse: elle se
morfondra par le fondement. Telles gens d'église sont toujours en un
état comme les rois du palais, y habitant sempiternellement de
sempiternité lapidaire; mais ceux dont vous parlez, ne sont gens
d'église que par adoption. J'entends parler des corps animés, qui vont &
viennent à l'église pour la servir, qui sont hommes vifs; & toutefois
qui sont intellectement comme nous sommes, vivans de la vie du monde,
bien qu'ils soient boivans & mangeans, & chians & pissans; lesquels
toutefois sont hommes sains & mortifiés, & de saison; lesquels pour
n'être affectés en apparence publique, sont dits morts par excellence,
vu la mine. Et de fait, on les nomme morts, pour autant que l'outil qui
perpétue la vie, leur est bouclé par la vertu de certaines paroles
conférantes ordre supernaturel; & ainsi l'usage naturel leur est
interdit par voeu. Ils s'en rasoient le menton, afin que le regret
qu'ils ont de n'oser ni vouloir fréquenter la douceur du monde ne parût
aucunement, joint qu'ils doivent être joyeux, (_venite exultemus_) & que
leur état est une joie perpétuelle, laquelle il faut faire paroître,
encore qu'elle ne fût pas. C'est la cause pour laquelle ils se font
raser le menton, parce qu'il semble qu'un homme, ainsi réparé du minois,
rie toujours. Et y prenez garde; & s'il n'est vrai, que de quinze jours
ne puissiez-vous aller à vos affaires. De-là est venu & procédé ce canon
du concile de Quarante: le prêtre fera sa barbe en couene de lard, afin
qu'il paroisse toujours riant, friant, fringant, _donec, &c_.
CATON. C'est pourquoi le bon homme Hugonis étoit toujours joyeux.
ALBERT LE GRAND. Voire, ce moine l'étoit vraiment; & de fait, il étoit
gros & gras, comme un mâtin qui tete deux fesses, il étoit ample autant
que le cul d'un ministre qui accouche en liberté. Une fois qu'il passoit
près de S. Avoye une belle demoiselle le voyant, dit à une autre par
admiration: que voilà un moine qui est gros! Il l'ouit, d'autant que,
ses membres étant proportionnés, il avoit belles oreilles, & lui
répondit: mademoiselle, il y a long-temps que je fusse accouché, si
j'eusse trouvé une sage-femme.
L'AUTRE. Pourquoi est-ce qu'on appelle _sages-femmes_ celles qui
reçoivent les enfans, & ont le gouvernement des pays-has.
HÉLIODORE. C'est parce qu'elles voient de grands cas. Je me souviens que
j'étois encore bien vieil, la cour de parlement étant à Tours, que de
bons garçons firent une galantise à une sage-femme. Ils mirent un gars,
en guise de femme prête d'accoucher, dans un lit; & firent venir une
sage-femme, qui, mettant la main dessous les draps, & trouvant son
braquemart, dit tout haut: courage, l'enfant viendra bientôt; j'en tiens
le bras. Elle le vouloit remettre, sans qu'elle reconnût ce que c'étoit:
or devinez. (Un jour je pissois contre une muraille; & une belle dame me
regardoit; je lui dis: devinez ce que je tiens, & vous l'aurez.)
CATON. Encore faut-il que je me souvienne de ce bon homme Hugonis, qui a
été mon maître, d'autant que les huguenots faisoient bruit par la
France. Que le diantre y avise, puisque les autres n'en veulent rien
faire; bran, cela m'est échappé. En ce temps-là que j'étois si fort
étudiant, ce mien maître hantoit ce bon prince catholique, le pere de
cette pauvre dévoyée, qui a tant fait disputer. Il avint un jour, que le
basque étant à la porte de notre prince, Hugonis vint heurter; je le
suivois. Comme on eut demandé: qui est-ce? Je dis; c'est notre maître
Hugonis. Le basque va dire à monsieur: c'est maître Conin, qui est
là-bas, qui veut parler à vous. Quoi! dit monsieur, ce pipeur? Va lui
dire qu'il aille autre part faire ses tours de passe-passe. Un jour
durant, il fut estimé hérétique; mais cela passa, par une prédication
que j'en fis tout chaudement, tellement que ceux qui cuidoient que
monseigneur sentît mal de la foi, furent résolus; & le tout se tourna en
risée domestique.
ERASME. Cela me fait souvenir de ce que me dit frere Lucas.
CATON. Quoi! qui? frere Lucas qui avoit mal au chose, & on le lui coupa,
si que, le cas lui étant ôté, il n'est plus que frere Lu?
ERASME. Non, ce n'est pas cela; je parle bien d'un docteur: c'est de
celui qui, à ma réception, me prit par la main, & me dit: mon frere, mon
ami, _doctissime baccalaure_, j'ai une parole de très-grande conséquence
à vous dire: c'est que vous sentez mal de l'hérésie.
CATON. Que lui répondites-vous?
ERASME. Je me mis en colere; & lui dis que mon âne étoit plus sage que
lui. Il me fit appeller; & je lui prouvai mon dire: parce que mon âne
venoit bien de la riviere tout seul ayant bu; & lui, il le falloit
rapporter de la taverne, quand il avoit trinqué. Je gagnai mon procès,
faisant quinaut le juge, en lui demandant: pourquoi est-ce que mon âne
va à pied? Il ne le sut dire; & je lui ai enseigné, disant: c'est parce
qu'il n'a point de cheval comme vous, monsieur le Juge. Il se
trémoussoit comme une pie en gésine, & me dit: regardez à qui vous
parlez; je suis gentilhomme. Il me remâcha cette parole, étant descendu
du siége: & alors ne le craignant plus, je lui dis: vraiment vere, si
tous les gentilshommes du monde avoient les jambes cassées, vous ne
lairiez pas de courir. Mais je suis gentilhomme; oui, je veux bien que
vous le sachiez. Si j'avois pour un liard de telle noblesse dans le
ventre, je prendrois pour cinquante écus de rhubarbe, pour la chasser.
Le Juge dit: si je remonte en mon siége, je vous ferai affront. Vous me
feriez comme le Juge de la Fleche, qui condamna un homme à être pendu &
étranglé, sauf son recours contre qui il verroit bon être. Aian,
répondit-il, encore un coup, ne me fâchez pas. Bien, lui dis-je, pour
vous appaiser, je vous veux apprendre un secret. Pourquoi est-ce que les
femmes pissent, quand elles en ont envie? Vous voilà à pied des raisons,
le cul aussi près de terre qu'un pâtissier qui n'a que faire. C'est
parce qu'un autre ne sauroit pisser pour elle. Et moi je chierois bien
pour vous.
CATON. Fi, fi, cela se sentiroit mieux & plutôt que l'hérésie.
SOCRATES. Comment la sent-on?
ERASME. Il faut mettre le nez au cul de l'hérétique, & en retenir le
goût & l'odeur; puis aller sentir au cul des bons Docteurs & Cordeliers,
pour voir s'ils sentiront de même. Mais n'allez pas sentir au cul des
minimes; je pense qu'ils flairent horriblement le clystere, à cause que
leur cul est une sentine d'huile perpétuelle.
NÉRON. Comme vous parlez impudemment! Il semble qu'il n'y a ici qu'à se
détraver en sales paroles, & que toute honnêteté & vergongne soit
perdue.
DIOGENES. Tout est permis ici; nous sommes pair à compagnon: on doit
faire & dire ici tout ce qu'on peut & pense.
ALEXANDRE. Vous y perdriez, pauvre homme, parce que, si tout étoit
permis, je vous battrois bien à cette heure, pour me venger de
l'affront, que, l'année qui vient, vous me fîtes en Grece.
DANEAU. Est-ce en _graisse_ dure ou fondante, de quoi vous parlez?
Certes je suis en suspens, quand j'en oi parler, à cause des gréges qui
engraissent les personnes pour les faire mourir, & les autres les
engraissent pour les faire vivre.
ROBERT ETIENNE. Je ne m'en soucie pas: je voudrois avoir trouvé un bon
moyen de m'engraisser; je me porterois bien. En dà, je suis aussi maigre
que le vendredi oré, & aussi défait que la semaine peneuse; & dà, je
suis aussi maigre qu'un millier de clous.
JOLIVET. Il faut donc que vous alliez en un pays que j'ai fréquenté, que
vous appreniez ce que les gens de-là font, pour s'engraisser. Vraiment
ils sont-là toujours gras & en bon point, comme de beaux petits moines
de bonne étoffe. Les moines sont gras comme de belles vaches portantes;
mais les vaches ayant vellé, elles deviennent maigres, & les bons moines
qui n'ont point vellé, sont toujours gras. Je parle aux doctes sorets,
harengs sorets & massorets.