VII.

Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin.

S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de

Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait

pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté

augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait

gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez

eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait

nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient

jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on

envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques

habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du

lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême,

surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux.

Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé

aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit

enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre

en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur

tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur

faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour

eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà

fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne

s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un

seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette

voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés

au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes

génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de

leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur

fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison

Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe,

rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que

s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à

des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne

voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur

pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté.

Élisabeth lui répondit avec larmes: «Dieu nous préserve, nous qui venons

de recevoir une si grande grâce, d'être ingrats. Croyez-moi, dit-elle

avec fermeté, nous ne nous opposerons jamais à la volonté de Sa Majesté;

elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en elle,

nous serait-il possible d'oser fâcher Sa Majesté en quelque chose, et de

nous exposer à perdre pour toujours ses bonnes grâces?» Ensuite elle

demande à Melgunof: «Notre tante nous prend-elle chez elle, ou nous

laissera-t-elle dans quelque ville? Nous désirerions plutôt vivre dans

une petite ville quelconque, car jugez vous-mêmes comment nous serions à

la cour. Nous ne savons pas du tout comment nous conduire avec les gens

et de plus nous ne comprenons pas leur langue.» Melgunof lui répondit

qu'ils pourraient à leur arrivée en Danemark demander cela à leur tante,

et il promit de tâcher de son côté que leurs désirs pussent s'accomplir.

Ayant ainsi tranquillisé la princesse, Melgunof fut extrêmement

satisfait de les trouver tous, contre son attente, consentant à ce qu'il

avait proposé et regardant d'un air joyeux les préparatifs de départ. Le

trajet par eau les effraya pourtant, surtout les princesses qui depuis

leur naissance n'avaient jamais été sur mer et qui n'avaient même jamais

vu comment se mouvait un bateau. Quoique Melgunof les assurât qu'il n'y

avait aucun danger et que lui-même les accompagnerait à la distance de

cent verstes, cependant elles montrèrent de la crainte à ce sujet et

dirent: «Vous êtes des hommes et n'avez peur de rien, mais si votre

femme venait avec nous, nous irions volontiers dans le bateau.»

Melgunof fut obligé de leur donner sa parole qu'il amènerait sa femme.

Elles reçurent cette promesse avec une satisfaction d'autant plus grande

que la veuve Lilienfeld et ses fils n'avaient non plus jamais voyagé par

eau et n'éprouvaient pas moins de crainte que les princesses.

La Russie en 1839, Volume IV · 第 28 / 38 题