Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin.
S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de
Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait
pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté
augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait
gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez
eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait
nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient
jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on
envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques
habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du
lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême,
surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux.
Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé
aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit
enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre
en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur
tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur
faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour
eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà
fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne
s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un
seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette
voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés
au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes
génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de
leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur
fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison
Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe,
rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que
s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à
des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne
voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur
pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté.
Élisabeth lui répondit avec larmes: «Dieu nous préserve, nous qui venons
de recevoir une si grande grâce, d'être ingrats. Croyez-moi, dit-elle
avec fermeté, nous ne nous opposerons jamais à la volonté de Sa Majesté;
elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en elle,
nous serait-il possible d'oser fâcher Sa Majesté en quelque chose, et de
nous exposer à perdre pour toujours ses bonnes grâces?» Ensuite elle
demande à Melgunof: «Notre tante nous prend-elle chez elle, ou nous
laissera-t-elle dans quelque ville? Nous désirerions plutôt vivre dans
une petite ville quelconque, car jugez vous-mêmes comment nous serions à
la cour. Nous ne savons pas du tout comment nous conduire avec les gens
et de plus nous ne comprenons pas leur langue.» Melgunof lui répondit
qu'ils pourraient à leur arrivée en Danemark demander cela à leur tante,
et il promit de tâcher de son côté que leurs désirs pussent s'accomplir.
Ayant ainsi tranquillisé la princesse, Melgunof fut extrêmement
satisfait de les trouver tous, contre son attente, consentant à ce qu'il
avait proposé et regardant d'un air joyeux les préparatifs de départ. Le
trajet par eau les effraya pourtant, surtout les princesses qui depuis
leur naissance n'avaient jamais été sur mer et qui n'avaient même jamais
vu comment se mouvait un bateau. Quoique Melgunof les assurât qu'il n'y
avait aucun danger et que lui-même les accompagnerait à la distance de
cent verstes, cependant elles montrèrent de la crainte à ce sujet et
dirent: «Vous êtes des hommes et n'avez peur de rien, mais si votre
femme venait avec nous, nous irions volontiers dans le bateau.»
Melgunof fut obligé de leur donner sa parole qu'il amènerait sa femme.
Elles reçurent cette promesse avec une satisfaction d'autant plus grande
que la veuve Lilienfeld et ses fils n'avaient non plus jamais voyagé par
eau et n'éprouvaient pas moins de crainte que les princesses.