SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE-QUATRIÈME.

Singularité financière.--Ici l'argent représente le papier.--Réforme

ordonnée par l'Empereur.--Comment le gouverneur de Nijni décide les

marchands à obéir.--Habileté des sujets pour désobéir sans en avoir

l'air.--Analyse de leurs motifs.--Probité: l'ukase sur les

monnaies.--Générosité apparente.--Où est l'esprit de justice et de

conservation sous les gouvernements despotiques.--Beaux travaux ordonnés

par l'Empereur pour embellir Nijni.--Minutie.--Singuliers rapports du

serf avec son seigneur.--Opinion du gouverneur de Nijni sur le régime

despotique.--Douceur de l'administration russe.--Comment on punit les

seigneurs qui abusent de leur autorité.--Difficulté qu'éprouve le

voyageur pour arriver à la vérité.--Promenade en voiture avec le

gouverneur.--Vue de la foire prise du haut d'un pavillon

chinois.--Valeur des marchandises.--Préjugés inspirés au peuple par son

gouvernement.--Portraits de certains Français; leurs ridicules en pays

étranger.--Rencontre d'un Français aimable.--Société réunie pour dîner

chez le gouverneur.--Les femmes russes; la femme du

gouverneur.--Bizarrerie anglaise.--Anecdote racontée par une

Polonaise.--À quoi servent les manières faciles.--Promenade avec le

gouverneur.--Sa conversation.--Employés subalternes: ce qu'ils sont dans

l'Empire.--Deux aristocraties: la moderne et l'ancienne.--Quelle est la

plus odieuse au peuple.--Mon feldjæger.--Drapeau de Minine.--Manque de

foi du gouvernement.--Église déplacée, malgré le tombeau de Minine

qu'elle renferme.--Pierre-le-Grand.--Erreur des peuples.--Caractère

français.--La vraie gloire des nations.--Réflexions sur la

politique.--Le Kremlin de Nijni.--Vente des meubles du palais des

Empereurs au Kremlin de Moscou.--Couvent de femmes.--Camp du gouverneur

de Nijni.--Manie des manœuvres.--Chant des soldats.--Église des

Strogonoff à Nijni.--Vaudeville en russe.

Nijni, ce 25 août 1839.

Cette année, au moment de l'ouverture de la foire, le gouverneur fit

venir chez lui les plus fortes têtes commerciales de la Russie, réunies

alors à Nijni, et il leur exposa en détail les inconvénients depuis

longtemps reconnus et déplorés du système monétaire établi dans cet

empire.

Vous savez qu'il y a en Russie deux signes représentatifs des denrées:

le papier et l'argent monnayé; mais vous ne savez peut-être pas que

celui-ci, par une singularité unique, je crois, dans l'histoire

financière des sociétés, varie sans cesse de valeur, tandis que les

assignats restent fixes; il résulte de cette bizarrerie qu'une élude

approfondie de l'histoire et de l'économie politique du pays pourrait

seule expliquer un fait très-extraordinaire: c'est qu'en Russie l'argent

représente le papier, quoique celui-ci n'ait été institué, et ne

subsiste légalement que pour représenter l'argent.

Ayant expliqué cette aberration à ses auditeurs, et déduit toutes les

fâcheuses conséquences qui en dérivent, le gouverneur ajouta que, dans

sa sollicitude constante pour le bonheur de ses peuples et le bon ordre

de son Empire, l'Empereur venait enfin de mettre un terme à un désordre

dont les progrès menacent d'entraver le commerce intérieur d'une manière

effrayante. Le seul remède reconnu pour efficace est la fixation

définitive et irrévocable de la valeur du rouble monnayé. L'édit que

vous lirez plus loin, car j'ai conservé le numéro du journal de

Pétersbourg dans lequel il fut inséré, accomplit cette révolution en un

jour, du moins en paroles; mais afin de réaliser la réforme, le

gouverneur conclut sa harangue en disant que la volonté de l'Empereur

étant que l'ukase fût immédiatement mis à exécution, les agents

supérieurs de l'administration, et lui en particulier, gouverneur de

Nijni, espéraient que nulle considération d'intérêt personnel ne

prévaudrait contre le devoir d'obéir sans retard à la volonté suprême du

chef de l'Empire.

Les prud'hommes, consultés dans cette grave question, répliquèrent que

la mesure, bonne en elle-même, allait bouleverser les fortunes

commerciales les plus assurées, si on l'appliquait aux marchés

précédemment conclus, et qui ne devaient avoir leur accomplissement qu'à

la foire actuelle. Tout en _bénissant_ et _admirant_ la profonde sagesse

de l'Empereur, ils représentèrent humblement au gouverneur que ceux des

négociants qui avaient effectué des ventes de denrées pour un prix fixé

selon l'ancien taux de l'argent, et stipulé leurs transactions de bonne

foi, d'après les rapports existants lors de la foire précédente entre le

rouble de papier et le rouble monnayé, allaient se voir exposés à des

remboursements frauduleux, bien qu'autorisés par la loi, et que ces

tromperies les frustrant de leur profit, ou tout au moins diminuant

notablement les bénéfices sur lesquels ils ont droit de compter,

pourraient les ruiner si l'on accordait au présent édit un effet

rétroactif, lequel motiverait une foule de petites banqueroutes

partielles qui ne manqueraient pas d'en entraîner de totales.

Le gouverneur reprit, avec le calme et la douceur qui président en

Russie à toutes les discussions administratives, financières et

politiques, qu'il entrait _parfaitement_ dans les vues de MM. les

principaux négociants intéressés aux affaires de la foire; mais qu'après

tout, le fâcheux résultat redouté par ces messieurs ne menaçait que

quelques particuliers _qui d'ailleurs conservaient pour garantie la

sévérité des lois existantes_ contre les banqueroutiers, tandis qu'un

retard ressemblerait toujours un peu à de la résistance, et que cet

exemple donné par la place de commerce la plus importante de l'Empire,

entraînerait des inconvénients bien autrement redoutables pour le pays

que quelques faillites qui, en fin de compte, ne font de mal qu'à un

petit nombre d'individus, tandis que la désobéissance approuvée,

justifiée, il faut bien le dire, par des hommes qui jusque-là

jouissaient de la confiance du gouvernement, serait une atteinte portée

au respect du souverain, _à l'unité_ administrative et financière de la

Russie, c'est-à-dire aux principes vitaux de cet empire; il ajouta que,

d'après ces considérations péremptoires, il ne doutait pas que ces

messieurs ne s'empressassent, par leur condescendance, d'éviter le

reproche _monstrueux_ de sacrifier l'intérêt de l'État à leur avantage

particulier, redoutant l'ombre d'un crime de lèse-civisme plus que tous

les sacrifices pécuniaires auxquels ils allaient s'exposer glorieusement

par leur soumission volontaire et leur zèle patriotique.

Le résultat de cette _pacifique_ conférence fut que le lendemain la

foire s'ouvrit sous le régime _rétroactif_ du nouvel ukase, dont la

publication solennelle se fit d'après l'assentiment et les promesses des

premiers négociants de l'Empire.

Ceci m'a été conté, je vous le répète, par le gouverneur lui-même, dans

l'intention de me prouver la douceur avec laquelle fonctionne la machine

du gouvernement despotique, si calomnié chez les peuples régis par des

institutions libérales.

Je me permis de demander à mon obligeant et intéressant précepteur de

politique orientale quel avait été le résultat de la mesure du

gouvernement, et de la manière cavalière dont on avait jugé à propos de

la mettre à exécution.

«Le résultat a passé mes espérances, repartit le gouverneur d'un air

satisfait. Pas une banqueroute!... Tous les nouveaux marchés ont été

conclus d'après le nouveau régime monétaire; mais ce qui vous étonnera

c'est que nul débiteur n'a profité, pour solder d'anciennes dettes, de

la faculté accordée par la loi de frauder ses créanciers.»

J'avoue qu'au premier abord ce résultat me parut étourdissant, puis, en

réfléchissant, je reconnus l'astuce des Russes; la loi publiée, on lui

obéit... sur le papier: c'est assez pour le gouvernement. Il est facile

à satisfaire, j'en conviens, car ce qu'il demande avant tout, au prix de

tout, c'est le silence. On peut définir d'un mot l'état politique de la

Russie: c'est un pays où le gouvernement parle comme il veut, parce que

lui seul a le droit de parler. Ainsi, dans la circonstance qui nous

occupe, le gouvernement dit: Force est restée à la loi; tandis que, de

fait, l'accord des parties intéressées annule l'action de cette loi dans

ce qu'elle aurait d'inique si on l'eût appliquée aux créances anciennes.

Dans un pays où le pouvoir serait patient, le gouvernement n'eût pas

exposé l'honnête homme à se voir frustré par des fripons d'une partie de

ce qui lui est dû; en bonne justice la loi n'eût réglé que l'avenir. Eh

bien, principe à part, ce même résultat a été obtenu de fait ici, par

des moyens différents. Il a fallu pour atteindre à ce but, que

l'habileté des sujets suppléât à l'aveugle brusquerie de l'autorité,

afin d'éviter les maux qui pouvaient résulter pour le pays des boutades

du pouvoir suprême.

Il existe dans tout gouvernement à théories exagérées, une action

cachée, un fait qui s'oppose presque toujours à ce que la doctrine a

d'insensé. Les Russes possèdent à un haut degré l'esprit du commerce;

tout ceci vous explique comment les marchands de la foire ont senti que

les vrais négociants ne vivant que de confiance, tout sacrifice fait à

leur crédit leur rapporte cent pour cent. Ce n'est pas tout: une autre

influence encore aura refoulé la mauvaise foi et fait taire la cupidité

aveugle. Les velléités de banqueroute auront été réprimées tout

simplement par la peur, la véritable souveraine de la Russie. Cette fois

les malintentionnés auront pensé que s'ils s'exposaient à quelques

procès, ou seulement à des plaintes trop scandaleuses, les juges ou la

police se tourneraient contre eux, et qu'en ce cas, ce qu'on appelle ici

la loi serait appliqué à la rigueur. Ils ont redouté l'incarcération,

les coups de roseau dans la prison; que sais-je? pis encore! D'après

tous ces motifs, qui fonctionnent doublement dans le silence universel,

état normal de la Russie, ils ont donné ce bel exemple de probité

commerciale dont le gouverneur de Nijni se plaisait à m'éblouir. À la

vérité, je ne fus ébloui qu'un instant, car je ne tardai pas à

reconnaître que si les marchands russes ne se ruinent pas les uns les

autres, leurs égards réciproques ont précisément la même source que la

mansuétude des mariniers du lac Ladoga, des crocheteurs et des cochers

de fiacre de Pétersbourg, et de tant d'autres gens du peuple qui font

taire leur colère non par des motifs d'humanité, mais par la crainte de

voir l'autorité supérieure intervenir dans leurs affaires. Comme je

gardais le silence, je vis que M. Boutourline jouissait de ma surprise.

«On ne connaît pas toute la supériorité de l'Empereur, continua-t-il,

quand on n'a pas vu ce prince à l'œuvre, particulièrement à Nijni, où il

fait des prodiges.

--J'admire beaucoup, repartis-je, la sagacité de l'Empereur.

--Quand nous visiterons ensemble les travaux ordonnés par Sa Majesté,

répliqua le gouverneur, vous l'admirerez bien davantage. Vous le voyez,

grâce à l'énergie de son caractère, à la justesse de ses vues, la

régularisation des monnaies, qui ailleurs aurait exigé des précautions

infinies, vient de s'opérer chez nous comme par enchantement.»

L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de

compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps

de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à

voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle

que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité

supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se

plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été

les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour

m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire

vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui

l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des

pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut

rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de

ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la

mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre

tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut

les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette

opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un

décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans

la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager

le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer

pour rebâtir _à ses frais_, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la

magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des

villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de

contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert

d'habitation au chef de l'Empire.

Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire

de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la

vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles

phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette

éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas,

la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire;

enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que

s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se

résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le

décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour

l'homme qui a quelque chose de sacré... Dans les sociétés ordinaires,

c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement

enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient,

car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit

de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à

ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie

seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le

gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire

régime arbitraire et pouvoir violent[13].

Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand

détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce

qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes

qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans

la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par

une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes

tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la

montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues

et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale.

Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les

esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus

belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous

paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa

protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la

manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on

répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une

nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur

a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à

l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes... Quel pays!

m'écrierais-je, si j'osais parler!!

Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer

l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes

notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès

des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans.

Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son

seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie _morale_

qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son

labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard

le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur

Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain?

Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du

règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui,

sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté

tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de

l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul

coup?

Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui

garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des

princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux

possessions de son vassal enrichi... à qui l'État n'accorde pas le droit

de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!... Mais

cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend

uniquement des caprices du protecteur.

Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose

d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont

pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides.

En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est

qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En

principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la

vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit:

Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si

contradictoires tout gouvernement est impossible.

Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire,

le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique

s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en

Russie.

À en croire l'excellent gouverneur de Nijni, rien de plus simple:

l'habitude d'exercer le pouvoir rend les formes du commandement douces

et faciles. La colère, les mauvais traitements, les abus d'autorité,

sont devenus extrêmement rares, précisément parce que l'ordre social

repose sur des lois excessivement sévères: chacun sent que pour

conserver à de telles lois le respect sans lequel l'État serait

bouleversé, on ne doit les appliquer que rarement et avec prudence. Il

faut voir de près l'action du gouvernement despotique pour comprendre

toute sa douceur (vous concevez que c'est le gouverneur de Nijni qui

parle de la sorte); si l'autorité conserve quelque force en Russie,

c'est grâce à la modération des hommes qui l'exercent. Constamment

placés entre une aristocratie qui abuse d'autant plus aisément de son

pouvoir que ses prérogatives sont moins définies, et un peuple qui

méconnaît d'autant plus volontiers son devoir que l'obéissance qu'on lui

demande est moins ennoblie par le sentiment moral, les hommes qui

commandent ne peuvent conserver à la souveraineté son prestige qu'en

usant le plus rarement possible de moyens violents; ces moyens

donneraient la mesure de la force du gouvernement, et il juge plus à

propos de cacher que de dévoiler ses ressources. Si un seigneur commet

quelqu'acte répréhensible, il sera plusieurs fois averti en secret par

le gouverneur de la province avant d'être admonesté officiellement; si

les avis et les réprimandes ne suffisent pas, le tribunal des nobles le

menacera de le mettre en tutelle, et plus tard on exécutera la menace,

si elle est restée sans bon résultat.

Tout ce luxe de précautions ne me paraît pas très-rassurant pour le serf

qui a le temps de mourir cent fois sous le knout de son maître avant que

celui-ci, prudemment averti et dûment admonesté, soit obligé à rendre

compte de ses injustices et de ses atrocités. Il est vrai que du jour au

lendemain, seigneur, gouverneur, juges peuvent être culbutés et envoyés

en Sibérie, mais je vois là plutôt un motif de consolation pour

l'imagination du pauvre peuple, qu'un moyen efficace et réel de

protection contre les actes arbitraires des autorités subalternes,

toujours disposées à faire abus du pouvoir qui leur est délégué.

Les gens du peuple ont fort rarement recours aux tribunaux dans leurs

disputes particulières. Cet instinct éclairé me paraît un sûr indice du

peu d'équité des juges. La rareté des procès peut avoir deux causes:

l'esprit d'équité des sujets, l'esprit d'iniquité des juges. En Russie

presque tous les procès sont étouffés par une décision administrative

qui, le plus souvent, _conseille_ une transaction onéreuse aux deux

parties; mais celles-ci préfèrent le sacrifice réciproque d'une partie

de leurs prétentions et même de leurs droits les mieux fondés au danger

de plaider contre l'avis d'un homme investi de l'autorité par

l'Empereur. Vous voyez pourquoi les Russes ont lieu de se vanter de ce

qu'on plaide fort peu dans leur pays. La peur produit partout le même

bien: la paix sans tranquillité.

Mais n'aurez-vous pas quelque compassion du voyageur perdu au milieu

d'une société où les faits ne sont pas plus concluants que les paroles?

La forfanterie des Russes produit sur moi un effet absolument contraire

à celui qu'ils s'en promettent; je vois tout d'abord l'intention de

m'éblouir, aussitôt je me tiens sur mes gardes; il suit de là que, de

spectateur impartial que j'eusse été sans leurs fanfaronnades, je

deviens malgré moi observateur hostile.

Le gouverneur m'a voulu montrer toute la foire; mais cette fois nous en

avons fait le tour rapidement en voiture; j'ai admiré un point de vue

digne d'un panorama: c'est un magnifique tableau; pour en jouir, il faut

monter au sommet d'un des pavillons chinois qui dominent dans son

ensemble cette ville d'un mois. J'ai surtout été frappé de l'immensité

des richesses accumulées annuellement sur ce point de la terre, foyer

d'industrie d'autant plus remarquable qu'il est, pour ainsi dire, perdu

au milieu des déserts qui l'entourent à perte de vue et d'imagination.

Au dire du gouverneur, la valeur des marchandises apportées cette année

à la foire de Nijni est de plus de cent cinquante millions, d'après la

déclaration des marchands eux-mêmes, qui, selon la méfiance naturelle

aux Orientaux, cachent toujours une partie du prix de ce qu'ils

apportent. Quoique tous les pays du monde envoient le tribut de leur sol

ou de leur industrie à la foire de Nijni, l'importance de ce marché

annuel est due surtout aux denrées, aux pierres précieuses, aux étoffes,

aux fourrures apportées de l'Asie. L'affluence des Tatares, des Persans,

des Boukares, est donc ce qui frappe le plus l'imagination des étrangers

attirés par la réputation de cette foire; néanmoins, malgré son résultat

commercial, moi, simple curieux, je vous le répète, je la trouve

au-dessous de sa réputation. On me répond à cela que l'Empereur

Alexandre l'a gâtée sous le rapport pittoresque et amusant; à la vérité,

il a rendu les rues qui séparent les boutiques plus spacieuses et plus

régulières, mais cette roideur est triste. D'ailleurs, tout est morne et

silencieux en Russie; partout la défiance réciproque du gouvernement et

des sujets fait fuir la joie. Ici les esprits eux-mêmes sont tirés au

cordeau, les sentiments pesés, compassés, coordonnés, comme si chaque

passion, chaque plaisir avait à répondre de ses conséquences à quelque

rigide confesseur déguisé en agent de police. Tout Russe est un écolier

sujet à la férule. Dans ce vaste collége qui s'appelle la Russie, tout

marche avec poids et mesure jusqu'au jour où la gêne et l'ennui devenant

par trop insupportables, tout tombe sens dessus dessous. Ce jour-là on

assiste à des saturnales politiques. Mais encore une fois, ces

monstruosités isolées ne troublent pas l'ordre général. Cet ordre est

d'autant plus stable, et paraît d'autant plus fermement établi qu'il

ressemble à la mort; on n'extermine que ce qui vit. En Russie le respect

pour le despotisme se confond avec la pensée de l'éternité.

Je trouve en ce moment plusieurs Français réunis à Nijni. Malgré mon

amour passionné pour la France, pour cette terre que, dans mon dépit

contre les extravagances des hommes qui l'habitent, j'ai tant de fois

quittée avec serment de n'y plus revenir, mais où je reviens toujours,

où j'espère mourir; malgré cet aveugle patriotisme, en dépit de cet

instinct de la plante qui domine ma raison, je n'ai pas laissé, depuis

que je voyage et que je rencontre au loin une foule de compatriotes, de

reconnaître les ridicules des jeunes Français et de m'étonner du relief

que prennent nos défauts chez les étrangers. Si je parle exclusivement

de la jeunesse, c'est parce qu'à cet âge l'empreinte de l'âme étant

moins usée par le frottement des circonstances, le jeu des caractères

est plus frappant. Il faut donc en convenir, nos jeunes compatriotes

prêtent à rire à leurs dépens par la bonne foi avec laquelle ils croient

éblouir les hommes simples des autres nations. La supériorité française,

supériorité si bien établie à leurs yeux qu'elle n'a même plus besoin

d'être discutée, leur paraît un axiome sur lequel on peut désormais

s'appuyer sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Cette foi

inébranlable en son mérite personnel, cet amour-propre si complètement

satisfait qu'il en deviendrait naïf à force de confiance, si tant de

crédulité ne se joignait le plus souvent à une sorte d'esprit, mélange

affreux qui produit la suffisance, le persiflage et la causticité; cette

instruction, la plupart du temps dépourvue d'imagination et qui fait de

l'intelligence un grenier à dates, à faits plus ou moins bien classés,

mais toujours cités avec une sécheresse qui ôte tout son prix à la

vérité, car sans âme on ne peut être vrai, on n'est qu'exact; cette

surveillance continuelle de la vanité, sentinelle avancée de la

conversation, épiant chaque pensée exprimée ou non exprimée par les

autres pour en tirer avantage, espèce de chasse aux louanges toute au

profit de celui qui ose se vanter le plus effrontément sans jamais rien

dire ni laisser dire, rien faire ni laisser faire qui ne tourne à

l'avantage de sa république; cet oubli des autres poussé au point de les

humilier innocemment sans s'apercevoir que l'opinion qu'on entretient de

soi-même et qu'on qualifie tout bas ou tout haut de justice rendue à qui

de droit, est insultante pour autrui; cet appel constant à la politesse

du prochain, qui n'est, après tout, que le mépris des égards qu'on lui

devrait; l'absence totale de sensibilité qui ne sert que d'aiguillon à

la susceptibilité, l'hostilité acerbe érigée en devoir patriotique,

l'impossibilité de n'être pas choqué à tout propos de quelque préférence

qu'on soit l'objet, celle d'être corrigé, quelque leçon qu'on reçoive;

enfin tant d'infatuation servant de bouclier à la sottise contre la

vérité: tous ces traits et bien d'autres que vous suppléerez mieux que

je ne pourrais le faire, me semblent caractériser les jeunes Français

d'il y a dix ans, lesquels sont des hommes faits aujourd'hui. Ces

caractères nuisent à notre considération parmi les étrangers; ils font

peu d'effet à Paris, où le nombre des modèles de ce genre de ridicule

est si grand qu'on ne prend plus garde à eux; ils s'effacent dans la

foule de leurs semblables, comme des instruments se fondent dans un

orchestre; mais lorsqu'ils sont isolés et que les individus se détachent

sur un fond de société où règnent d'au très passions et d'autres

habitudes d'esprit que celles qui s'agitent dans le monde français, ils

ressortent d'une manière désespérante pour tout voyageur attaché à son

pays comme je le suis au mien. Jugez donc de ma joie en retrouvant ici,

à dîner chez le gouverneur, M***, l'un des hommes du moment les plus

capables de donner bonne idée de la jeune France aux étrangers. À la

vérité, il est de la vieille par sa famille; et c'est au mélange des

idées nouvelles avec les anciennes traditions qu'il doit l'élégance de

manières et la justesse d'esprit qui le distinguent. Il a bien vu et dit

bien ce qu'il a vu, enfin il ne pense pas plus de bien de lui-même que

les autres n'en pensent, peut-être même un peu moins; aussi m'a-t-il

édifié et amusé, en sortant de table, par le récit de tout ce qu'il

apprend journellement depuis son séjour en Russie. Dupe d'une coquette à

Pétersbourg, il se console de ses mécomptes de sentiment en étudiant le

pays avec un redoublement d'attention. Esprit clair, il observe bien, il

raconte avec exactitude, ce qui ne l'empêche pas d'écouter les autres,

et même--ceci rappelle les beaux jours de la société française--de leur

inspirer l'envie de parler. En causant avec lui on se fait illusion; on

croit que la conversation est toujours un échange d'idées, que la

société élégante est encore fondée chez nous sur des rapports de

plaisirs réciproques; enfin on oublie l'invasion de l'égoïsme brutal et

démasqué dans nos salons modernes, et l'on se figure que la vie sociale

est comme autrefois un commerce avantageux pour tous: erreur surannée

qui se dissipe à la première réflexion, et vous laisse en proie à la

plus triste réalité, c'est-à-dire au pillage des idées, des bons mots, à

la trahison littéraire, aux lois de la guerre enfin, devenues, depuis la

paix, le seul code reconnu dans le monde élégant. Tel est le désolant

parallèle dont je ne peux me distraire en écoutant l'agréable

conversation de M***, et en la comparant à celle de ses contemporains.

C'est de la conversation qu'on peut dire, à bien plus juste titre que du

style des livres, que c'est l'homme même. On arrange ses écrits, on

n'arrange pas ses reparties, ou si on les arrange, on y perd plus qu'on

n'y gagne; car dans la causerie l'affectation n'est plus un voile, elle

devient une enseigne.

La société réunie hier à dîner chez le gouverneur était un singulier

composé d'éléments contraires: outre le jeune M***, dont je viens de

vous faire le portrait, il y avait là un autre Français, un docteur R***

parti, m'a-t-on dit, sur un vaisseau de l'État pour l'expédition au

pôle, débarqué, je ne sais pourquoi, en Laponie, et arrivé tout droit

d'Archangel à Nijni, sans même avoir passé par Pétersbourg, voyage

fatigant, inutile, et qu'un homme de fer seul pouvait supporter; aussi

ce voyageur a-t-il une figure de bronze; on m'assure qu'il est un savant

naturaliste; sa physionomie est remarquable, elle a quelque chose

d'immobile et tout à la fois de mystérieux qui occupe l'imagination.

Quant à sa conversation, je l'attends en France; en Russie il ne dit

rien du tout. Les Russes sont plus habiles; ils disent toujours quelque

chose, à la vérité le contraire de ce qu'on attend d'eux; mais c'est

assez pour qu'on ne puisse remarquer leur silence; enfin il y avait

encore à ce dîner une famille de jeunes élégants anglais du plus haut

rang, et que je poursuis comme à la piste depuis mon arrivée en Russie,

les rencontrant partout, ne pouvant les éviter, et cependant n'ayant

jamais trouvé l'occasion de faire directement connaissance avec eux.

Tout ce monde trouvait place à la table du gouverneur, sans compter

quelques employés et diverses personnes du pays qui n'ouvraient la

bouche que pour manger. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la conversation

générale était impossible dans un pareil cercle. Il fallait, pour tout

divertissement, se contenter d'observer la bigarrure des noms, des

physionomies et des nations. Dans la société russe, les femmes

n'arrivent au naturel qu'à force de culture; leur langage est appris,

c'est celui des livres; et pour perdre la pédanterie qu'ils inspirent,

il faut une mûre expérience des hommes et des choses. La femme du

gouverneur est restée trop provinciale, trop elle-même, trop russe, trop

vraie enfin pour paraître simple comme les femmes de la cour; d'ailleurs

elle a peu de facilité à parler français. Hier, dans son salon, son

influence se bornait à recevoir ses hôtes avec des intentions de

politesse les plus louables du monde; mais elle ne faisait rien pour les

mettre à leur aise, ni pour établir entre eux des rapports faciles.

Aussi fus-je très-content, au sortir de table, de pouvoir causer tête à

tête dans un coin avec M***. Notre entretien tirait à sa fin, car tous

les hôtes du gouverneur se disposaient à se retirer quand le jeune lord

***, qui connaissait mon compatriote, s'approche de lui d'un air

cérémonieux, et lui demande de nous présenter l'un à l'autre. Cette

avance flatteuse fut faite par lui avec la politesse de son pays, qui,

sans être gracieuse, ou même parce qu'elle n'est pas gracieuse, n'est

point dépourvue d'une sorte de noblesse qui tient à la réserve des

sentiments, à la froideur des manières.

«Il y a longtemps, milord, lui dis-je, que je désirais trouver une

occasion de faire connaissance avec vous, et je vous rends grâce de me

l'avoir offerte. Nous sommes destinés, ce me semble, à nous rencontrer

souvent cette année; j'espère à l'avenir profiter de la chance mieux que

je n'ai pu le faire jusqu'à présent.

--J'ai bien du regret de vous quitter, répliqua l'Anglais; mais je pars

à l'instant.--Nous nous reverrons à Moscou.--Non, je vais en Pologne; ma

voiture est à la porte et je n'en descendrai qu'à Wilna.»

L'envie de rire me prit en voyant sur le visage de M*** qu'il pensait

comme moi, qu'après avoir patienté trois mois, à la cour, à Péterhoff, à

Moscou, partout enfin où nous nous voyions sans nous parler, le jeune

lord aurait pu se dispenser d'imposer inutilement à trois personnes

l'ennui d'une présentation d'étiquette sans profit pour lui ni pour

nous. Il nous semblait que venant de dîner ensemble, s'il n'eût voulu

que causer un quart d'heure, rien ne l'empêchait de se mêler à notre

conversation. Cet Anglais scrupuleux et formaliste nous laissa

stupéfaits de sa politesse tardive, gênante, superflue; en s'éloignant,

il avait l'air également satisfait d'avoir fait connaissance avec moi,

et de ne tirer aucun parti de cet AVANTAGE, si avantage il y avait.

Ce trait de gaucherie m'en rappelle un autre arrivé à une femme.

C'était à Londres. Une dame polonaise d'un esprit charmant a joué le

premier rôle dans cette histoire qu'elle m'a contée elle-même. La grâce

de sa conversation et la solide culture de son esprit la feraient

rechercher dans le grand monde, quand elle ne serait pas appelée à y

primer, malgré les malheurs de son pays et de sa famille. C'est bien à

dessein que je dis malgré; car, quoi qu'en pensent ou qu'en disent les

faiseurs de phrases, le malheur ne sert à rien dans la société, même

dans la meilleure; au contraire, il y empêche beaucoup de choses. Il

n'empêche pourtant pas la personne dont je parle de passer pour une des

femmes les plus distinguées et les plus aimables de notre temps, à

Londres comme à Paris. Invitée à un grand dîner de cérémonie, et placée

entre le maître de la maison et un inconnu, elle s'ennuyait; elle

s'ennuya longtemps; car, bien que la mode des dîners éternels commence à

passer en Angleterre, ils y sont encore plus longs qu'ailleurs; la dame,

prenant son mal en patience, cherchait à varier la conversation, et

sitôt que le maître de la maison lui laissait un instant de répit, elle

tournait la tête vers son voisin de droite; mais elle trouvait toujours

visage de pierre; et, malgré sa facilité de grande dame et sa vivacité

de femme d'esprit, tant d'immobilité la déconcertait. Le dîner se passa

dans ce découragement; un morne sérieux s'ensuivit; la tristesse est

pour les visages anglais ce que l'uniforme est pour les soldats. Le

soir, quand tous les hommes furent de nouveau réunis aux femmes dans le

salon, celle de qui je tiens cette histoire n'eut pas plutôt aperçu son

voisin de gauche, l'homme de pierre du dîner, que celui-ci, avant de la

regarder en face, s'en alla chercher à l'autre bout de la chambre le

maître de la maison, pour le prier, d'un air solennel, de l'_introduire_

auprès de l'aimable étrangère. Toutes les cérémonies requises, dûment

accomplies, le voisin gauche prit enfin la parole, et tirant sa

respiration du plus profond de sa poitrine, tout en s'inclinant

respectueusement: «J'étais bien _empressé_, madame, lui dit-il, de faire

_votre_ connaissance.»

Cet _empressement_ pensa causer à la dame un fou rire, dont elle

triompha pourtant à force d'habitude du monde, et elle finit par trouver

dans ce personnage cérémonieux un homme instruit, intéressant même, tant

la forme est peu significative dans un pays où l'orgueil rend la plupart

des hommes timides et réservés.

Ceci prouve à quel point la facilité des manières, la légèreté de la

conversation, la véritable élégance, en un mot, qui consiste à mettre

toute personne qu'on rencontre dans un salon aussi à son aise qu'on

l'est soi-même, loin d'être une chose indifférente et frivole, comme le

croient certaines gens qui ne jugent le monde que par ouï-dire, est

utile et même nécessaire dans les rangs élevés de la société, où des

rapports d'affaires ou de pur plaisir rapprochent à chaque instant des

gens qui ne se sont jamais vus. S'il fallait toujours, pour faire

connaissance avec les nouveaux visages, dépenser autant de patience

qu'il nous en a fallu, à la dame polonaise et à moi, pour avoir le droit

d'échanger une parole avec un Anglais, on y renoncerait... et souvent on

perdrait de précieuses occasions de s'instruire ou de s'amuser.

Ce matin de bonne heure, le gouverneur, dont je n'ai pu lasser

l'obligeance, est venu me prendre pour me mener voir les curiosités de

la vieille ville. Il avait ses gens, ce qui m'a dispensé de mettre à une

seconde épreuve la docilité de mon feldjæger, dont ce même gouverneur

respecte les prétentions.

Il y a en Russie une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie

chez nous, moins la fermeté de caractère que donne une situation

indépendante et moins l'expérience que donne la liberté de la pensée et

la culture d'esprit: c'est la classe des employés subalternes ou de la

seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers

les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu'il y a de plus

despotique sous le despotisme; c'est cette classe qui gouverne l'Empire

en dépit de l'Empereur; elle a la prétention d'illuminer le peuple; en

attendant, elle divertit à ses dépens les grands et les petits. Ses

ridicules sont devenus proverbiaux; quiconque a besoin de ces

demi-seigneurs nouvellement élevés par leur charge et par leur rang dans

le tchinn, aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de

leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes montés de classe en

classe, et parvenus enfin, moyennant quelque croix ou quelque emploi, à

celle où l'on peut posséder des terres et des hommes, exercent leurs

droits de suzeraineté avec une rigueur qui les rend l'objet de

l'exécration de leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social!

c'est l'élément libéral ou mobile introduit dans le système du

gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable! «S'il

n'y avait que d'anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous

plaindrions pas de notre condition...» Ces hommes nouveaux si haïs du

petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême,

car ils forcent la main à l'Empereur dans une foule d'occasions; ce sont

eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie

directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et

du mépris qu'ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau

de laquelle de tels hommes peuvent parvenir. Une domination de

subalternes, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique:

quelle combinaison de maux!!...

Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie

par leur défiance envers leur ancienne noblesse; une aristocratie

avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le

progrès des mœurs et l'adoucissement des coutumes, n'eût-elle pas été un

moyen de civilisation préférable à l'hypocrite obéissance, à l'influence

dissolvante d'une armée de commis, la plupart d'origine étrangère et

tous plus ou moins imbus dans le fond du cœur d'idées révolutionnaires,

tous aussi insolents dans le secret de leur pensée qu'obséquieux dans

leurs attitudes et dans leurs paroles?

Mon courrier ne voulant plus faire son métier, parce qu'il pressent les

prérogatives de la noblesse à laquelle il aspire, est le type

profondément comique de cette espèce d'hommes.

Je voudrais vous peindre cette taille fluette, ces habits soignés, non

comme moyen d'avoir la meilleure mine possible, mais comme signe

dénotant l'homme parvenu à un rang respectable; cette physionomie fine,

impitoyable, sèche, et basse, en attendant qu'elle puisse devenir

arrogante; enfin, ce type d'un sot, dans un pays où la sottise n'est

point innocente comme elle l'est chez nous, car en Russie la sottise est

assurée de faire son chemin pour peu qu'elle appelle à son aide la

servilité; mais ce personnage échappe aux paroles comme la couleuvre à

la vue... Cet homme me fait peur à l'égal d'un monstre; c'est le produit

des deux forces politiques les plus opposées en apparence, quoiqu'elles

aient beaucoup d'affinité, et les plus détestables quand elles sont

combinées: le despotisme et la révolution!!... Je ne puis le regarder et

contempler son œil d'un bleu trouble, bordé de cils blonds, presque

blancs, son teint qui serait délicat s'il n'était bronzé par les rayons

du soleil et bruni par les bouillonnements intérieurs d'une colère

toujours refoulée; je ne puis voir ces lèvres pâles et minces, écouter

cette parole doucereuse, mais saccadée, et dont l'intonation dit

précisément le contraire de la phrase, sans penser que c'est un espion

protecteur qu'on m'a donné là, et que cet espion est respecté du

gouverneur de Nijni lui-même; à cette idée je suis tenté de prendre des

chevaux de poste et de fuir la Russie pour ne m'arrêter qu'au delà de la

frontière.

Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à

monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à

ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à

patienter!!... Où est donc la force dans un pays ainsi fait?

Minine, le libérateur de la Russie, ce paysan héroïque dont la mémoire

est devenue célèbre surtout depuis l'invasion des Français, est enterré

à Nijni. On voit son tombeau dans la cathédrale parmi ceux des

grands-ducs de Nijni.

C'est de Nijni que partit le cri de la délivrance au temps de

l'occupation de l'Empire par les Polonais.

Minine, simple serf, alla trouver Pojarski, noble Russe; les discours du

paysan respiraient l'enthousiasme et l'espérance. Pojarski, électrisé

par l'éloquence saintement rude de Minine, réunit quelques hommes; le

courage de ces grands cœurs en gagna d'autres, on marcha sur Moscou, et

la Russie fut délivrée.

Depuis la retraite des Polonais, le drapeau de Pojarski et de Minine fut

toujours un objet de grande vénération chez les Russes; des paysans

habitants d'un village entre Yaroslaf et Nijni le conservaient comme une

relique nationale. Mais lors de la guerre de 1812, on sentit le besoin

d'enthousiasmer les soldats; il fallut ranimer les souvenirs

historiques, surtout celui de Minine, et l'on pria le gardien de son

drapeau de prêter ce palladium aux nouveaux libérateurs de la patrie, et

de le faire porter à la tête de l'armée. Les anciens dépositaires de ce

trésor national ne consentirent à s'en séparer que par dévouement à leur

pays, et sur la parole solennellement jurée de leur rendre la bannière

après la victoire, alors qu'elle serait encore illustrée par de nouveaux

triomphes. Ainsi le drapeau de Minine poursuivit notre armée dans sa

retraite; mais plus tard, reporté à Moscou, il ne fut pas rendu à ses

légitimes possesseurs; on le déposa dans le trésor du Kremlin au mépris

des promesses les plus solennelles; toutefois, pour satisfaire aux

justes réclamations des paysans spoliés, on leur envoya _une copie_ de

leur miraculeuse enseigne; copie, ajouta-t-on par une condescendance

dérisoire, exactement semblable à l'original.

Telles sont les leçons de morale et de bonne foi données au peuple russe

par son gouvernement. À la vérité, le même gouvernement ne se conduirait

pas de la même façon ailleurs; en fait de fourberie, on sait à qui l'on

s'adresse; il y a ici parfaite analogie entre le trompeur et le trompé:

la force seule établit entre eux une différence.

C'est peu! vous allez voir qu'en ce pays la vérité historique n'est pas

plus respectée que ne l'est la religion du serment; l'authenticité des

pierres est aussi impossible à établir ici que l'autorité des paroles ou

des écrits. À chaque nouveau règne, les édifices sont repétris comme de

la pâte au gré du souverain; et grâce à l'absurde manie qu'on décore du

beau titre de mouvement progressif de la civilisation, nul édifice ne

demeure à la place où l'a mis le fondateur; les tombeaux eux-mêmes ne

sont pas à l'abri de la tempête du caprice Impérial. Les morts en Russie

sont assujettis eux-mêmes aux fantaisies de l'homme qui régit les

vivants, et secoue jusqu'à la cendre des tombeaux, comme l'orage balaye

un flot de poussière. L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui tranche de

l'architecte à Moscou pour y refaire le Kremlin, n'en est pas à son coup

d'essai en ce genre; Nijni l'a déjà vu à l'œuvre.

Ce matin, en entrant dans la cathédrale, je me sentis ému en voyant

l'air de vétusté de cet édifice; puisqu'il contient le tombeau de

Minine, il a du moins été respecté depuis plus de deux cents ans,

pensais-je; et cette assurance m'en faisait trouver l'aspect plus

auguste.

Le gouverneur me fit approcher de la sépulture du héros; sa tombe est

confondue avec les monuments des anciens souverains de Nijni, et,

lorsque l'Empereur Nicolas est venu la visiter, il a voulu descendre

patriotiquement dans le caveau même où le corps est déposé.

«Voilà une des plus belles et des plus intéressantes églises que j'aie

visitées dans votre pays, dis-je au gouverneur.

--C'est moi qui l'ai bâtie, me répondit M. Boutourline.

--Comment? que voulez-vous dire? vous l'avez restaurée, sans doute?

--Non pas; l'ancienne église tombait en ruines: l'Empereur a mieux aimé

la faire reconstruire en entier que de la réparer; il n'y a pas deux ans

qu'elle était à _cinquante pas plus loin_ et formait une saillie qui

nuisait à la régularité de l'intérieur de notre Kremlin.

--Mais le corps et les os de Minine? m'écriai-je.

--On les déterra, avec ceux des grands-ducs qu'ils ont suivis; tous sont

maintenant dans le nouveau sépulcre dont vous voyez la pierre.»

Je n'aurais pu répliquer sans faire révolution dans l'esprit d'un

gouverneur de province aussi scrupuleusement attaché aux devoirs de sa

charge que l'est celui de Nijni; je l'ai suivi en silence vers le petit

obélisque de la place et vers les immenses remparts du Kremlin de Nijni.

Vous venez de voir comment on entend ici la vénération pour les morts,

le respect pour les monuments historiques et le culte des beaux-arts.

Cependant l'Empereur, qui sait que les choses antiques sont vénérables,

veut qu'une église faite d'hier reste honorée comme vieille; or comment

s'y prend-il? il dit qu'elle est vieille, et elle le devient; ce pouvoir

tranche du divin. La nouvelle église de Minine à Nijni est l'ancienne,

et si vous doutez de cette vérité, vous êtes un séditieux.

Le seul art où les Russes excellent est l'art d'imiter l'architecture et

la peinture de Byzance; ils font du vieux mieux qu'aucun peuple moderne,

voilà pourquoi ils n'en ont pas.

C'est toujours, c'est partout le même système, celui de Pierre-le-Grand,

perpétué par ses successeurs, qui ne sont que ses disciples. Cet homme

de fer a cru et prouvé qu'on pouvait substituer la volonté d'un Czar de

Moscovie aux lois de la nature, aux règles de l'art, à la vérité, à

l'histoire, à l'humanité, aux liens du sang, à la religion, à tout. Si

les Russes vénèrent encore aujourd'hui un homme si peu humain, c'est

qu'ils ont plus de vanité que de jugement. «Voyez, disent-ils, ce

qu'était la Russie en Europe avant l'avènement de ce grand prince, et ce

qu'elle est devenue depuis son règne: voilà ce qu'un souverain de génie

peut faire»... Fausse manière d'apprécier la gloire d'une nation. Cette

influence orgueilleuse exercée chez les étrangers, c'est du matérialisme

politique. Je vois, parmi les pays les plus civilisés du monde, des

États qui n'ont de pouvoir que sur leurs propres sujets, lesquels sont

même en petit nombre; ces États-là comptent pour rien dans la politique

universelle; ce n'est ni par l'orgueil de la conquête, ni par la

tyrannie politique exercée chez les étrangers que leurs gouvernements

acquièrent des droits à la reconnaissance universelle; c'est par de bons

exemples, par des lois sages, par une administration éclairée,

bienfaisante. Avec de tels avantages, un petit peuple peut devenir, non

le conquérant, non l'oppresseur, mais le flambeau du monde, ce qui est

cent fois préférable.

Je ne puis assez m'affliger de voir combien ces idées si simples, mais

si sages, sont encore loin des meilleurs et des plus beaux esprits,

non-seulement de la Russie, mais de tous les pays, et surtout du pays de

France. Chez nous la fascination de la guerre et de la conquête dure

toujours, en dépit des leçons du Dieu du ciel, et de celles de

l'intérêt, le dieu de la terre. Cependant j'espère, parce que, malgré

les écarts de nos philosophes, malgré l'égoïsme de notre langage, et

malgré notre habitude de nous calomnier nous-mêmes, nous sommes une

nation essentiellement religieuse... Certes, ceci n'est pas un paradoxe;

nous nous dévouons aux idées avec plus de générosité qu'aucun peuple du

monde; et les idées ne sont-elles pas les idoles des populations

chrétiennes?

Malheureusement nous manquons de discernement et d'indépendance dans nos

choix; nous ne distinguons pas entre l'idole de la veille, devenue

méprisable aujourd'hui, et celle qui mérite tous nos sacrifices.

J'espère vivre assez longtemps pour voir briser chez nous cette

sanglante idole de la guerre, la force brutale. On est toujours une

nation assez puissante, on a toujours un assez grand territoire,

lorsqu'on a le courage de vivre et de mourir pour la vérité, lorsqu'on

poursuit l'erreur à outrance, lorsqu'on verse son sang pour détruire le

mensonge et l'injustice, et qu'on jouit à juste titre du renom de tant

et de si hautes vertus! Athènes était un point sur la terre: ce point

est devenu le soleil de la civilisation antique; et tandis qu'il

brillait de tout son éclat, combien de nations, puissantes par leur

nombre et par l'étendue de leur territoire, vivaient, guerroyaient

conquéraient et mouraient, épuisées, inutiles et obscures!! le fumier

des générations humaines n'est bon que lorsqu'il engraisse un terrain

cultivé par la civilisation. Où en serait l'Allemagne dans le système

arriéré de la politique conquérante? Pourtant, malgré ses divisions,

malgré la faiblesse matérielle des petits États qui la composent,

l'Allemagne avec ses poëtes, ses penseurs, ses érudits, ses

souverainetés diverses, ses républiques et ses princes, non rivaux en

puissance, mais émules en culture d'esprit, en élévation de sentiments,

en sagacité de pensée, est au moins au niveau de la civilisation des

pays les plus avancés du monde.

Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples

acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en

tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils

peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et

de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à

la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire...

Cette expression surannée: _puissance du premier ordre_, appliquée à la

politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est

ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé

sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même

du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du

progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur;

pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais

toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre;

que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement

reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des

nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles

nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière

religieuse se répandra sur l'univers.

Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien

autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les

remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette

forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la

beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le

saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse,

dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en

morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie

et dans le monde.

À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous

marquer dans mes lettres précédentes.

Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez

qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures

asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce

palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des

tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles _des copies

exactement pareilles_. Ainsi le mobilier, _toujours le même_, quoique

renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré,

recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais

depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré,

les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou

même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la

souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût

sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni

protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir

les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms

anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris,

espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie.

Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais

leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de

cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des

manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de

provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à

commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont

nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au

maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés

d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de

leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau

de la côte où s'élève le vieux Nijni.

Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce

chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme

un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond;

la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de

douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève

entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle

atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des

Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres

soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut;

lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la

plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la

terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue

par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui

ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et

qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant

de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil,

reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des

couleurs à celle des sons pour nous enchanter.

Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette

musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez

longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment

hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le

meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui

laisser voir que vous êtes satisfait.

Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville

basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer

mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture

russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un

joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili

Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La

plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice

moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est

moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de

colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant

une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert

en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est

pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff,

grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels

se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de

ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un

royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre

ferme.

L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais

tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre

monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et

Moscou sont encombrés.

Pour compléter la journée, nous avons été entendre un vaudeville en

russe à l'Opéra de la foire. Ces vaudevilles sont encore des traductions

du français. Les gens du pays me paraissent très-fiers de ce nouveau

moyen de civilisation importé chez eux. Je n'ai pu juger de l'efficacité

de ce spectacle sur l'esprit de l'assemblée, attendu que la salle était

vide à la lettre. Outre l'ennui et la pitié qu'on éprouve en présence de

pauvres comédiens sans public, j'ai retrouvé à ce spectacle l'impression

désagréable que m'a toujours causée sur nos théâtres le mélange des

scènes parlées et des scènes chantées; figurez-vous cette barbarie,

moins le sel et le piquant de l'esprit français; sans la présence du

gouverneur, j'aurais fui dès le premier acte; il m'a fallu tenir bon

jusqu'à la fin du spectacle.

Je viens de passer la nuit à vous écrire pour dissiper mon ennui; mais

cet effort m'a rendu malade. J'ai la fièvre, et je vais me coucher.

* * * * *

La Russie en 1839, Volume IV · 第 13 / 38 题