Aspect des rives du Volga.--Manière dont les Russes mènent les voitures
sur les routes montueuses.--Violence des cahots.--Maison de
poste.--Serrure russe portative.--Kostroma.--Souvenir d'Alexis
Romanow.--Bac sur le Volga à Kunitcha.--Vertu qui devient
vice.--Accident dans une forêt.--La civilisation a nui aux
Russes.--Rousseau justifié.--Traits distinctifs du caractère et de la
figure des Russes.--Étymologies du mot syromède.--Mot de
Tacite.--Élégance des paysans.--Leur industrie.--La hache du
mugic.--Tarandasse.--Simplicité d'esprit du paysan russe.--Différence de
manière de voir de cet homme et des paysans des autres pays.--Caractère
des chants nationaux.--Musique accusatrice.--Imprudence du
gouvernement.--Manière de suppléer à une roue cassée.--Route de
Sibérie.--Paysages russes.--Bords du Volga.--Rencontre de trois
exilés.--Espionnage de mon feldjæger.--Derniers relais pour arriver à
Nijni.--Difficulté du chemin.
Yourewetch-Powolskoï, petite ville entre Yaroslaf et Nijni-Novgorod
ce 21 août 1839.
Notre route longe le Volga. J'ai passé hier ce fleuve à Yaroslaf, et
l'ai repassé aujourd'hui à Kunitcha. Dans beaucoup d'endroits, les deux
rives qui le bordent sont différentes l'une de l'autre; d'un côté
s'étend une plaine immense qui vient finir à fleur d'eau; de l'autre,
c'est un mur coupé à pic. Cette espèce de digue naturelle a quelquefois
de cent à cent cinquante pieds de haut; elle forme muraille du côté du
fleuve, tandis que, du côté de la terre, c'est un plateau qui s'étend
assez loin dans les broussailles de l'intérieur du pays où il s'abaisse
en talus prolongé. Ce rempart, hérissé de cépées d'osiers et de
bouleaux, est déchiré de distance en distance par les affluents du grand
fleuve. Ces cours d'eau forment des espèces de sillons très-profonds
dans la berge qu'ils traversent pour déboucher au Volga. Cette berge,
comme je viens de vous le dire, est si large qu'elle ressemble à un vrai
plateau de montagnes: c'est comme un pays élevé et boisé, et les
déchirements qu'opèrent dans son épaisseur les eaux tributaires du
fleuve, sont de vraies vallées adjacentes au cours principal du Volga.
On ne peut éviter ces abîmes lorsqu'on veut voyager le long du grand
fleuve; car pour les tourner il faudrait faire des zigzags d'une lieue
et plus: voilà pourquoi on a trouvé plus facile de tracer la route de
manière à descendre du haut de la berge dans le fond des ravins
latéraux; après avoir traversé la petite rivière qui les sillonne, la
route remonte sur la côte opposée qui fait la continuation de la jetée
élevée par la nature le long du principal fleuve de la Russie.
Les postillons, ou, pour parler plus juste, les cochers russes, si
adroits qu'ils soient en plaine, deviennent dans les chemins montueux
les plus dangereux conducteurs du monde. La route que nous suivons en
côtoyant le Volga met leur prudence et mon sang-froid à l'épreuve. Ces
continuelles montées et descentes, si elles étaient plus longues,
deviendraient périlleuses, vu la manière de mener des hommes de ce pays.
Le cocher commence la côte au pas; arrivé au tiers de la descente, qui
d'ordinaire est l'endroit le plus rapide, l'homme et les chevaux, peu
habitués à retenir, s'ennuient réciproquement de la prudence, la voiture
part au triple galop et roule avec une vitesse toujours croissante
jusqu'au milieu d'un pont de madriers peu solides, disjoints, inégaux et
mouvants, car ils sont posés et non fixés sur les poutres qui les
portent et sous les gaules qui servent à peine de garde-fou au tremblant
édifice; là, si la caisse, les roues, les ressorts et les soupentes
tiennent encore ensemble (on ne s'embarrasse pas des personnes), la
voiture continue d'un train plus modéré sa marche cahotante. Un pont
semblable se trouve au fond de chaque ravin; si les chevaux lancés au
galop ne l'enfilaient pas droit, l'équipage serait culbuté; bêtes et
hommes deviendraient ce qu'ils pourraient: c'est un tour d'adresse d'où
dépend la vie des voyageurs. Qu'un cheval bronche, qu'un clou manque,
qu'une courroie casse, tout est perdu. Votre vie repose sur les jambes
de quatre bêtes courageuses, mais faibles et fatiguées.
Au troisième coup de ce jeu de hasard, j'exigeai qu'on enrayât, mais il
se trouve que ma voiture louée à Moscou n'a pas de sabot; on m'avait
assuré en partant que jamais il n'était nécessaire d'enrayer en Russie.
Pour suppléer le sabot, il a fallu dételer un des quatre chevaux et
prendre les traits de l'animal un moment mis en liberté. J'ai fait
recommencer la même opération, au grand étonnement des postillons,
chaque fois que la longueur et la rapidité des côtes me paraissait
pouvoir compromettre la sûreté de la voiture dont je n'ai déjà que trop
éprouvé le peu de solidité. Les postillons, tout surpris qu'ils
paraissent, ne font jamais la moindre objection à mes étranges
fantaisies, ils n'opposent nulle résistance aux ordres que je leur fais
donner par mon feldjæger; mais je lis leur pensée sur leur visage. La
présence d'un employé du gouvernement me vaut en tous lieux des marques
de déférence; on respecte en moi la volonté qui m'a donné ce protecteur.
Une telle marque de faveur de la part de l'autorité me rend l'objet des
égards du peuple. Je ne conseillerais à aucun étranger aussi peu
expérimenté que je le suis de se hasarder sans un tel guide sur les
chemins de la Russie, surtout s'il veut parcourir des gouvernements un
peu éloignés de la capitale.
Quand vous êtes parvenu au fond du ravin, il s'agit de regrimper sur la
terrasse en gravissant la pente opposée à celle que vous venez de
descendre; le cocher, qui ne sait franchir les côtes qu'en les
escaladant à la volée, rajuste ses harnais et lance encore une fois ses
quatre chevaux contre l'obstacle. Les chevaux russes ne connaissent que
le galop; si le chemin n'est pas tirant, si le roidillon est court et la
voiture légère, du premier bond vous arrivez au sommet; mais si la pente
est sablonneuse, ce qui arrive souvent, ou si elle excède l'espace que
les chevaux peuvent parcourir d'une haleine, ceux-ci s'arrêtent bientôt,
essoufflés, haletants, au milieu de la montée; ils se butent sous les
coups de fouet, ruent et reculent immanquablement au risque de jeter
l'équipage dans les fossés; mais à chaque embarras de ce genre, je
répète en me moquant de la prétention des Russes: Il n'y a pas de
distance en Russie!!
Cette manière de cheminer par à-coup est toujours conforme au caractère
des hommes, analogue au tempérament des bêtes, et presque toujours
d'accord avec la nature du sol. Cependant s'il arrive par hasard que le
terrain que vous avez à parcourir soit profondément inégal, vous vous
trouvez arrêté à chaque pas par la fougue des chevaux et par
l'inexpérience des hommes. Ceux-ci sont lestes et adroits, mais leur
intelligence ne peut suppléer la connaissance qui leur manque; nés pour
la plaine, ils ignorent la vraie manière de dresser les chevaux pour
voyager dans les montagnes. À la première marque d'hésitation tout le
monde met pied à terre, les domestiques poussent à la roue, de trois en
trois pas on est forcé de laisser souffler l'attelage; alors on retient
la voiture avec une grosse bûche jetée derrière; puis pour aller plus
loin, on excite les bêtes de la bride, de la voix, de la main, on les
prend par la tête, on leur frotte les naseaux avec du vinaigre afin de
les aider à respirer; enfin moyennant ces précautions, et des cris de
sauvages, et des coups de fouet assenés ordinairement avec un à-propos
que je ne me lasse pas d'admirer, vous atteignez à grand'peine la cime
de ces formidables falaises, que dans d'autres pays vous graviriez sans
seulement les remarquer.
La route d'Yaroslaf à Nijni est une des plus montueuses de toutes celles
de l'intérieur de la Russie; pourtant dans les points mêmes où le
plateau qui borde un des côtés du Volga est le plus profondément
entaillé par les affluents du grand fleuve, je ne crois pas que de la
rive au sommet de la côte ce rempart naturel surpasse la hauteur d'une
maison de cinq ou six étages à Paris. Cette espèce de quai, coupé par
les filets d'eau qui dévalent vers le courant principal, est d'un effet
imposant, mais triste: cette jetée pourrait servir de base à une
magnifique route; mais ne pouvant tourner les ravins, il fallait ou les
franchir sur des arceaux qui auraient coûté autant que des voûtes
d'aqueducs, ou descendre jusqu'au fond de ces étroits abîmes: or, comme
on n'a pas tracé ces descentes en pentes douces, elles sont parfois
dangereuses à cause de la rapidité de la côte.
Les Russes m'avaient vanté comme riants et variés les paysages qu'on
découvre en suivant les bords du Volga; c'est toujours la campagne des
environs d'Yaroslaf, et c'est toujours la même température.
S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est
assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous
n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le
danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas:
le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de
ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de
tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur
calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était
levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont
l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous
savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être
cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses.
Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma
voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne
puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de
violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte
qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce
qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la
Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit,
mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les
serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi;
j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures
du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à
un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté
contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au
matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on
appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable
péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses
colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons
de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me
poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est
devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence
se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort,
l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas
plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la
chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans.
Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette
règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses
de première nécessité.
Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:--vous ne vous
attendez guère à celle-ci:--c'est une serrure russe avec ses deux
anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse.
Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous
savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est
de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets
dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener.
Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre
porte et tirer votre clef: point de clef... pas même de serrure! à peine
un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une
caverne... l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas
faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce
qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni
très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un
grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre
anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du
premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col
d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas,
lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement
close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les
faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir
lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère
assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous
pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention
habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus
effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la
justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception,
par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop
d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi
indifférent à l'équité qu'à la vérité.
J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les
appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite
qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie
actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune
moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez
fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à
barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires
bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été
montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la
Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même
chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans
un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de
quitter ailleurs.
À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas
rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait
chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville
par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie
battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un
vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions
couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne
s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me
disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera
à l'eau afin de me secourir... pas un cri ne sera poussé pour moi sur
ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol,
le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes
est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si
mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant
qu'à celle des autres.
C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à
lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement
accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de
changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports,
les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par
désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La
résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en
Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses.
Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance
personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée
d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de
personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à
voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les
gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains;
la tranquillité ou le knout!!... telle est ici la condition de
l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!... et la Sibérie
n'est elle-même que l'exagération de la Russie.
(_Suite de la même lettre_.)
Au milieu d'un bois le même jour, au soir.
Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si
profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous
trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute
habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays,
nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec
l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi,
humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette
occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si
je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver
l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les
accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans
autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et
encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu.
Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le
sens en ce moment.
Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque
jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux,
taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs
paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent
trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit
qu'ils ont les yeux _glauques_; cette teinte donne à leur regard voilé
une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles
ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la
volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes
créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et
de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir
tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de
la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le
répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays
patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était
naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé
est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera
nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les
nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette
longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des
princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En
attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait
de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait
que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée
de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les
ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les
sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra
au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation
russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les
emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers.
L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le
caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui
maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de
fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce:
il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est
incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie
tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque
toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux
déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation
résignée... cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de
liberté--ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins
véritables,--eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une
plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit
tristement quelques feuillages sans fleurs.
Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans
l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et
tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux
très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait
qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une
expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs,
dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées
syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est
venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs
attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais
il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le
caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la
tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur
sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à
âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans
paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques
comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont
une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour
tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que
de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire
qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances
fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.
C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier
les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui
a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et
leur poésie divine entre toutes les poésies.
Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de
leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous
faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson
est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du
peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent:
pour du thé, _na tchiai_, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.
Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il
n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est
vulgaire.
Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité
de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement
adroits et industrieux.
Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas
à ses désirs, pauvre aveuglé!... mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la
hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien
qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire
retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il
raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il
remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un
bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette
industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un
autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec
beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du
nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et
j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage,
on ne risque jamais de rester en chemin!... Il peut être raccommodé,
même reconstruit par chaque paysan russe.
Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour
la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de
ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez
l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera
sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la
fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la
demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel,
il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants
nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre
cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives
de cette race privilégiée;... et jamais l'idée ne lui viendra qu'il
serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient
de vous construire.
Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la
Providence les tient en réserve... à quel dessein? elle seule le
sait!... Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus,
du triomphe? c'est le secret de Dieu.
J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le
roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les
ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de
l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps
et âme à son seigneur.
Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas
sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est
l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes,
même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par
les chrétiens.
Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui
représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et
il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites
difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient
les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent
ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches,
qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce
monde.
Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être
envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les
envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du
bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je
ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est
énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce
peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime
profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante:
leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation
devient la vertu de l'individu.
La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette
musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et
compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de
combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs
qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je
m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à
quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me
lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent
les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les
effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils
exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de
roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur
organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui
n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec
des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes,
les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment
travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales
qu'on entend dans les autres pays.
Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu
agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent
un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie
surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la
succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les
entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont
les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De
tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables
à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original
et même beau.
Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure
au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde
mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la
vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre
l'oppression, ils savent soupirer et gémir.
À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes
sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une
plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent
devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les
arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour
innocents; ce sont des protestations déguisées.
De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour
les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie
empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les
émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout
ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique.
C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert,
la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander
à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!... Donc si
l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez
conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance
habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes
n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris
que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il
commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et
donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est
un abîme de douleur.
(_Suite de la lettre précédente_.)
Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.
Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin
traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer
l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile
d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec
des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le
lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues
qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.
Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de
jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus
large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé
de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de
bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur
l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques,
espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces
assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux
et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu
fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier,
avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je
m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est
beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à
la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à
la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par
l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la
fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:--je le
crois bien... c'est la grande route de Sibérie!»
Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin,
pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant
d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées
évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une
distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres...
La Sibérie!... cet enfer russe est incessamment devant moi... et avec
tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau
fasciné!... Quel pays!... la nature y est comptée pour rien; car il faut
oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans
plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le
cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!... Telle
est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon
départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs
d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques
carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes
aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du
paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants,
quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des
villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt,
trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique
plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui
ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la
centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques
décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours
flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la
veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues.
Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de
troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en
est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de
l'ennemi.
Dans ce pays sans paysages coulent des fleuves immenses, mais sans
couleur; ils coulent à travers un pays grisâtre, dans des terrains
sablonneux, et disparaissent sous des coteaux pas plus hauts que des
digues, et brunis par des forêts marécageuses. Les fleuves du Nord sont
tristes comme le ciel qu'ils reflètent; le Volga est, dans certaines
parties de son cours, bordé de villages qu'on dit assez riches; mais ces
piles de planches grises aux faîtes mousseux n'égayent pas la contrée.
On sent l'hiver et la mort planer sur tous ces sites: la lumière et le
climat du Nord donnent aux objets une teinte funèbre; au bout de
quelques semaines, le voyageur épouvanté se croit enterré vif; il
voudrait déchirer son linceul et fuir ce cimetière sans clôture, et qui
n'a de bornes que celles de la vue; il lutte de toutes ses forces pour
soulever le voile de plomb qui le sépare des vivants. N'allez jamais
dans le Nord pour vous amuser, à moins que vous ne cherchiez votre
amusement dans l'étude: car il y a beaucoup à étudier ici.
Je suivais donc, désenchanté, la grande route _de la Sibérie_, quand
j'aperçus de loin un groupe d'hommes d'armes arrêté sous une des
contre-allées de la route.
«Que font là ces soldats? dis-je à mon courrier.
--Ce sont, me répondit cet homme, des Cosaques qui conduisent des exilés
en Sibérie!!...»
Ainsi ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de la mythologie de gazettes;
je vois là de vrais malheureux, de véritables déportés qui vont à pied,
chercher péniblement la terre où ils doivent mourir oubliés du monde,
loin de tout ce qui leur fut cher, seuls avec le Dieu qui ne les avait
pas créés pour subir un tel supplice. J'ai peut-être rencontré leurs
mères, leurs femmes, ou je les rencontrerai; ce ne sont pas des
criminels, au contraire; ce sont des Polonais, des héros de malheur et
de dévouement; et les larmes me venaient aux yeux en approchant de ces
infortunés auprès de qui je n'osais pas même m'arrêter de peur de
devenir suspect à mon argus. Ah!... devant de tels revers, le sentiment
de mon impuissante compassion m'humiliait, et la colère refoulait
l'attendrissement dans mon cœur! J'aurais voulu être bien loin d'un pays
où le misérable qui me sert de courrier pouvait devenir assez formidable
pour me forcer par sa présence à dissimuler les sentiments les plus
naturels de mon cœur. J'ai beau me répéter que nos forçats sont
peut-être plus à plaindre que ne le sont les colons de la Sibérie, il y
a dans cet exil lointain une vague poésie qui prête à la sévérité de la
loi toute la puissance de l'imagination, et cette alliance inhumaine
produit un résultat terrible. D'ailleurs, nos forçats sont jugés
sérieusement; mais après quelques mois de séjour en Russie, on ne croit
plus aux lois.
Il y avait là trois exilés, et ces condamnés étaient innocents à mes
yeux, car sous le despotisme il n'y a de criminel que l'homme qui n'est
pas puni. Ces trois condamnés étaient conduits par six hommes à cheval,
par six Cosaques. La capote de ma voiture était fermée, et plus nous
approchions du groupe, plus mon courrier observait attentivement ce qui
se passait sur ma figure; il me dévisageait. Je fus singulièrement
frappé des efforts qu'il faisait pour me persuader que les gens devant
lesquels nous passions étaient de simples malfaiteurs, et que pas un
condamné politique ne se trouvait parmi eux. Je gardais un morne
silence; le soin qu'il prenait de répondre à ma pensée me parut
très-significatif. Il la lit donc sur mon visage, me disais-je, ou la
sienne lui fait deviner la mienne.
Affreuse sagacité des sujets du despotisme! tous sont espions, même en
amateurs et sans rétribution.
Les derniers relais de la route qui conduit à Nijni sont longs et
difficiles, à cause des sables qui deviennent de plus en plus
profonds[12], tellement qu'on y reste comme enterré; et dans ces sables,
d'énormes blocs de bois et de pierres se remuent sous les roues des
voitures et sous les pieds des chevaux; on dirait d'une plage jonchée de
débris. Cette partie de la route est bordée de forêts, où campent, de
demi-lieue en demi-lieue, des postes de Cosaques destinés à protéger le
passage des marchands qui vont à la foire. Cet appareil est plus sauvage
que rassurant. On se croit au moyen âge.
Ma roue est raccommodée: on la remet en place, ce qui me fait espérer
que nous arriverons à Nijni avant ce soir. Le dernier relais est de huit
lieues, par un chemin dont je viens de vous décrire tous les
inconvénients, sur lesquels j'insiste, parce que les mots qui vous les
peignent passent trop vite, en comparaison du temps que me prennent les
choses.