SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE ET UNIÈME.

Importance de Yaroslaf pour le commerce intérieur.--Opinion d'un Russe

sur l'architecture de son pays.--Ridicules du parvenu reproduits en

grand.--Aspect d'Yaroslaf.--Promenade en terrasse au-dessus du

Volga.--La campagne vue de la ville.--Toujours la passion des Russes

pour l'imitation servile de l'architecture classique.--Ressemblance de

Yaroslaf et de Pétersbourg.--Beauté des villages et de leurs

habitants.--Aspect monotone des campagnes.--Chant lointain des mariniers

du Volga.--Ton sarcastique des gens du monde.--Coup d'œil sur le

caractère des Russes.--Drowskas primitifs.--Chaussure des

paysans.--Sculpteurs antiques.--Insuffisance des bains russes _pour_

entretenir la propreté.--Visite au gouverneur d'Yaroslaf.--Enfant russe,

enfant allemand.--Salon du gouverneur.--Ma surprise.--Souvenirs de

Versailles.--Madame de Polignac.--Rencontre invraisemblable.--Politesse

exquise.--Influence de notre littérature.--Visite au couvent de la

Transfiguration.--Ferveur du prince *** qui me servait de

guide.--Traditions de l'art byzantin perpétuées chez les Russes

modernes.--Minuties de l'Église grecque.--Distinctions

puériles.--Dispute sur la manière de donner la bénédiction.--_Zacuska_,

petit repas qui précède immédiatement le dîner.--Le sterléd, poisson du

Volga.--Chère russe.--Le dîner n'est pas long.--Bon goût de la

conversation.--Souvenir de l'ancienne France.--Soirée en

famille.--Conversation d'une dame française.--Supériorité des femmes

russes sur leurs maris.--Justification de la Providence.--Tirage d'une

loterie de charité.--Ton du monde en France changé par la

politique.--Profonde séparation du riche et du pauvre en

Russie.--Absence d'une aristocratie bienfaisante.--Par qui en réalité la

Russie est gouvernée.--L'Empereur lui-même gêné dans l'exercice de son

pouvoir.--Bureaucratie russe.--Enfants des popes.--Influence de Napoléon

sur l'administration russe.--Machiavélisme.--Plan de l'Empereur

Nicolas.--Gouvernement des étrangers.--Problème à résoudre.--Difficulté

particulière.

Yaroslaf, ce 18 août 1839.

La prédiction qu'on m'a faite à Moscou s'accomplit déjà; et je suis à

peine au quart de mon voyage. J'arrive à Yaroslaf dans une voiture dont

pas une pièce n'est entière; on va la raccommoder, mais je doute qu'elle

me porte au but.

Il fait un temps d'automne; on prétend ici que c'est celui de la saison;

une pluie froide nous a emporté la canicule en un jour. L'été ne

reviendra, dit-on, que l'année prochaine; cependant, je suis tellement

habitué aux inconvénients de la chaleur, à la poussière, aux mouches,

aux mousquites, que je ne puis me croire délivré de ces fléaux par un

orage... ce serait de la magie... Cette année est extraordinaire pour la

sécheresse, et je me persuade que nous aurons encore des jours brûlants

et étouffants, car la chaleur du Nord est plus lourde que vive.

Cette ville est un entrepôt important pour le commerce intérieur de la

Russie. C'est par elle aussi que Pétersbourg communique avec la Perse,

la mer Caspienne et toute l'Asie. Le Volga, cette grande route naturelle

et vivante, passe à Yaroslaf, chef-lieu de la navigation nationale,

navigation savamment dirigée, sujet d'orgueil pour les Russes, et l'une

des principales sources de leur prospérité. C'est au Volga que se

rapporte le vaste système des canaux qui fait la richesse de la Russie.

La ville de Yaroslaf, capitale d'un des gouvernements les plus

intéressants de l'Empire, s'annonce de loin comme un faubourg de Moscou.

Ainsi que toutes les villes de province, en Russie, elle est vaste et

paraît vide. Si elle est vaste, c'est moins par le nombre des habitants

et des maisons qu'à cause de l'énorme largeur des rues, de l'étendue des

places et de l'éparpillement des édifices qui sont en général séparés

les uns des autres par de grands espaces où se perd la population. Le

même style d'architecture règne d'un bout de l'Empire à l'autre. Le

dialogue suivant vous prouvera le prix que les Russes attachent à leurs

édifices soi-disant classiques.

Un homme d'esprit me disait, à Moscou, qu'il n'avait rien vu en Italie

qui lui parût nouveau.

«Parlez-vous sérieusement? m'écriai-je.

--Très-sérieusement, répliqua-t-il.

--Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour

la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l'aspect du

pays fasse révolution dans son esprit.

--Pourquoi cela? dit le Russe avec le ton et l'air dédaigneux qu'on

prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation.

--Quoi! répliquai-je, la nouveauté de ses paysages, qui doivent à

l'architecture leur principal ornement; ces coteaux dont les pentes

régulières où croissent les vignes, les mûriers et les oliviers, font

suite aux couvents, aux palais, aux villages; ces longues rampes de

piliers blancs qui supportent les treilles appelées _pergoles_, et

continuent les merveilles de l'architecture jusqu'au sein des montagnes

les plus âpres; tout ce pompeux aspect qui donne l'idée d'un parc

dessiné par Lenôtre afin de servir de promenoir à des princes, plutôt

que d'un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs; toutes ces

créations de la pensée de l'homme, appliquée à embellir la pensée de

Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles? Les églises avec leur élégant

dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié

par les habitudes féodales, tant d'édifices singuliers et grandioses

dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à

dessein au milieu d'un paysage, pour en faire ressortir les beautés, ne

vous ont causé nulle surprise?

«Mais ces tableaux seuls feraient deviner l'histoire! Partout d'énormes

substractions des routes portées sur des arcades aussi solides qu'elles

sont légères à l'œil[8]; partout des monts qui servent de bases à des

couvents, à des villages, à des palais annoncent un pays où l'art traite

la nature en souverain. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie

sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que

le pays est le berceau de la civilisation.

--Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n'avoir rien

vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre

éloquence.

--Peu m'importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme

vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment

du beau... Le choix seul des sites où brillent les villages, les

couvents et la plupart des villes de l'Italie, me révèle le génie d'un

peuple né pour les arts: dans les contrées où le commerce accumula des

richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands

passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors

qu'ils amassaient? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les

précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts

de marbre bâtis par des fées: ce n'est pas seulement sur les rives de la

Brenta qu'on admire ces merveilles; mais on retrouve de nouveaux

prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d'églises élevées les

unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le

grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par

leur hardiesse et leur solidité; le luxe de l'architecture qui brille

dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux,

dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les

retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et

de la volupté frappe tellement l'imagination, que la pensée du voyageur

est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du

monde. La grandeur des masses, l'harmonie des lignes: tout est nouveau

pour un homme du Nord; si la connaissance de l'histoire ajoute aux

plaisirs des étrangers en Italie, la vue seule des lieux suffit à les

intéresser... La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares

reliques, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce

telle que les âges de barbarie nous l'ont faite, paraît vide, et parce

qu'elle a besoin d'être étudiée pour être appréciée; l'Italie, au

contraire, n'a besoin que d'être regardée...

--Comment voulez-vous, s'écrie le Russe impatienté, que nous autres

habitants de Pétersbourg et de Moscou nous nous étonnions comme vous

autres de l'architecture italienne? N'en voyez-vous point les modèles à

chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes?»

Après cette explosion de vanité nationale, je me tus; j'étais à Moscou,

l'envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m'y livrer: il

m'en coûta pour être prudent: encore une preuve de l'influence de ce

gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l'indépendance.

C'est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas

regarder l'Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des

plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu'on aurait mis le

Vatican en décoration sur le théâtre de l'Opéra. Ah! l'influence des

Mongols survit chez vous à leur domination!! Était-ce donc pour les

imiter que vous les avez chassés; on ne va pas loin dans les arts ni en

général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec

malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que

vous envierez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est

immense, d'accord; mais qu'y a-t-il là dont je doive être émerveillé? je

n'admire point le colosse d'un singe. C'est dommage pour vos artistes

que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l'obéissance et de

l'autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le

genre humain.

Telle était la colère dont je réprimais l'explosion, mais les pensées

vives se font jour à travers le front; mon dédaigneux voyageur les

devina, je crois, car il ne m'adressa plus la parole, si ce n'est pour

me dire nonchalamment qu'il avait vu des oliviers en Crimée et des

mûriers à Kiew.

Quant à moi, je me félicite de n'être venu en Russie que pour peu de

temps; un long séjour dans ce pays m'ôterait non-seulement le courage,

mais l'envie de dire la vérité sur ce que j'y vois et sur ce que j'y

entends. Le despotisme inspire l'indifférence et le découragement, même

aux esprits les plus déterminés à lutter contre ses abus criants.

Le dédain de ce qu'ils ne connaissent pas me paraît le trait dominant du

caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils tâchent de se

moquer. S'ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le

monde verra, non sans quelque surprise, que c'est celui de la

caricature. Depuis que j'étudie l'esprit des Russes et que je parcours

la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de

l'histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent

exister en masse et devenir l'apanage d'une nation tout entière.

Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons de

Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou; mais la ville est moins

pittoresque que ne l'est la vieille capitale de l'Empire. Le Volga la

borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée

et plantée d'arbres; un chemin de service passe sous ce large boulevard,

il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin

de halage. Cette communication nécessaire n'interrompt pas la terrasse,

qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux

besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s'aperçoit que

d'en bas; cet ensemble est d'un bon effet, il ne manque à la scène, pour

paraître imposante, que du mouvement et de la lumière; mais malgré son

importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît

morte; elle est triste, vide et silencieuse; moins triste, moins vide,

moins silencieuse encore que la campagne qu'on aperçoit du haut de sa

terrasse. Je me suis imposé l'obligation de vous faire voir tout ce que

je vois: il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous

paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m'ennuie à le contempler.

C'est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises,

mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par

d'immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux,

unique végétation permise à ce sol glacé; c'est un ciel métallique et

gris où quelques lames d'argent élargies par le vent et la pluie

interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une

eau gris-de-fer: tels sont les froids et durs paysages qui m'attendaient

aux environs d'Yaroslaf!... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé

qu'il puisse l'être, et il est vanté par les Russes comme le plus riche

et le plus riant de leur Empire, excepté la Crimée, qui à ce que

m'assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de

valoir les corniches de Gènes, et les côtes de la Calabre; d'ailleurs

quelle est l'étendue et l'importance de la Crimée, comparée aux plaines

de cette vaste partie du monde?

Pierre-le-Grand qui admirait tant les Hollandais et qui les prenait pour

modèles, aurait dû inspirer leur opiniâtreté aux Russes. Les édifices

byzantins avec leur sévère solidité, le Kremlin avec ses libres

imitations qui équivalent à des créations, seraient devenus les types

d'une architecture nationale. Des cités remplies d'édifices conformes à

leur destination animeraient les bords du Volga, et l'aspect général du

pays serait aussi pittoresque, aussi original que celui de Yaroslaf

l'est peu.

L'arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable; leur

aspect extérieur et le plan général des villes ne l'est pas. Yaroslaf

n'a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg, et en face quelques bâtiments

percés d'un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter

l'état-major de la CAPITALE? Tout cela est du plus mauvais goût, et

contraste d'une manière étrange avec l'architecture des églises et des

clochers; ces édifices semblent appartenir à d'autres villes qu'à celles

pour lesquelles on les a faits.

Plus on approche d'Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la

population. Les villages sont riches et bien bâtis; j'y ai même vu

quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit

nombre pour varier l'aspect des campagnes, dont nul objet n'interrompt

la monotonie.

Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n'est qu'au lieu de nos riants

coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du

moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies,

formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises,

alignées comme des tentes, et qui par leur apparence mesquine, uniforme,

et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu'elles ne

l'égaient: voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration.

Tantôt en me promenant le long du Volga, j'avais à lutter contre le vent

du nord, tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction,

balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois, et la

neige pendant le reste de l'année. Ce soir, dans les intervalles des

bourrasques, durant les poses où l'ennemi semblait respirer, les

mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu'à mon

oreille. À cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant

populaire des Russes se perdaient dans l'espace, et je n'entendais

qu'une plainte vague dont mon cœur devinait le sens. Sur un long train

de bois qu'ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le

cours du Volga, leur fleuve natal; arrivés devant Yaroslaf, ils ont

voulu mettre pied à terre; quand je vis ces indigènes amarrer leur

radeau pour s'avancer au-devant de moi, je m'arrêtai: ils passèrent sans

regarder l'étranger, sans même se parler entre eux. Les Russes sont

taciturnes et ne sont pas curieux; je le comprends, ce qu'ils savent les

dégoûte de ce qu'ils ignorent.

J'admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les

hommes de race calmoucke, au nez cassé, aux pommettes des joues

saillantes, je vous l'ai répété souvent, les Russes sont parfaitement

beaux.

Un autre agrément qui leur est naturel, c'est la douceur de la voix, la

leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique

une langue qui, parlée par d'autres, serait dure et sifflante; c'est la

seule des langues de l'Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans

la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des

rues au russe des salons; dans les rues, le russe est la langue

naturelle; dans les salons, à la cour, c'est une langue nouvellement

importée, et que la politique du maître impose aux courtisans.

La mélancolie déguisée sous l'ironie est en ce pays la disposition la

plus ordinaire des esprits; dans les salons surtout, car c'est là plus

qu'ailleurs qu'il faut dissimuler la tristesse; de là un ton

sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font

comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur

tristesse dans l'ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans

l'ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses

chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre

l'ennui: c'est l'ambition, ivresse de l'esprit. Au surplus il règne chez

ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse

naturelle; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu'il

affecte, ne peuvent lui faire perdre cet avantage primitif.

Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle:

la faculté d'aimer. Cette faculté n'est rien moins que dominante en son

cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses,

les Russes n'ont-ils nulle bonhomie; dans les grandes, nulle bonne foi;

un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en

eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici

l'apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes,

selon le rang des hommes qu'on observe; mais le fond est le même dans

tout. La faculté de s'attendrir et de s'attacher, si rare parmi les

Russes, domine chez les Allemands, qui l'appellent _gemüth_. Nous la

nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de

définir ce qui n'est guère plus commun chez nous que chez les Russes.

Mais la fine et naïve plaisanterie française est ici remplacée par une

surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité

envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien

autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur

du climat qui oblige l'homme à une lutte continuelle, la sévérité du

gouvernement, l'habitude de l'espionnage rendent les caractères

mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un

et quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée; elle ne

s'avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards

d'un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à

comparer entre elles des nations diverses.

Jusqu'à un certain point, la disposition d'esprit peu charitable des

Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous

connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent,

parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient

comme des Européens; mais tout en nous accueillant avec une prévenance

où il y a plus d'ostentation que de cordialité, ils scrutent nos

moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à

un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement

beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent: «Voilà

donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous!»

Il faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car leur nature étant

plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive

vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine

politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité

véritable. Peut-être qu'à force de soins et de temps, on parviendrait à

leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes

efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une

des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde.

Qu'a-t-elle fait pour aider la marche de l'esprit humain? elle n'a pas

encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants

dont le nom marquât dans l'histoire; mais à coup sûr elle n'a jamais

manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes

politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des

ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; si les

domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments

élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excellents espions.

Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c'est-à-dire que je

vous montre les choses de ce monde telles qu'elles m'apparaissent au

premier et au second coup d'œil; c'est à vous que je laisse le soin de

résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions

personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite si en

comparant et en élaguant de ce recueil une foule d'arrêts hasardés et

précipités vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre.

Je ne l'ai pas fait parce que j'aime mieux voyager que travailler: un

écrivain n'est pas libre, un voyageur l'est: je raconte le voyage et

vous laisse le livre à compléter.

Les réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m'ont été

suggérées par plusieurs visites que j'ai faites en arrivant à Yaroslaf.

Je regardais ce point central comme l'un des plus intéressants de mon

voyage; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m'étais muni de

plusieurs recommandations pour cette ville.

Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage

du pays, car je viens d'envoyer ma lettre au gouverneur. On m'a dit, ou

pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les

diverses maisons où j'ai été reçu ce matin.

Dans ce gouvernement, on retrouve le drowska primitif: cette voiture

ainsi simplifiée (une planchette sur quatre roues) disparaît entièrement

sous l'homme; ce n'est plus qu'un cheval attelé à une personne; des

quatre roues de la voiture, deux restent cachées par les jambes du

_voituré_ et les deux autres sont si basses qu'elles disparaissent dans

le mouvement rapide de la machine.

Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent

le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de

loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est

entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par

des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement

rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains.

Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des

femmes barbares dans leur costume.

Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent

quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la

pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.

Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un

divan qu'en tremblant.

J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne

de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres

chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur

pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur

des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus;

les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens

affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner

incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose

servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans

rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence

des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle

inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays.

Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains

publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les

planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et

tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont

entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus

de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque.

Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa

voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des

remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la

bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout

entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne

suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude

approfondie de l'hospitalité russe en province.

À demain donc.

(_Suite de la même lettre_.)

Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.

Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un

enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée,

attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un _faleiter_,

perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux

voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à

la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce

n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon

attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de

vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des

Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi

des grands seigneurs cosmopolites.

«Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme; il sera charmé de

recevoir un Français.

--À quelle époque a-t-il vu la France?»

Le jeune Russe garda le silence; il me parut déconcerté de ma question,

qui pourtant m'avait semblé bien simple; d'abord je ne pus m'expliquer

son embarras; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d'une

preuve de délicatesse exquise, sentiment rare par tout pays et à tout

âge.

M ***, gouverneur d'Yaroslaf, avait fait en France à la suite de

l'Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c'est ce dont

son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me

rappelle un trait bien différent: un jour dans une petite ville

d'Allemagne, je dînais chez l'envoyé d'un autre petit pays allemand; le

maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j'étais

Français...

«C'est donc un ennemi,» interrompt leur fils qui paraissait âgé de

treize à quatorze ans.

Cet enfant n'avait pas été envoyé à l'école en Russie.

En entrant dans le vaste et brillant salon où m'attendait le gouverneur,

sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à

Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la russe dans le

petit cabinet fermé d'une grille dorée, qui occupe un coin du salon, et

qui s'appelle l'_altane_; il est élevé de quelques degrés et fait

l'ornement des habitations russes: on dirait d'un théâtre de société

fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante

claire-voie, dont l'effet est aussi original qu'élégant. Le gouverneur

me reçut avec politesse; puis passant à travers le salon devant

plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là

réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure où j'aperçus enfin sa

femme.

À peine m'eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu'elle me dit

en souriant: «Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables?»

Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était devenu, dès son enfance,

célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le

serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de

lui qu'il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique,

grossi par l'expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa

vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire

un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une

versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un

charme particulier. Au moment où j'entrais chez le gouverneur

d'Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j'avais l'esprit tout

occupé de l'espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais

Russes en Russie.

Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d'étonnement qui

voulait dire: Ceci ressemble au conte d'Aline; expliquez-moi ce mystère.

L'explication ne se fit pas attendre.

«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran,

votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et

du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de

votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous,

quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de

***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la

mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée.

En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne

âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie

exprimait la finesse et la douceur.

Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards,

rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer

quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte.

Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles

originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la

politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous

les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du

meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble

simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai

connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le

respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car

il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand

monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre

supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se

réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un

petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses

immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer

ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble

sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur.

Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je;

mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est

devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui

m'attirait ici.

Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours

où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni

même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce

d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont

disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle

choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les

attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble

qu'ils vont reparaître.

Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les

surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.

La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta

l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas

du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de

recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité

de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un

Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la

conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile.

Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien

d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La

surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne

m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que

la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de

l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux

de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres

de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un

courrier.

La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit

parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et

il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le

livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce

intitulée: _Consolations à une mère_:

Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure.

Certes, on est heureux d'exprimer si bien sa pensée dans une langue

étrangère.

À la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l'âge du prince

***, ont deux langues; mais je ne prends pas ce luxe pour de la

richesse.

Toutes les personnes de la famille *** se sont empressées à l'envi de me

faire les honneurs de la maison et de la ville.

On m'a comblé d'éloges détournés et ingénieux sur mes livres, qu'on

citait en se rappelant une foule de détails que j'avais oubliés. La

manière délicate et naturelle dont ces citations étaient ramenées

m'aurait plu, quand elle m'aurait moins flatté. J'aurais voulu être

admis dans ce cercle élégant, même pour y voir fêter un autre. Les

livres en petit nombre que la censure laisse arriver si loin, vivent

longtemps ici une fois qu'ils y sont parvenus. Je dois dire, non pas à

ma gloire personnelle, mais à la louange du temps où nous vivons, qu'en

parcourant l'Europe, je n'ai reçu d'hospitalité vraiment digne de

gratitude que celle que j'ai due à mes ouvrages; ils m'ont fait, parmi

les étrangers, un petit nombre d'amis inconnus dont la bienveillance

toujours nouvelle n'a pas peu contribué à prolonger mon goût inné pour

les voyages et pour la poésie. Si une place aussi peu importante que

celle que j'occupe dans notre littérature m'a valu de tels avantages, il

est facile de se figurer l'influence que doivent exercer au loin des

talents comme ceux qui dominent chez nous la société pensante. Cet

apostolat de nos écrivains est la vraie puissance de la France; mais

quelle responsabilité une telle vocation n'entraîne-t-elle pas avec

elle? À la vérité, il en est de cette charge comme de toutes les autres;

l'espoir de l'obtenir fait oublier le danger de l'exercer. Quant à moi,

si dans le cours de ma vie j'ai compris et senti une ambition, c'était

celle de participer, selon mes forces, à ce gouvernement de l'esprit,

aussi supérieur au pouvoir politique que l'électricité l'est à la poudre

à canon.

On m'a beaucoup parlé de Jean Sbogar; et lorsqu'on a su que j'avais le

bonheur d'être personnellement connu de l'auteur, on m'a fait mille

questions à son sujet: que n'avais-je pour y répondre le talent de

conter qu'il possède à un si haut degré!

Un des beaux-frères du gouverneur m'a mené voir en détail le couvent de

la Transfiguration, qui sert de résidence à l'archevêque d'Yaroslaf. Ce

monastère, comme tous les couvents grecs, est une espèce de citadelle

basse renfermant plusieurs églises et des édifices petits, nombreux et

de tous les styles, excepté du bon. L'effet général de ces amas de

maisons, soi-disant pieuses, est mesquin; c'est une quantité de

bâtiments blancs éparpillés sur un grand terrain vert: cela ne fait pas

un ensemble. J'ai retrouvé la même chose dans tous les couvents russes.

Ce qui m'a paru frappant et nouveau pendant la visite que j'ai faite à

celui-ci, c'est la dévotion de mon guide, le prince ***. Il approchait

avec une ferveur surprenante son front et sa bouche de tous les objets

offerts à la vénération des fidèles; et dans ce couvent qui renferme

différents sanctuaires, il a fait la même chose en vingt endroits.

Cependant sa conversation de salon n'annonçait rien moins que cette

dévotion de cloître. Il a fini par m'inviter moi-même à baiser les

reliques d'un saint dont un moine nous ouvrait le tombeau; je lui ai vu

faire... non pas une fois, mais cinquante le signe de la croix, il a

baisé vingt images et reliques, enfin il n'y a pas chez nous de nonne au

fond d'un couvent qui répéterait tant de génuflexions, de salutations,

d'inclinations de tête en passant et repassant devant le maître autel de

son église, qu'en a fait dans le monastère de la Transfiguration en

présence d'un étranger, ce prince russe, ancien militaire, aide-de-camp

de l'Empereur Alexandre.

Les Grecs couvrent les murs de leurs églises de peintures à fresque dans

le style byzantin. Un étranger respecte d'abord ces images, parce qu'il

les croit anciennes, mais quand il vient à s'apercevoir que telle est

encore la manière des peintres russes d'aujourd'hui, sa vénération se

change en un profond ennui. Les églises qui nous paraissent les plus

vieilles, sont rebâties et coloriées d'hier: leurs madones, même le plus

nouvellement peintes, ressemblent à celles qui furent apportées en

Italie vers la fin du moyen âge pour y réveiller le goût de la peinture.

Mais depuis lors, les Italiens ont marché, leur génie électrisé par

l'esprit conquérant de l'Église romaine a compris et poursuivi le grand

et le beau; il a produit dans tous les genres ce que le monde a vu de

plus sublime en fait d'art. Pendant ce temps-là les Grecs du Bas-Empire,

et après eux les Russes, continuaient de calquer fidèlement leurs

vierges du VIIIe siècle.

L'Église d'Orient n'a jamais été favorable aux arts. Depuis que le

schisme fut déclaré, elle n'a fait comme auparavant qu'engourdir les

esprits dans les subtilités de la théologie. À l'heure qu'il est, les

vrais croyants en Russie disputent très-sérieusement entre eux pour

savoir s'il est permis de donner le ton naturel de la chair à la tête

des vierges, où s'il faut continuer de les colorier comme les soi-disant

madones de Saint-Luc, d'une teinte de bistre qui n'a rien de vrai; on

s'inquiète aussi de la manière de représenter le reste de la personne;

il n'est pas certain que le corps doive être peint, il vaudrait mieux

peut-être l'imiter en métal et l'enfermer dans une cuirasse ciselée qui

ne laisse voir que le visage, et n'est même parfois percée qu'aux yeux,

et coupée qu'au poignet pour rendre les mains libres. Vous vous

expliquerez comme vous pourrez pourquoi un corps de métal paraît plus

décent aux yeux des prêtres grecs qu'une toile peinte en couleur de robe

de femme.

Vous n'êtes pas au bout: certains docteurs dont le nombre est assez

grand pour faire secte, se séparent consciencieusement de l'Église mère,

parce que celle-ci renferme aujourd'hui d'impies novateurs qui

permettent aux popes de donner la bénédiction sacerdotale avec trois

doigts de la main, tandis que la vraie tradition veut que l'index et le

doigt du milieu soient seuls chargés du soin de répandre les grâces du

ciel sur les fidèles.

Telles sont les questions agitées aujourd'hui dans l'Église gréco-russe,

et ne croyez pas qu'elles y passent pour puériles: elles enflamment les

passions, provoquent l'hérésie et décident du sort des populations dans

ce monde et dans l'autre. Si je connaissais mieux le pays, je

recueillerais pour vous bien d'autres documents. Revenons à nos hôtes.

Les grands seigneurs russes me paraissent plus aimables en province qu'à

la cour.

La femme du gouverneur d'Yaroslaf a, dans ce moment, toute sa famille

réunie chez elle; plusieurs de ses sœurs avec leurs maris et leurs

enfants sont logées dans sa maison: elle admet à sa table les principaux

employés de son mari qui sont des habitants de la ville; enfin son fils

(celui qui est venu me chercher en voiture), est encore d'âge à avoir un

gouverneur: aussi au dîner de famille étions-nous vingt personnes à

table.

Il est d'usage dans le Nord de faire précéder le repas principal par un

petit repas qui se sert dans le salon, un quart d'heure avant qu'on se

mette à table; ce préliminaire, espèce de déjeuner qui touche au dîner,

est destiné à aiguiser l'appétit et s'appelle en russe, si mon oreille

ne m'a pas trompé: _zacusca_. Des domestiques apportent sur des plateaux

de petites assiettes couvertes de caviar frais et tel qu'on n'en mange

qu'en ce pays, de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits

de mer et d'autres pâtisseries, sucrées et non sucrées; on sert aussi

des liqueurs amères, du vermout, de l'eau-de-vie de France, du porter de

Londres, du vin de Hongrie et de l'or potable de Dantzick, et l'on mange

et l'on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu'à un

étranger ignorant des usages du pays, et d'un appétit facile à

contenter, de se rassasier ainsi tout d'abord, et de rester ensuite

simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu'un

hors-d'œuvre. On mange beaucoup en Russie, et l'on fait bonne chère dans

les bonnes maisons; mais on aime trop les hachis, la farce et les

boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l'allemande, à

l'italienne, ou dans des pâtés chauds à la française.

Un des poissons les plus délicats du monde (le sterléd), se pêche dans

le Volga où il est abondant; il tient du poisson de mer et du poisson

d'eau douce, sans toutefois ressembler à aucun de ceux que j'ai mangés

ailleurs: il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d'un goût

exquis, et sa tête pointue, toute composée de cartilages, passe pour

délicate: on assaisonne ce monstre d'une manière recherchée, mais sans

trop d'épices: la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût

du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets

national à tous les autres ragoûts du pays, et surtout à la soupe froide

et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des

Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré, dont j'ai goûté

pour n'y plus revenir.

Le dîner du gouverneur était bon et bien servi, sans superfluité, sans

recherche inutile. L'abondance et la bonne qualité des melons d'eau

m'étonne; on dit qu'ils viennent des environs de Moscou, je croyais

qu'on les allait chercher plus loin et jusqu'en Crimée, où le sol est

plus fécond en pastèques que celui de la Russie centrale. Il est d'usage

en ce pays de poser le dessert sur la table dès le commencement du

dîner, et de servir plat à plat. Cette méthode a des avantages et des

inconvénients; elle ne me paraît parfaitement convenable que pour les

grands dîners.

Les dîners russes sont d'une longueur raisonnable, et les convives se

dispersent presque tous au sortir de table. Quelques personnes ont

l'habitude de faire la sieste à l'orientale; d'autres vont à la

promenade ou retournent à leurs affaires après avoir pris le café. Le

dîner n'est pas ici le repas qui finit les travaux de la journée; aussi

quand je pris congé de la maîtresse de la maison, eut-elle la bonté de

m'engager à revenir passer la soirée chez elle; j'ai accepté cette

invitation qu'il m'eût paru impoli de refuser: tout ce qui m'est offert

ici l'est avec tant de bon goût, que ni la fatigue ni l'envie de me

retirer afin de vous écrire ne me suffisent pour défendre ma liberté:

une pareille hospitalité est une douce tyrannie, je sens qu'il serait

indélicat de ne la point accepter: on met une voiture à quatre chevaux,

une maison à ma disposition, une famille entière s'occupe à me

distraire, à me montrer le pays: c'est à qui s'empressera de me faire

les honneurs de quelque chose; et cela se passe sans compliments

affectés, sans protestations superflues, sans empressement importun,

avec une simplicité souveraine: je n'ai pas appris à résister à tant de

bonne grâce, à dédaigner tant d'élégance; je céderais, ne fût-ce que par

instinct patriotique, car il y a au fond de ces manières si agréables un

souvenir d'ancienne France qui me touche et me séduit; il me semble que

je ne suis venu jusqu'aux frontières du monde civilisé que pour y

recueillir une part de l'héritage de l'esprit français au XVIIIe siècle,

esprit depuis longtemps perdu chez nous. Ce charme inexprimable des

bonnes manières et du langage simple me rappelle le paradoxe d'un des

hommes les plus spirituels que j'aie connus: «Il n'y a pas, disait-il,

une mauvaise action ou un mauvais sentiment, qui n'ait leur source dans

un défaut de savoir-vivre; aussi la vraie politesse est-elle la vertu;

c'est toutes les vertus réunies.» Il allait plus loin: il prétendait

qu'il n'y a de vice que la grossièreté.

Ce soir, à neuf heures, je suis retourné chez le gouverneur. On s'est

mis d'abord à faire de la musique, ensuite on a tiré une loterie.

Un des frères de la maîtresse de la maison joue du violoncelle de

manière à faire grand plaisir; il était accompagné sur le piano par sa

femme, personne pleine d'agréments. Grâce à ce duo, ainsi qu'à des airs

nationaux chantés avec goût, la soirée m'a paru courte:

La conversation de madame de ***, l'ancienne amie de ma grand'mère et de

madame de Polignac, n'a pas peu contribué à l'abréger pour moi. Cette

dame vit en Russie depuis quarante-sept ans; elle a vu et jugé ce pays

avec un esprit fin et juste, et elle raconte la vérité sans hostilité,

mais sans précautions oratoires; c'était nouveau pour moi; sa franchise

contraste avec la dissimulation universelle pratiquée par les Russes.

Une Française spirituelle et qui a passé sa vie chez eux, doit, je

crois, les connaître mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes; car ils

s'aveuglent pour mieux mentir. Madame de *** m'a dit et répété qu'en ce

pays le sentiment de l'honneur n'est puissant que dans le cœur des

femmes: elles se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du

mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d'argent, de

l'indépendance en politique; enfin selon madame de ***, la plupart

d'entre elles possèdent ce qui manque ici à la plupart des hommes: la

probité appliquée aux circonstances de la vie, même aux moins graves. En

général les femmes en Russie pensent plus que les hommes, parce qu'elles

n'agissent pas. Le loisir, cet avantage inhérent à la manière de vivre

des femmes, profite à leur caractère autant qu'à leur esprit; elles ont

plus d'instruction, moins de servilité, plus d'énergie de sentiment que

les hommes. Souvent l'héroïsme lui-même leur semble naturel, et leur

devient facile. La princesse Troubetzkoï n'est pas la seule femme qui

ait suivi son mari en Sibérie; beaucoup d'hommes exilés ont reçu de

leurs épouses cette sublime preuve de dévouement, qui ne perd rien de

son prix pour être moins rare que je ne la croyais; malheureusement leur

nom m'est inconnu. Qui leur trouvera un historien et un poëte? c'est

surtout pour les vertus ignorées qu'on a besoin de croire au jugement

dernier. La gloire des bons manquerait à la justice de Dieu; on conçoit

le pardon du Tout-Puissant, on ne concevrait pas son indifférence. La

vertu n'est vertu que parce qu'elle ne peut être récompensée par les

hommes. Elle perdrait de sa perfection et deviendrait un calcul servile

si elle était assurée de se voir toujours appréciée et rémunérée sur la

terre; la vertu qui n'irait pas jusqu'au surnaturel, au sublime, serait

incomplète. Si le mal n'existait pas y aurait-il des saints? le combat

est nécessaire à la victoire, et la victoire force Dieu même à couronner

le vainqueur. Ce beau spectacle justifie la Providence, qui pour le

procurer au ciel attentif, tolère les égarements du monde.

Vers la fin de la soirée, avant de me permettre de me retirer, on a,

pour me faire honneur, avancé de quelques jours une solennité attendue

depuis six mois dans cette famille: c'était le tirage d'une loterie de

charité; tous les lots composés d'ouvrages faits par la maîtresse de la

maison elle-même et par ses parents ou ses amis, furent étalés avec goût

sur des tables; celui qui m'est échu, je n'ose dire par hasard, car on

avait choisi mes billets avec soin, est un joli petit livre de notes

avec une couverture en laque. Je me suis hâté d'y écrire le jour du

mois, l'année, et d'ajouter quelques mots de souvenir en forme de notes.

Du temps de nos pères, on eût improvisé là des vers; mais aujourd'hui

que l'improvisation publique envahit l'existence, la mode des impromptu

de salon est passée. On ne va chercher dans le monde que du repos

d'esprit; et il y paraît. Les discours, la littérature éphémère, la

politique ont détrôné le quatrain et la chanson. Je n'eus pas l'esprit

d'écrire un seul couplet; mais je me dois la justice d'ajouter que je

n'en eus pas l'envie.

Après avoir pris congé de mes aimables hôtes que je dois retrouver à la

foire de Nijni, je suis retourné à mon auberge, fort satisfait de la

journée que je viens de vous raconter. La maison de paysan d'avant-hier

où j'étais hébergé, vous savez comment, et le salon d'aujourd'hui; le

Kamtschatka et Versailles, à trois heures de distance: voilà la Russie.

Je vous sacrifie mes nuits pour vous peindre ce pays tel que je le vois.

Ma lettre n'est pas finie, et déjà l'aube paraît.

Les contrastes sont brusques en ce pays; tellement que le paysan et le

seigneur ne semblent pas appartenir à la même terre. Il y a une patrie

pour le serf et une patrie pour le maître. Rappelez-vous que les paysans

russes ont cru longtemps le ciel réservé pour leurs maîtres. Ici l'État

est divisé en lui-même, et l'unité n'y est qu'apparente, c'est ce que je

remarque en Russie: les grands y ont l'esprit cultivé comme s'ils

devaient vivre dans un autre pays; et le paysan est ignorant, sauvage

comme s'il était soumis à des seigneurs qui lui ressemblent.

C'est bien moins l'abus de l'aristocratie que je reproche au

gouvernement russe, que l'absence d'un pouvoir aristocratique autorisé

et dont les attributions seraient nettement et constitutionnellement

définies. Les aristocraties politiquement reconnues m'ont toujours paru

bienfaisantes, tandis que l'aristocratie qui n'a de fondement que les

chimères ou les injustices des privilégiés, est pernicieuse, parce que

ses attributions restent indécises et mal réglées. Il est vrai que les

seigneurs russes sont maîtres et maîtres trop absolus dans leurs terres:

de là il résulte des excès que la peur et l'hypocrisie déguisent sous

des phrases d'humanité prononcées d'un ton doucereux, qui trompe les

voyageurs et trop souvent les chefs du gouvernement eux-mêmes. Mais à

vrai dire, ces hommes, bien que souverains dans leurs domaines les plus

éloignés du centre d'action politique, ne sont rien dans l'État; chez

eux ils abusent de tout, ils se moquent de l'Empereur parce qu'ils

corrompent ou qu'ils intimident les agents secondaires du pouvoir

légitime: mais le pays n'en est pas plus pour cela gouverné par eux;

tout-puissants pour le mal qui se fait en détail et à l'insu de

l'autorité suprême, ils sont sans force comme sans considération dans la

direction générale du pays. Un homme du plus grand nom en Russie ne

représente réellement que lui-même, il ne jouit d'aucune considération

étrangère à son mérite individuel dont l'Empereur est l'unique juge, et

tout grand seigneur qu'il est, il n'a d'autorité que celle qu'il usurpe

chez lui. Mais il a du crédit et ce crédit peut devenir immense s'il est

habile à le faire valoir, et s'il sait s'avancer à la cour et par la

cour dans le tchinn[10]; la flatterie est une industrie comme une autre,

mais comme une autre et plus qu'une autre, elle ne permet qu'une

existence précaire; cette vie de courtisan exclut l'élévation des

sentiments, l'indépendance de l'esprit, les vues vraiment humaines et

patriotiques, les grands desseins politiques, qui sont le propre des

corps aristocratiques légalement constitués dans les États organisée

pour étendre au loin leur domination et pour vivre longtemps. D'un autre

côté elle exclut la juste fierté de l'homme qui fait sa fortune par son

travail: elle réunit donc les désavantages de la démocratie et ceux du

despotisme, en excluant ce qu'il y a de bon sous ces deux régimes.

La Russie est gouvernée par une classe d'employés subalternes, sortie

des écoles publiques pour entrer dans les administrations publiques;

chacun de ces gens-là, le plus souvent fils d'un père venu des pays

étrangers, est noble dès qu'il a une croix à sa boutonnière; et notez

que ce n'est pas l'Empereur seul qui donne ces décorations; munis de ce

signe magique, ils deviennent propriétaires; ils possèdent de la terre

et des hommes: et ces nouveaux seigneurs, parvenus au pouvoir sans avoir

reçu en héritage la magnanimité d'un chef habitué de père en fils à

commander, usent de leur autorité en parvenus qu'ils sont; aussi

rendent-ils odieux à la nation et au monde le régime du servage

définitivement établi en Russie à l'époque où la vieille Europe

commençait à ruiner chez elle l'édifice féodal. Du fond de leurs

chancelleries ces despotes invisibles oppriment le pays impunément, ils

gênent jusqu'à l'Empereur lui-même qui s'aperçoit bien qu'il n'est pas

aussi puissant qu'on lui dit qu'il l'est, mais qui, dans son étonnement,

qu'il voudrait se dissimuler à lui-même, ne sait pas toujours où est la

borne de son pouvoir. Il la sent et il en souffre sans même oser s'en

plaindre: cette borne, c'est la bureaucratie, force terrible partout,

parce que l'abus qu'on en fait s'appelle l'amour de l'ordre, mais plus

terrible en Russie que partout ailleurs. Quand on voit la tyrannie

administrative substituée au despotisme Impérial, on frémit pour un pays

où s'est établi sans contrepoids ce système de gouvernement propagé en

Europe sous l'Empire français.

La Russie n'avait ni les mœurs démocratiques, fruit des révolutions

sociales et judiciaires que la France a subies, ni la presse, fruit et

germe de la liberté politique qu'elle perpétue après avoir été enfantée

par elle. Les Empereurs de Russie également mal inspirés dans leur

défiance et dans leur confiance, ne voyaient que des rivaux dans les

nobles et ne voulaient trouver que des esclaves dans les hommes qu'ils

prenaient pour ministres; ainsi, doublement aveuglés, ils ont laissé aux

directeurs de l'administration et à leurs employés qui ne leur faisaient

nul ombrage, la liberté de jeter leurs réseaux sur un pays sans défense

et sans protecteurs. Il est né de là une fourmilière d'agents obscurs

travaillant à régir ce pays d'après des idées qui ne sont pas sorties de

lui: d'où il arrive qu'elles ne peuvent satisfaire ses besoins réels.

Cette classe d'employés, hostiles dans le fond du cœur à l'ordre de

choses qu'ils administrent, se recrute en grande partie parmi les fils

de popes[11], espèce d'ambitieux vulgaires, de parvenus sans talent

parce qu'ils n'ont pas besoin de mérite pour obliger l'État à

s'embarrasser d'eux, gens approchant de tous les rangs et qui n'ont pas

de rang, esprits qui participent à la fois de toutes les préventions des

hommes populaires et de toutes les prétentions des hommes

aristocratiques, moins l'énergie des uns et la sagesse des autres; bref,

pour tout dire en un mot: les fils de prêtres sont des révolutionnaires

chargés de maintenir l'ordre établi.

Vous comprenez que de tels administrateurs sont le fléau de la Russie.

Éclairés à demi, libéraux comme des ambitieux, despotes comme des

esclaves, imbus d'idées philosophiques mal coordonnées et entièrement

inapplicables dans le pays qu'ils appellent leur patrie, quoique tous

leurs sentiments et toutes leurs demi-lumières viennent d'ailleurs, ces

hommes poussent la nation vers un but qu'ils ne connaissent peut-être

pas eux-mêmes, que l'Empereur ignore, et qui n'est pas celui où doivent

tendre les vrais Russes, les vrais amis de l'humanité.

Cette conspiration permanente remonte, à ce qu'on m'assure, au temps de

Napoléon. Le politique italien avait pressenti le danger de la puissance

russe; et voulant affaiblir l'ennemi de l'Europe révolutionnée, il

recourut d'abord à la puissance des idées. Il profita de ses rapports

d'amitié avec l'Empereur Alexandre, et de la tendance innée de ce prince

vers les institutions libérales, pour envoyer à Pétersbourg, sous

prétexte d'aider à l'accomplissement des desseins de l'Empereur, un

grand nombre d'ouvriers politiques, espèce d'armée masquée chargée de

préparer en secret la voie à nos soldats. Ces intrigants habiles avaient

mission de s'ingérer dans le gouvernement, de s'emparer surtout de

l'éducation publique et d'infiltrer dans l'esprit de la jeunesse des

doctrines contraires à la religion politique du pays. Ainsi le grand

homme de guerre, l'héritier de la révolution française et l'ennemi de la

liberté du monde, jetait au loin des semences de troubles, parce que

l'unité despotique lui paraissait prêter un ressort dangereux au

gouvernement militaire qui fait l'immense pouvoir de la Russie.

Cet Empire recueille aujourd'hui le fruit de la lente et profonde

politique de l'adversaire qu'il a cru vaincre, mais dont le

machiavélisme posthume survit à des revers inouïs dans l'histoire des

guerres humaines.

J'attribue en grande partie à l'influence occulte de ces éclaireurs de

nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées

révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans

les armées russes; et dont l'explosion a produit les conspirations que

noua avons vues jusqu'ici échouer contre la force du gouvernement

établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l'Empereur

actuel triomphera de ces idées en écrasant jusqu'au dernier tous les

hommes qui les défendaient.

J'étais loin de m'attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre

politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches

analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si

les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent

réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve

pas une partie du monde en trompant l'autre. Autant notre propagande

religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l'Église

catholique s'accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré

de civilisation qu'il domine de toute la supériorité de l'âme sur le

corps, autant m'est odieux le prosélytisme politique, c'est-à-dire

l'étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l'esprit

de rapine justifié par un trop habile sophiste qu'on appelle la gloire;

loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise:

l'unité ne peut naître que de l'élévation et de l'étendue des idées: or,

la politique de l'étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite

ou tyrannique; ses bienfaits sont toujours trompeurs: chaque nation doit

puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin.

La connaissance de l'histoire des autres peuples est utile comme

science, elle est pernicieuse quand elle provoque l'adoption d'un

symbole de foi politique: c'est substituer un culte superstitieux à un

culte vrai.

Je me résume: voici le problème proposé non par les hommes, mais par les

événements, par l'enchaînement des circonstances, par les choses enfin à

tout Empereur de Russie: favoriser parmi la nation les progrès de la

science, afin de hâter l'affranchissement des serfs; et tendre à cette

fin par l'adoucissement des mœurs, par l'amour de l'humanité, de la

liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les

destinées: telle est la condition sans laquelle nul homme ne peut régner

aujourd'hui, pas même à Moscou; mais ce qu'il y a de particulier dans la

charge imposée aux Empereurs de Russie, c'est qu'il leur faut marcher

vers ce but en échappant d'un côté à la tyrannie muette et bien

organisée d'une administration révolutionnaire, et de l'autre à

l'arrogance et aux conspirations d'une aristocratie vague d'autant plus

ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie.

Il faut avouer qu'aucun souverain ne s'est encore acquitté de cette

terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que

l'Empereur Nicolas.

Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris

qu'il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute

l'histoire dira: ce fut un grand souverain.

Il n'est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars

pour Nijni.

La Russie en 1839, Volume IV · 第 10 / 38 题