—Il fait jour à six heures, dit-il; à six heures moins un quart, je

serai demain au bois de Boulogne, porte d'Orléans... Votre arme?

—L'épée.

Le nabab écrivit sur son calepin:

«Six heures moins un quart, M. de Pontalès.»

Puis il salua de la main et monta l'escalier du Cercle.

Il n'y avait encore que très-peu d'habitués dans la salle du _trente et

quarante_ où Montalt jouait d'ordinaire.

C'était là qu'il se rencontrait presque tous les jours avec M. le

chevalier de las Matas et ses deux compagnons.

Son regard fit le tour de la chambre. C'était le chevalier qu'il

cherchait. Mais il ne le vit point dans les groupes rares qui causaient

avant de s'asseoir à la table de jeu.

Robert n'était pourtant pas bien loin. Il se cachait derrière la porte

entre-bâillée d'une salle voisine, et son doigt étendu désignait

justement le nabab à Vincent de Penhoël, qui était debout auprès de lui.

Vincent fit un geste de surprise.

—Quoi!... murmura-t-il, en êtes-vous bien sûr?

—Positivement sûr, répliqua Robert.

Vincent courbait la tête et semblait indécis.

Tout à coup il se redressa, et ses yeux brillèrent, au grand plaisir de

l'Américain, qui vit l'affaire faite.

—Oui... oui!... murmura-t-il en se parlant à lui-même, c'est vrai...

les deux nègres!...

Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les deux noirs auprès du nabab,

sur le bateau à vapeur.

—Voulez-vous me prêter six louis? dit-il à Robert.

Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.

—Ne me nommez pas, surtout!... murmura-t-il tandis que Vincent de

Penhoël entrait dans la salle du _trente et quarante_.

Ce dernier franchit à pas lents l'espace qui le séparait du nabab.

La figure de Montalt se dérida en l'apercevant.

—Eh! mais... s'écria-t-il, je ne me trompe pas... voici notre jeune

matelot breton.

Il lui tendit la main cordialement.

La main de Vincent de Penhoël resta immobile le long de son flanc. Il

avait la tête haute et les yeux baissés.

—Milord, dit-il, j'ai contracté deux dettes envers vous... La première

consiste en de l'argent prêté... je l'acquitte... Voici vos six pièces

d'or.

Un domestique du Cercle passait, portant sur un plateau des paquets de

cartes neuves.

—Joseph!... dit le nabab.

Le garçon s'avança.

Montalt lui mit les six louis dans la main.

—Voici pour boire un verre de vin à ma santé, mon brave..., dit-il.

Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:

—Mon cher ami, nous sommes quittes, à ce que je vois.

—Tout à l'heure!... répliqua Penhoël, car je vais vous payer aussi le

second service que vous m'avez rendu.

—Quel service?... demanda le nabab sans affectation aucune.

—Vous m'avez sauvé la vie, milord.

—C'est vrai!... dit Montalt, je l'avais oublié...

—Moi, je m'en souviens... et au lieu de vous tuer, comme j'en aurais

le droit, je vous offre une chance de salut.

Montalt regarda le jeune homme avec surprise.

Il n'y avait pas moyen de croire à une plaisanterie, car la

physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage

que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris

par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentré; ses

yeux menaçaient et sa voix avait peine à ne point éclater.

C'était un enfant énergique et fier, dont la colère ne s'usait point en

insultes vaines. Il avait le calme de la force.

Le nabab ne comprenait rien à cette scène.

—Ah çà! mon jeune ami, dit-il, avons-nous par hasard un grain de

folie?... Je vous demande en grâce pourquoi vous voulez me tuer?

—Pourquoi je veux vous tuer?... répliqua Vincent dont les sourcils se

froncèrent; vous vous souvenez, milord, que je vous ai conté autrefois

l'histoire d'une jeune fille qui s'était endormie, pure, sur un banc de

gazon le soir d'une fête... et qui se réveilla...

—Je me souviens, monsieur, interrompit précipitamment le nabab dont la

joue se décolora tout à coup.

—L'homme qui s'était glissé sous le berceau, reprit Vincent, n'avait

qu'un but en ce monde et qu'un espoir... réparer sa faute à force de

dévouement et d'amour...

—Quand on a vingt ans..., murmura le nabab qui semblait faire sur

lui-même un douloureux retour, c'est ainsi qu'est le cœur.

—Après deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois

de misère et de souffrances, le coupable avait enfin retrouvé sa

victime... il allait tomber à ses genoux et lui donner sa vie tout

entière... lorsqu'un misérable est venu enlever la jeune fille!...

Savez-vous le nom de ce misérable, milord?...

—Comment le saurais-je?... demanda Montalt.

Vincent fit peser sur lui son regard dur et perçant.

—Ne me mentez pas!... dit-il tandis que le nabab se redressait

instinctivement devant cette insulte; c'est vous qui l'avez fait

enlever, milord!... je le sais... j'en suis sûr!... Et voici comment

je paye ma dette envers vous. Je vous dis: Rendez-moi ma fiancée...

rendez-la-moi telle qu'elle est entrée dans votre hôtel... Je vous

croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur qu'il en est temps encore.

Le nabab tombait de son haut, car il ignorait complétement l'expédition

nocturne, faite, à l'aide de sa voiture et de ses nègres, par MM.

Édouard et Léon de Saint-Remy.

—Je vous tiens compte de vos bons sentiments à mon endroit, M.

Vincent, dit-il sans éprouver encore d'autre sentiment que la

surprise; mais il m'est absolument impossible d'en profiter... En

conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n'ai pas pris.

—Vous refusez?... murmura Vincent les dents serrées; prenez garde,

milord!

—Menacez... insultez..., répliqua Montalt; vous pourrez me mettre

l'épée à la main, M. Vincent... mais vous ne pourrez pas me fâcher...

J'ai l'intime conviction, voyez-vous, que vous êtes de bonne foi et que

vous battez la campagne.

Vincent garda un instant le silence.

—Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert la vie... vous n'en avez

pas voulu... C'est maintenant que nous sommes quittes... Que votre sang

retombe sur vous-même!... Moi, je me fais justice de mes propres mains,

parce que je suis un proscrit et que je ne puis demander protection aux

lois de mon pays.

Montalt tira de nouveau son portefeuille.

—A quelle arme voulez-vous m'immoler, mon jeune ami?... demanda-t-il.

—A l'épée..., répondit Vincent; et nous verrons si vous raillerez

demain, milord!...

—Demain..., répéta Montalt, j'ai un petit rendez-vous à six heures

moins le quart... je serai par conséquent libre à six heures... Vous

convient-il de venir me trouver à la porte d'Orléans, au bois de

Boulogne?

—Cela me convient.

Montalt écrivit sur son carnet immédiatement au-dessous de la première

mention:

«Six heures, M. Vincent.»

Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que M. le chevalier de las

Matas se frottait les mains, derrière la porte de la salle voisine.

Le jeu s'installait, et le banquier mêlait les cartes du trente et

quarante.

Les amateurs prenaient déjà place autour de la table.

Vers ce moment, il se passait une petite scène dans le vestibule du

club.

N'entrait pas qui voulait au Cercle des Étrangers; il fallait être

présenté par un adepte.

Étienne et Roger venaient d'être arrêtés dans l'antichambre par

l'employé, chargé de reconnaître les arrivants; ils avaient insisté de

leur mieux, mais la consigne était inflexible.

Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos

trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rôle du

hasard, et lui fournissaient des aventures.

Comme Étienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils

rencontrèrent, à la porte extérieure, ce brave monsieur qui les

avait accostés à la fête du nabab.

Le noble baron Bibander parut enchanté de la rencontre et leur offrit

une cordiale poignée de main.

—Eh! eh! eh!... dit-il, on fient sé gonsoler tes bédits châcrins

t'amour afec lé drente et garante... Eh! eh! eh!...

C'était un coup de la Providence.

—Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer...

Pouvez-vous nous aider à lever cet obstacle?

—Gomment tonc... répliqua Bibandier; à merfeille! engenté de fus être

acréable.

Il s'avança d'un pas important et magistral vers le contrôleur des

entrées; il lui dit quelques mots à l'oreille, et celui-ci salua.

—Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander;

maindenant, fus êtes chez fus!

La porte du Cercle s'ouvrit pour Étienne et Roger. Ils n'eurent pas

même la peine de remercier leur introducteur, qui avait traversé la

salle en trois enjambées, et rejoint M. le chevalier de las Matas, à

son poste d'observation, dans la chambre voisine.

—Bravo!... dit Robert; je lui ai déjà jeté deux bâtons dans les

jambes!

—Comment deux?...

—D'abord le Pontalès... Ensuite cet étourneau de Vincent, qui est

revenu de je ne sais où tout exprès pour nous prêter main-forte!...

—Chut!... fit Bibandier, voilà le bal qui commence!

Étienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.

Celui-ci était arrivé au paroxysme de sa mauvaise humeur. La première

querelle qu'il avait rencontrée sur son chemin l'avait plutôt réjoui

que contrarié. Ç'avait été une issue pour le fiel qu'il avait dans

l'âme; mais la provocation de Vincent rétablissait l'équilibre, et

ramenait ses idées sombres.

Il avait gardé de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service

rendu, Vincent revenait vers lui la main armée et la provocation à la

bouche.

Montalt ne fatiguait point son indolence à chercher longtemps la cause

de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son

cœur lui pesait.

Il était dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir à lui Étienne

et Roger.

Le jeune peintre avait la figure pâle et le regard indécis; les yeux de

Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.

Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Séid au sujet des

deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce

qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.

—Par quel hasard...? commença-t-il.

Étienne l'interrompit.

—Nous voudrions vous parler en particulier, milord..., dit-il d'un ton

froid et grave.

Il avait salué le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide

devant lui.

Montalt les regarda tour à tour, et il eut un vague souvenir des

paroles qui avaient glissé naguère sur son esprit.

—Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rêvé cela... On m'a dit que vous

vouliez me quitter.

—Nous voulons faire davantage, milord, répliqua Roger qui élevait la

voix malgré lui.

—Silence!... dit Étienne. Tu m'as promis de me laisser parler.

Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.

—Ah çà!... s'écria-t-il, est-ce que vous allez me prendre à partie,

vous aussi?... Vous ai-je, par hasard, enlevé vos maîtresses?...

—Milord!... milord!... interrompit Roger dont la colère faisait

bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure... et notre

vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!

Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.

—Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une gageure!... J'ai donc

deviné juste, messieurs... Vous venez me chercher querelle?

Roger ouvrit la bouche pour répondre. Étienne l'arrêta:

—Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une

affection pleine de reconnaissance et de respect... Vous-même, je crois

que vous aviez pour nous de la tendresse... Les apparences trompent

parfois...

—Les apparences!... répéta Roger en haussant les épaules; quand on a

vu, de ses yeux vu!...

Étienne lui demanda le silence d'un geste.

—Je voudrais tant m'être trompé!... reprit-il. Milord, il s'agit ici,

non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles...

—Deux..., interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.

Un peu de sang monta aux joues pâles du jeune peintre.

Il poursuivit pourtant avec le même calme:

—Il s'agit du bonheur de ma vie... et du bonheur de Roger... Nous

deux, milord, que vous avez traités en frères... en fils chéris... nous

n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez...

—Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne..., grommela Montalt; je

n'ai pas l'avantage de les connaître.

—Vous ne les connaissez pas... vous?... s'écria Roger impétueusement;

par le nom de Dieu, vous mentez, milord!

Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.

—Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes

frères... mes fils chéris, pour parler comme M. Étienne... sont décidés

à me couper la gorge... Je n'y puis absolument rien!

Étienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.

—Je ne vous insulte pas, moi, milord..., poursuivit-il d'une voix que

l'émotion faisait trembler... et je vous prie de pardonner à mon ami...

Il est bien malheureux!... Si vous pouviez savoir tout ce que nous

souffrons depuis hier!

Montalt fit un geste d'impatience.

Peut-être que, dès ce moment, la complète ignorance qu'il affectait de

montrer n'était plus très-sincère.

Peut-être que, malgré ces noms de Berthe et de Louise que les deux

filles de l'oncle Jean avaient pris auprès de lui, soupçonnait-il déjà

vaguement la vérité. Mais l'élément contrariant et fantasque de son

caractère était vivement excité; il recevait depuis le matin piqûres

sur piqûres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son

orgueil.

Désormais, il n'y avait plus de côté par où le prendre. Il redevenait

cet homme dur, intraitable, irascible, répondant aux prières parties du

cœur par la raillerie froide, et s'obstinant, à plaisir, dans son

rôle impitoyable.

Roger supportait à grand'peine les ménagements pris par le jeune

peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colère, non pas tant

pour Montalt que pour Diane elle-même, qu'il eût fallu croire perdue.

Il hésitait tant qu'il pouvait; il se forçait à douter; sa confiance

était grande comme son amour.

—Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites attention qu'à notre

souffrance, et répondez-nous... Dites-nous que nous nous sommes

trompés... donnez nous une preuve, la moindre...

Berry Montalt bâilla.

La rage étouffait Roger.

—Parfois..., poursuivit Étienne, fantaisie vous prend, nous le savons,

de cacher votre bonté sous des apparences de rudesse affectée... Mais

vous nous voyez devant vous, le cœur brisé... Ne jouez pas avec

notre torture!

Le nabab bâilla de nouveau.

—Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois

lancée dans la voie mauvaise, exagérait le mal comme le bien, j'ai

connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres

couleurs... J'ai tâché de me divertir du mieux que j'ai pu... et s'il

fallait, pour châtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons

pareils, j'y renoncerais.

—Alors, dit Étienne dont la tête calme et sévère se redressa, vous

refusez toute explication, milord?

—J'aime encore mieux me battre, monsieur!

—Choisissez donc entre nous, dit Étienne d'une voix basse et sombre,

et que ce soit un combat à mort!

—Moi!... s'écria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis

que vous êtes un lâche et un infâme!... Je ne voulais pas croire le

monde qui vous accusait de pousser vos débauches jusqu'aux excès les

plus honteux... Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous êtes

un misérable sans cœur, ni honneur!... Et si je n'ai pas votre vie

demain, c'est que vous me tuerez!

Le nabab avait tiré de sa poche le fatal calepin.

—Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en traçant quelques mots au

crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous épargner, mes

jeunes camarades.

La rage étouffa la voix de Roger.

—Eh bien!... dit Étienne, lequel choisissez-vous?

—Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. Étienne Moreau à six heures

et un quart... M. Roger de Launoy à six heures et demie... Je vous

demande pardon de fixer l'heure moi-même... mais vous n'êtes pas venus

les premiers.

Étienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour

l'empêcher de se ruer sur le nabab.

Celui-ci salua et s'éloigna en disant:

—Bois de Boulogne, porte d'Orléans... Messieurs, au plaisir de vous

revoir!

La scène s'était passée à l'une des extrémités de la salle. Montalt

gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.

Il plaça devant lui un paquet de billets de banque.

Jamais peut-être on n'avait pu voir sa belle figure aussi indifférente

et aussi froide.

Étienne avait entraîné Roger hors du club.

Il y avait un quart d'heure environ que le nabab était assis devant le

tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique

stoïcisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.

Après quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte

s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-être jamais vu au

Cercle des Étrangers, fit son entrée dans la salle.

Les domestiques lui avaient refusé longtemps le passage, et pour qu'on

l'introduisît enfin dans la noble assemblée, il n'avait fallu rien

moins que le nom de Berry Montalt, prononcé avec autorité. Mais le

nabab était une excellente pratique, et sa protection eût servi de

passe-port à un mendiant.

Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une différence

appréciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annoncé

l'entrée.

C'était un vieillard de grande taille, dont la tête courbée sur sa

poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait

des vêtements villageois de forme antique, usés jusqu'à la corde; sa

chaussure consistait en de gros sabots, bourrés de paille.

Le bruit inusité que produisait sa marche sur le parquet de la salle

fit tourner la tête à tout le monde. Montalt seul ne daigna point

prendre garde.

Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.

Nos trois gentilshommes, aux aguets derrière la porte de la chambre

voisine où le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu

donner le mot de l'énigme.

Le vieillard s'arrêta en face du tapis vert.

Sa taille se redressa, et sa tête relevée montra la beauté vénérable et

digne d'un noble visage de sexagénaire.

—Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se

nomme Berry Montalt?

—C'est moi, répliqua le nabab sans se retourner.

—Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard. J'ai à vous parler.

Montalt ne bougea pas.

—Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre

histoire. Il s'agit d'une jeune fille enlevée...

—Ma nièce..., interrompit le vieillard avec simplicité.

Un sourire courut autour de la table.

—Votre nièce, soit!... reprit le nabab, et vous venez me provoquer en

duel...

—C'est vrai... parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus

craindre les lois...

Montalt avait ouvert son calepin sur la table.

—Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous

avez l'idée folle d'accepter le défi de ce pauvre diable?

—Bois de Boulogne, porte d'Orléans..., prononça froidement Montalt au

lieu de répondre.

—Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.

—Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt, le crayon levé.

—Jean de Penhoël..., répondit le vieillard.

Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais

il se ravisa.

Une pâleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement

tandis qu'il écrivait sur son calepin à la cinquième place:

«Jean de Penhoël... Sept heures moins un quart.»

* * * * *

Derrière la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se

possédaient pas de joie.

—La farce est jouée!... dit Robert à ses deux acolytes; le vieux

surtout a été sublime!... Désormais, en supposant même qu'il en

réchappe... demain matin, nous aurons carte blanche, à dater de cinq

heures... Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!...

XX

LA VENGEANCE DE PENHOËL.

Le matin de ce jour, pour la première fois depuis deux mois, des

regards étrangers avaient pu mesurer l'affreuse misère du grenier où se

mouraient les anciens maîtres de Penhoël.

Jusqu'alors, le secret de ce dénûment absolu et de cette mortelle

détresse avait été surpris seulement par les deux filles de l'oncle

Jean.

Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier

roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu,

pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance

officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mêlait

point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, où la faim

torturait toute une famille, elle s'asseyait à sa table solitaire et

mangeait avec cet appétit concentré des amoureuses en retraite.

Madame Cocarde eût appris que ces malheureux locataires étaient

décidément morts de faim, qu'elle n'en eût pas perdu la moindre bouchée.

Il avait fallu que le hasard donnât l'éveil à un voisin charitable.

Le matin même, on était monté dans le grenier de Penhoël, et tout

d'abord, on avait transporté à l'hôpital le pauvre père Géraud, qui

s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que

l'épuisement et la famine.

Car, depuis que sa faiblesse l'avait cloué sur le matelas, le vieil

aubergiste refusait obstinément de manger, pour ne point diminuer la

part de pain de la pauvre famille.

En se retirant, le voisin, qui emmenait Géraud à l'hôpital, mit sur le

coin du matelas un petit écu de trois livres.

Il était pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.

Dès que le matelas fut vide, René de Penhoël se glissa sur ses mains

et ses genoux dans la poussière, afin de prendre la place encore

chaude du malade. Il trouva l'écu de trois livres et le glissa

furtivement dans sa poche.

Sa face hâve et comme pétrifiée eut un sourire idiot.

Madame était toujours assise à la place où nous l'avons vue la veille.

Ses deux mains se croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait à la

muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie était si pâle qu'on

aurait pu croire que la vie l'avait abandonnée.

L'oncle Jean était à genoux auprès d'elle et la contemplait en silence.

On frappa à la porte du grenier. L'oncle en sabots pensa que c'était le

voisin qui revenait.

—Entrez..., dit-il.

La porte s'ouvrit, et un homme, portant le costume de velours râpé des

commissionnaires, entra.

Il regarda tout autour de lui d'un air étonné.

—C'est ici que demeure M. Jean de Penhoël?

—Oui..., répliqua l'oncle; c'est moi qui suis Jean de Penhoël.

—Alors, reprit l'Auvergnat, c'est à vous que je dois donner cette

lettre.

Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le droit de s'échapper, car

la vue de cette misère lui chargeait le cœur:

—Il n'y a pas de réponse et la commission est payée... Salue bien,

messieurs et madame!

Il sortit brusquement; on l'entendit descendre l'escalier quatre à

quatre.

L'oncle avait entre les mains la lettre que Robert avait tracée à la

hâte chez un écrivain public du faubourg Saint-Honoré.

Cette lettre disait en substance:

«Vous avez du courage, vous aimez madame Marthe, et vous êtes

désormais le seul gardien de l'honneur de Penhoël.

«Blanche, votre nièce, est entre les mains d'un homme riche et

puissant... si puissant et si riche qu'on n'aurait point raison

de lui en s'adressant à la justice humaine.

«Vous avez été soldat, et vous êtes gentilhomme.

«Le personnage dont on vous parle est un Anglais du nom de Berry

Montalt; vous le rencontrerez au Cercle des Étrangers, rue

Saint-Honoré, nº...

«Pour être introduit au Cercle, le meilleur passe-port est le nom

de Berry Montalt lui-même.»

Tandis qu'il lisait, Marthe avait relevé sur lui son regard.

C'était quelque chose de si étrange qu'une lettre arrivant au

milieu de cette misère abandonnée.

L'oncle Jean lui baisa les deux mains.

—Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!... Dieu aura pitié de

nous.

Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle

n'avait plus la force d'être curieuse.

L'oncle prit son chapeau de paysan et s'éloigna.

Marthe était seule avec le maître de Penhoël. Pareille circonstance ne

s'était pas présentée une seule fois depuis leur départ du manoir; il

y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre père

Géraud.

Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, personne n'avait jamais

fait allusion à cette scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans

le grand salon de Penhoël au moment du départ.

René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5 · 第 2 / 11 段