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LES
BELLES-DE-NUIT.
IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
LES
BELLES-DE-NUIT
OU
LES ANGES DE LA FAMILLE
PAR
Paul Féval.
TOME V
BRUXELLES.
MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
LIVOURNE. LEIPZIG.
MÊME MAISON. J. P. MELINE.
1850
QUATRIÈME PARTIE.
PARIS.
(SUITE.)
XVII
Robert, Bibandier, Blaise et Lola étaient réunis dans cette salle de
l'hôtel des _Quatre Parties du Monde_, où nous avons vu l'ancien uhlan
prendre, avec l'honnête Graff, des leçons de patois germanique.
Blaise et Bibandier se tenaient côte à côte, à l'un des coins de la
cheminée; ils avaient l'air fort abattu. Le noble baron ne songeait
guère, ce matin, à faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de
Manteïra laissait de côté ses cartes biseautées.
A l'autre extrémité du foyer, madame la marquise d'Urgel s'enfonçait
dans une bergère et tenait ses yeux cloués au plancher. Elle avait à la
main un flacon de sels, dont elle se servait fréquemment. Son visage
était très-pâle; toute sa personne gardait des traces visibles de
l'émotion qui avait agité sa nuit.
Robert était pâle aussi, plus pâle peut-être que la marquise, mais il
portait la tête haute et une sombre résolution était dans son regard.
Il pouvait être neuf heures du matin.
Nos quatre compagnons venaient d'avoir un entretien où les reproches
amers et les chagrines récriminations s'étaient croisés en tous sens.
Le plus maltraité avait été le pauvre Bibandier, qui ne savait comment
excuser sa faiblesse.
Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne seraient jamais revenues
inquiéter l'association!
Il avait essayé d'abord de protester de son innocence; il avait affirmé
sous serment que, la nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne étaient
descendues toutes deux au fond de l'eau avec une pierre au cou.
Mais l'évidence le terrassait.
Diane et Cyprienne vivaient.
—Écoutez!... dit-il enfin avec l'émotion du coupable qui avoue son
crime, j'avais bu tant de cidre ce soir-là!... et puis je sentais bien
que mes misères étaient finies; car, en me mettant de moitié
dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre
caisse... Et je vous croyais si riches!
«On a le cœur tendre quand on est heureux... Je ne veux pas excuser
la chose, mais je l'explique... En entrant dans le bateau, je ne sais
pas si j'avais déjà des idées, mais la perche me trembla dans la main.
«Elles étaient là, couchées, toutes deux, si pâles et si jolies!
«Elles me regardaient avec leurs grands yeux doux et tristes.
«Le bateau glissait le long du courant, et j'entendais le bourdonnement
de la Femme-Blanche, qui semblait appeler sa proie. Sait-on ce qui
traverse l'esprit d'un homme dans ce diable de pays?... Je suis un peu
poëte, moi!... et j'ai peur des revenants...
«Vous avez beau hausser les épaules... Quand j'étais fossoyeur du bourg
de Glénac, j'ai vu plus d'une fois, par la fenêtre de ma loge, les
Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetière...
«Cette nuit, à travers le sourd fracas de la Femme-Blanche, je jurerais
que j'entendis les Belles-de-Nuit chanter...
«Elles appelaient leurs sœurs.
«Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des
patenôtres...
«Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir...
«Si bien qu'en arrivant au tournant, le cœur me manqua... Je déliai
les petites, qui se sauvèrent à la nage ou autrement, je n'en sais
rien...»
Le bon Bibandier se tut, omettant à dessein les cinquante pièces de six
livres offertes et acceptées.
Au moment où nous introduisons le lecteur à l'hôtel des _Quatre Parties
du Monde_, toutes ces explications étaient échangées. Robert avait
avoué sans beaucoup de restrictions ce qui s'était passé entre lui et
le nabab.
Pour se disculper, il prétendait bien que Berry Montalt avait introduit
quelque drogue enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait rien à
l'affaire.
La chose certaine, c'est qu'il avait raconté au nabab les événements
de Penhoël, et que le voile transparent dont il avait enveloppé son
histoire pouvait bien être déchiré par les deux filles de l'oncle Jean,
qu'un hasard diabolique mettait sous la main du nabab.
Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement
avait-il eu lieu, c'est ce que personne ne savait dire encore.
Et peu importait, en définitive.
On savait enfin, pour comble de malheur, que Blanche avait échappé à la
garde de Lola.
Les deux démons de Penhoël, comme on les appelait autrefois, Cyprienne
et Diane signalaient déjà leur présence!
Il n'était pas difficile de deviner qu'elles auraient mis Blanche sous
la protection du nabab.
Et maintenant, que faire? La partie semblait tellement compromise que
l'idée de fuir était venue à tout le monde.
Il n'était pas encore trop tard. A supposer même que Berry Montalt prît
en main les intérêts de Penhoël, il n'avait pas eu le temps de donner
l'éveil à la police. Les portes étaient ouvertes, et une bonne chaise
de poste, bien attelée, pouvait trancher d'un seul coup la difficulté.
Mais Robert de Blois était une étrange nature de coquin; il ne
connaissait la faiblesse qu'aux heures de prospérité. Quand les cartes
se brouillaient, quand les difficultés naissaient et grandissaient
à l'improviste pour lui barrer la route, il s'éveillait en quelque
sorte, ce n'était plus le même homme. Le courage lui venait et l'escroc
vulgaire se haussait à la taille des plus vaillants héros de cours
d'assises.
Il ne voulait pas fuir, lui; il prétendait voir clair à travers tous
ces dangers qui obscurcissaient l'horizon; il se sentait de
l'argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.
En somme qu'y avait-il? La probabilité d'un adversaire de plus. Qui
pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un allié à l'occasion?
Fallait-il renoncer à cet espoir? La lutte restait possible, et
l'ennemi qu'on ne pouvait se concilier, il fallait le perdre.
Au premier abord, cette ligue des Penhoël avec le nabab semblait, à la
vérité, formidable; mais cette ligue était-elle bien réelle?
Que de femmes s'étaient égarées dans ce voluptueux boudoir, où Blaise
et Bibandier avaient aperçu les filles de l'oncle Jean!
A cette heure, les filles de l'oncle Jean étaient déjà, peut-être, hors
de l'hôtel Montalt.
Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes filles perdaient les
trois quarts de leur force. Ce n'étaient plus que deux pauvres enfants,
isolées dans Paris, et plus faciles à perdre ici qu'au fond de la
Bretagne même!
Il y avait bien longtemps que, grâce à madame la marquise d'Urgel,
Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de
Penhoël.
Lola, comme nous l'avons dit, demeurait à quelques pas de la pauvre
maison où René, Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la
détresse. Robert connaissait parfaitement leur état, et cela lui
fournissait un argument péremptoire.
Il était manifeste en effet qu'à tout le moins cette partie de la
famille échappait à l'action du nabab. Penhoël, sa femme et le vieil
oncle étaient perdus dans ce trou.
Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne avaient habité
justement la même maison que les anciens maîtres de Penhoël. Depuis
leur arrivée à Paris, les deux jeunes filles sortaient dès le matin et
ne rentraient que le soir; elles n'étaient nullement connues dans le
quartier.
Blaise et Bibandier avaient dans les talents de Robert une grande
confiance, que sa maladresse de la veille ne suffisait point à entamer;
quant à Lola, elle appartenait à Robert, qui l'avait faite et dressée.
Malgré les récriminations et les reproches, l'Américain restait le chef
de la bande, et l'on attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il
fallait espérer ou craindre.
Il ne s'était point expliqué encore, et continuait silencieusement sa
promenade.
Quand il s'arrêta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.
—Nous étions des fous!... dit-il à voix basse et comme en se parlant
d'abord à lui-même; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le
bon sens aurait dû nous apprendre qu'il fallait y aller franchement et
tout d'un coup... Ces moyens adroits réussissent parfois, mais il faut
le temps... Et nous avons à peine six jours devant nous, sur lesquels
il faut prendre trois jours pour le voyage!
—Tu penses donc encore à Penhoël?... demanda Blaise.
—Comment diable!... s'écria Robert, si j'y pense!... Mais c'est là
que nous avons enfoui toutes nos belles années!... C'est le domaine
acquis par notre travail... On nous a dépouillés, volés, trahis, et tu
demandes si je songe à ravoir notre héritage!
—C'est que, murmura Blaise, depuis hier, notre position...
—Notre position?... elle est plus belle!... nous allions manquer le
coche à force de précautions... Le hasard, ou mon imprudence si vous
voulez, a précipité les choses et nous force à jouer le tout pour le
tout... C'est comme cela que j'aime à voir les parties s'engager!
Il se planta contre la cheminée, le dos au feu et les mains croisées
sur les basques de son habit. Sa tête pâle se redressait; il y avait
du feu dans son regard; nous eussions reconnu le hardi coquin,
partant un beau soir de l'auberge de Redon et marchant à la conquête
d'une fortune, sans autres armes que son audace.
Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.
—Hier, poursuivit l'Américain, vous vous moquiez de mes calculs
algébriques, et vous aviez raison, mes fils... Ma martingale a fait
fiasco!... le nabab est plus fort que je ne pensais... Tant pis pour
lui!... Au lieu de lui piper quelques centaines de mille francs, nous
prendrons son magot tout entier... c'est plus logique et plus franc.
Bibandier secoua la tête.
—Quand il s'agit de parler..., commença-t-il.
—Tais-toi, interrompit l'Américain; on te pardonne l'affaire des
petites... mais c'est à condition que tu garderas désormais le respect
convenable envers ceux qui valent mieux que toi... Voyons, mes fils!...
avons-nous fait notre devoir hier?... L'Endormeur connaît-il un peu les
êtres de l'hôtel?
—Couci... couci!... répliqua Blaise. On rencontrait à chaque porte ces
grands diables de cipayes...
—Et toi, baron, as-tu la piste des millions?
Bibandier répondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuité de la
veille:
—Il y avait cette grande belle femme qui se collait à mon bras, et qui
ne m'aurait pas quitté d'une semelle pour un coup de canon!...
—Est-ce de la boîte aux diamants que vous parlez? demanda Lola.
Tout le monde se tourna vers elle, et chacun l'interrogea du regard.
—Vous sauriez...? commença vivement Robert.
—Je sais, répliqua la marquise, qu'il la porte sur lui d'ordinaire;
quand il ne la porte pas sur lui, la boîte reste sous clef, dans un
petit meuble en palissandre, placé au pied de son lit.
—Et comment arrive-t-on dans sa chambre à coucher?
Lola prit une feuille de papier blanc et un crayon. En cinq ou six
traits elle traça une sorte de plan grossier, figurant le premier étage
de l'hôtel Montalt.
Nos trois gentilshommes s'étaient levés, et l'entouraient, suivant son
travail d'un regard avide.
Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit la porte du salon.
—Une lettre pressée pour M. le chevalier de las Matas..., dit-il.
L'Américain regarda la suscription; il ne connaissait point l'écriture
et se hâta de rompre le cachet.
Aux premières lignes parcourues, il eut un sourire, puis sa figure
exprima tout à coup l'incertitude et l'hésitation.
Le billet était ainsi conçu:
«Berry Montalt, esq., présente ses compliments à M. le chevalier
de las Matas, et le prie de vouloir bien lui fixer un rendez-vous
dans la matinée.»
Était-ce un piége?
Robert renvoya le domestique d'un geste, et passa la lettre à Blaise.
—Que vas-tu faire?... demanda celui-ci.
—Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.
L'Américain garda le silence.
Il s'accouda contre la tablette de la cheminée et mit sa tête entre ses
mains.
Au bout de quelques minutes, il releva les yeux sur Lola, qui avait
repris son apparence d'indifférente froideur.
—Cette chambre est-elle bien gardée?... demanda-t-il en suivant de
l'œil les lignes du plan ébauché.
—L'hôtel est plein de domestiques, répondit Lola, et les deux
nègres sont vigilants comme des chiens d'attache.
—Quand le nabab sort, dit encore l'Américain, les nègres le suivent?
—Toujours.
Robert se gratta le front comme un homme qui réfléchit profondément.
—Ça peut se faire..., murmura-t-il; j'ai vu le temps où l'Endormeur
était un gaillard déterminé.
—Il faudrait au moins savoir..., interrompit celui-ci.
—Nous en causerons, mon bon homme... et il y aura de l'ouvrage pour
tout le monde... même pour notre Lola qui, j'en suis bien sûr, garde
une dent à MM. Édouard et Léon de Saint-Remy...
La marquise, dont les joues s'étaient peu à peu ranimées, redevint pâle
à entendre prononcer ces deux noms.
Elle retroussa les manchettes de dentelle qui couvraient ses belles
mains, et montra deux traces bleuâtres entourant la naissance de ses
bras.
Les liens l'avaient cruellement blessée, et son orgueil de femme était
blessé plus cruellement encore.
Ses yeux brillèrent d'un éclat farouche, et sa bouche muette sourit
amèrement.
—Voilà une petite main, dit Robert, qui vaut mieux désormais que la
grosse patte de Bibandier!... Si, une fois, notre Lola tenait en
son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhoël...
—Je crois que je les tuerais!... interrompit la marquise d'une voix
sourde.
Robert se frotta les mains.
—Le fait est qu'elles vous ont indignement traitée..., reprit-il; mais
patience!... nous vous les livrerons pieds et poings liés... Ah! elles
s'attaquent à nous de nouveau!... Pour en finir avec certains embarras,
on est encore mieux à Paris qu'en Bretagne.
Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il lissa du revers de sa
manche.
—Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaieté forcée ou véritable,
mais je crois que j'ai là une idée qui va brusquer le dénoûment de la
comédie... Il est maintenant dix heures, et le Cercle des étrangers
n'ouvre qu'à onze; nous avons le temps.
Il tendit la main à Lola.
—Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en voiture et vous rendre
chez le petit Pontalès... Il faut qu'il soit au Cercle à onze heures...
Il trouvera là le nabab... Il le provoquera en duel...
—Mais..., dit Lola.
—Pontalès vous aime comme un fou... et vous arrangerez la chose...
Est-ce convenu?
—C'est convenu..., répliqua la marquise.
—Nous avons, d'un autre côté, poursuivit Robert, ces deux
étourneaux d'Étienne et de Roger.
—Pour ceux-là, s'écria Blaise, après ce que je leur ai fait voir hier,
je réponds d'eux!
—Tu es un bon garçon... et tu as fait là un coup de maître!... Moi,
je vais lui déterrer un adversaire auquel personne n'aurait songé,
j'en suis sûr, et qui tire l'épée comme feu Saint-George... Après ça,
je m'occuperai de notre ami Penhoël, que je me charge de rendre doux
comme un agneau... Peut-être irai-je à l'hôtel Montalt... Que je m'y
rende ou non, bon courage, mes enfants, la partie n'est pas perdue!...
D'ici à demain, nous avons le temps de travailler... et je vous promets
qu'après-demain, à l'heure où nous sommes, nous roulerons en bonne
chaise de poste sur la route de Bretagne!
Il franchit la porte et disparut.
Lola sortit à son tour pour exécuter sa promesse.
Sa tâche n'était pas fort malaisée. Le jeune Pontalès se laissait
dominer par elle complétement et l'aimait en esclave. Depuis qu'il
avait quitté la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et
bien qu'il connût le passé de Lola mieux que personne, il s'aveuglait à
plaisir, et n'était point éloigné de croire sincèrement qu'il possédait
les bonnes grâces d'une grande dame.
L'Endormeur et Bibandier, restés seuls, sonnèrent le déjeuner. Ils
se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel était le
plan de Robert, ils avaient confiance.
Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-être s'ils avaient pu voir,
en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.
Robert, qui avait cessé de se contraindre, aussitôt sorti de leur
présence, allait, en effet, maintenant, le long de la rue Saint-Honoré,
la tête basse et l'air découragé.
Il avait fait comme ces généraux intrépides, qui raniment à tout hasard
la vaillance de leurs soldats pour une dernière bataille, mais qui
n'espèrent point la victoire.
Ce n'est pas qu'il crût être sans ressource; seulement sa partie, qui
semblait sûre la veille, s'était gâtée en une nuit. Au lieu de jouer
un jeu tranquille et sûr, il fallait recourir aux moyens violents
et chanceux; il fallait, en un mot, payer de sa personne, et Robert
n'aimait point le danger.
Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d'avoir un plan tout
prêt et une ligne de conduite tracée. Maintenant qu'il n'avait plus à
répondre qu'aux interrogations de sa propre conscience, il s'avouait
son embarras et sa faiblesse.
Des idées vagues se croisaient dans le cerveau de Robert; il
entrevoyait bien le moyen d'engager la lutte, mais il y avait désormais
tant de chances contre lui!
Et la défaite, ici, devait être la ruine de tous ses espoirs.
Après des années de travail et de peines, le hasard le ramenait en
équilibre au bord d'un précipice. Nul moyen de reculer. Au delà de
l'abîme, il y avait la fortune.
Mais il fallait franchir l'abîme.
Et si le pied manquait, on roulait tout au fond, où menaçait la cour
d'assises...
Sans le savoir peut-être, l'Américain se dirigeait vers l'hôtel du
nabab. Tout en marchant, il travaillait à coordonner ses idées et à
voir clair parmi les difficultés de sa situation.
Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de
faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des années il
poursuivait un dessein devenu cher; il regardait les biens de Penhoël
comme étant son domaine. Selon lui, Pontalès l'en avait injustement
dépouillé. C'était une nature obstinée en ses projets. La pensée de
rompre une trame presque entièrement tissée et de commencer une tâche
nouvelle le navrait. Il tenait à son œuvre plus que nous ne saurions
dire, et puisait un courage inébranlable au fond de ses regrets.
Penhoël, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagnée
par tant de soins et par tant de combats!
Il n'avait point changé, depuis sa première arrivée en Bretagne. Son
rêve était toujours la vie paisible du propriétaire, les honneurs
politiques et la gloire de clocher.
C'est une chose bizarre, certainement, mais une chose avérée. Les neuf
dixièmes des voleurs de tous grades sont séduits par la pensée de cette
transformation. Ils sourient à l'idée de se retirer des affaires, ni
plus ni moins que les avoués ou les marchands de gilets de flanelle.
Après le travail, honnête ou non, le repos. Il y a bien des manières de
se faire un sort, comme on dit, et chacun caresse l'idée de prendre sa
retraite.
Une fois riche, on devient honnête homme; on couronne sa vie de rapines
par toutes sortes d'actions méritantes. Ne sait-on pas que le monde,
toujours complice, prodigue à ces diables, qui se sont faits ermites
sur leurs vieux jours, son estime banale et ses respects de hasard?
Penhoël! Penhoël! le bon pays! les champs fertiles, parmi les vastes
landes! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forêts peuplées
de gibier!...
Et encore la vengeance si douce! Quelle joie de prendre sa revanche sur
le vieux Pontalès!
Il y avait dans tout ceci, peut-être, un côté puéril; mais c'était une
passion réelle, et la passion, pour ne se point pouvoir discuter, en
est-elle moins irrésistible?
Aussi, entre les déboires récemment éprouvés, celui qui frappait Robert
à l'endroit le plus sensible était l'enlèvement de Blanche. Blanche
était pour lui une légitimation de son droit à l'héritage de Penhoël.
Le caractère faible de la jeune fille lui était assez connu pour
qu'il n'eût point fait entrer dans ses calculs la possibilité d'une
résistance efficace.
Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se souvenait point que ce
projet d'alliance était subordonné aux chances du retour de l'oncle
d'Amérique. Il regrettait Blanche, en supposant même qu'elle fût restée
pauvre, parce que Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours pour
lui la porte du manoir.
Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce moment, c'était Blanche
surtout qu'il cherchait à remplacer.
Pour cela, il n'y avait que René de Penhoël lui-même.
Mais, pour se servir de René d'une manière utile, la première
chose était de posséder la somme qui devait racheter le manoir, ou du
moins une grande partie de cette somme.
Et Robert s'ingéniait. Puis, tout à coup, la pensée du danger présent
se jetait à la traverse de ses combinaisons d'avenir.
Le nabab était là, devant lui, fort et armé de ses millions.
Était-il possible de le ramener? ou fallait-il désormais le combattre
comme un irréconciliable adversaire?
Là était la plus grande perplexité de Robert. Tantôt il avait envie de
se rendre à l'invitation de Berry Montalt, et de recommencer avec lui
une lutte d'adresse; tantôt il reculait, vaincu d'avance, parce qu'il
voyait, entre le nabab et lui, les sourires ennemis et moqueurs des
deux filles de l'oncle Jean.
Sa face pâle se rougissait alors de colère, et ses doigts se crispaient
convulsivement, tandis qu'une pensée de sang traversait son esprit.
C'étaient elles, les deux filles détestées, qui avaient suscité tous
les obstacles de sa route! La haine qu'il leur portait n'était plus
cette aversion de comédie qu'il gardait au vieux Penhoël; c'était la
haine tragique, à laquelle il faut la mort.
Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait dans son esprit,
sceptique pourtant, un caractère presque superstitieux.
Le résultat de ces réflexions fut qu'il y avait danger à remettre les
pieds chez le nabab, dont l'invitation cachait peut-être une embûche.
Une fois cette donnée admise, il fallait se tourner d'un autre côté.
Robert entra chez un écrivain public et demanda ce qu'il faut pour
écrire.
Il réfléchit durant quelques secondes, puis sa plume courut sur le
papier. La lettre était pour le vieux Jean de Penhoël.
Robert connaissait parfaitement le bon oncle en sabots; il savait
comment le prendre. Son billet, tracé en deux minutes, était un petit
chef-d'œuvre de concision et d'adresse. A la lecture de ces lignes,
le vieux sang de Penhoël devait bouillir dans les veines de l'oncle
Jean.
Et le bonhomme était une rude lame, malgré son air humble et ses
cheveux blancs.
Robert plia sa lettre à la hâte et la remit au commissionnaire du coin.
—Vous allez porter cela au nº... de la rue Sainte-Marguerite, dit-il;
vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu'au dernier étage
de la maison... En cherchant bien, vous trouverez la porte d'un grenier
où demeure une pauvre famille... Là, vous demanderez M. Jean...
S'il n'est pas là, vous garderez la lettre... Si M. Jean est là, il
vous interrogera quand la lettre sera lue... Vous lui répondrez que ce
billet vous a été remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies,
portant des jupes de laine rayée et des petits bonnets ronds.
Le commissionnaire leva son regard sur Robert.
—Tout ça fait bien de l'ouvrage!... dit-il.
Robert lui mit une pièce de cinq francs dans la main.
—Trouvez de la besogne comme ça tous les jours, mon brave,
répliqua-t-il, et vous pourrez mettre de côté pour vos vieux ans...
Allez vite!... Il s'agit d'une bonne œuvre, et vous savez que la
charité se cache.
L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il empocha la pièce et partit
comme un lièvre.
Robert, au lieu de continuer sa route vers l'hôtel du nabab, descendit
au hasard une des rues qui conduisent aux Champs-Élysées.
Il voulait établir, en une heure de calme complet, le bilan de sa
situation, et revenir auprès de ses acolytes avec un plan tout tracé.
Il faisait froid. A cette heure matinale, les Champs-Élysées étaient
déserts. L'Américain ne pouvait choisir un endroit plus propice à ses
méditations.
Aussi, s'en donnait-il à cœur joie, lorsqu'il rencontra, au
milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
C'était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui
dormait couché au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir,
la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans
l'herbe mouillée.
L'Américain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et
pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant près de
lui.
D'un seul coup d'œil il le reconnut.
—Vincent de Penhoël!... murmura-t-il avec étonnement.
Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.
—C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!... se dit-il en
prenant la main froide du jeune homme.
Au premier attouchement, Vincent s'éveilla en sursaut et se releva d'un
bond.
Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon n'avait fermé l'œil.
Au point du jour, après la course désespérée qu'il avait fournie, il
s'était traîné jusque-là pour éviter les regards, et la fatigue l'avait
vaincu.
Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des
événements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.
Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c'est à peine s'il
put reculer de quelques pas en chancelant.
Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la
main.
—Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais guère à cette
rencontre... Mais quel air effarouché vous avez là!... Vous ne me
reconnaissez pas?
—M. de Blois!... balbutia Vincent.
Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son
regard n'exprimait pas non plus une répugnance bien décidée.
Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise à la
ruine de Penhoël. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de
l'oncle Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau et gagné la loge
de Benoît Haligan.
Là on lui avait dit:
—René de Penhoël, et Madame et ton père ont été chassés du manoir; tes
sœurs sont mortes; Blanche a été enlevée.
Et il était reparti comme un homme frappé de folie.
Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de
Penhoël.
Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles
du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine
de Penhoël.
La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l'esprit, car il se
souvenait d'avoir ressenti, dès l'abord, pour cet homme, une répugnance
instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit,
et laissait Robert au second rang.
Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi héréditaire, le vieux
spoliateur de sa famille...
Robert devina la pensée qui était dans l'esprit de Vincent.
—Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhoël?... dit-il en mettant
de côté son sourire. Après si longtemps, vous rappelez-vous donc
encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en
Bretagne?... J'en serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond du
cœur une reconnaissance sincère à votre famille... S'il était permis
de parler ainsi, je dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à un
certain point... et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne
m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de
vous rendre un service.
Vincent baissa les yeux et garda le silence.
—M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai point de comptes à vous
demander... Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et
forcé d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée, j'en suis
sûr, trop longtemps à votre gré... Cette hospitalité, je l'ai payée
depuis... et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
Vincent releva la tête et le regarda en face.
—Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il, et j'ai vu Blanche
de Penhoël en compagnie de cette femme que vous aviez amenée au manoir
pour usurper la place de Madame...
—Lola?... s'écria Robert en secouant la tête. Puisque vous me
parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet,
qu'une bien faible partie des tristes événements qui ont ruiné votre
famille!... Lola que j'aimais tant!—car il faut l'avouer à ma honte,
je l'aimais!—Lola s'est tournée contre nous... Elle est devenue la
maîtresse du fils Pontalès...
—Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses regards sur ma cousine
Blanche?... demanda Vincent en pâlissant.
L'Américain prit un air étonné.
—Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enlevée?... murmura-t-il.
—Mais alors..., commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.
—Que sais-je?... interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme,
qui ne s'éloigna point cette fois; l'affection aveugle le cœur,
vous le savez bien... Tant que j'ai aimé cette Lola, je n'ai rien voulu
voir... je n'ai rien vu... Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous,
mes yeux se sont ouverts... J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la
perversité de cette femme... Il faut bien le dire: tout en restant la
maîtresse d'Alain de Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre
cousine.
Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils
froncés.
—Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Américain comme en se laissant
aller à ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu... Pontalès nous
chassa tous du manoir, hôtes et maîtres... Votre oncle René n'avait
plus rien... moi, au contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu,
quelques fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux de rendre à mon
pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi... Grâce à mes
petites ressources, René de Penhoël, sa noble femme et votre bon père,
M. Vincent, évitent au moins la misère, en attendant des jours plus
heureux.
L'Américain prononça ces derniers mots avec un accent d'émotion
véritable.
Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.
—Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie,
mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la
marine?... Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...
Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard
vers la grande avenue de l'Étoile, où passait une escouade de soldats,
suivis de loin par des sergents de ville.
Il quitta précipitamment le bras de Robert pour se jeter derrière un
arbre.
L'Américain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la
première fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait révélé dès
le début de l'entrevue, il déboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en
dépouilla vivement, et le tendit au jeune homme.
En de semblables instants, on ne fait pas de façons. Notre fugitif
endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masquée sa livrée de
prisonnier.
—Un pareil service fait oublier bien des choses... M. de Blois,
dit-il, et je vous remercie de bon cœur.
Ils se serrèrent la main avec une effusion mutuelle.
Les soldats passèrent auprès d'eux, sans même les remarquer.
—Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi
nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
—Je l'ai retrouvée, moi..., interrompit Vincent.
—En vérité! dit joyeusement Robert.
—Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!...
Vincent raconta en quelques mots son évasion du matin et le nouvel
enlèvement commis sur la personne de Blanche.
Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir profondément.
Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui n'a nulle idée de la chose
qu'on lui raconte.
—Ce ne peut pourtant pas être Pontalès cette fois! murmura-t-il quand
Vincent eut fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de femme
dans la voiture?
—Il y avait deux jeunes gens.
—Deux jeunes gens..., répéta l'Américain; deux jeunes gens!... Et vous
n'avez pas remarqué d'autre indice?
Vincent chercha dans sa mémoire.
—Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur le siége de devant et sur
celui de derrière deux grands nègres...
—Oh!... fit Robert.
Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:
—Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?
—Je l'ai perdue de vue là-bas..., répliqua Vincent, qui montra du
doigt l'angle de l'avenue Marigny.
—C'est cela!... s'écria Robert.
—Comment!... dit Vincent qui respirait à peine, vous sauriez...?
—Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime autrefois, M.
Vincent?... dit Robert au lieu de répondre.
—Ma captivité, répliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tué
en duel, à Madère, un des bretteurs les plus redoutés de la marine
française.
—Tant mieux!... car la justice est lente! et quand il s'agit d'une
jeune fille enlevée... Pontalès voulait du moins faire d'elle sa femme,
tandis que cet homme...
—Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait et qui parlait bref entre
ses dents serrées, si vous me mettez en face de cet homme, je vous
regarderai comme mon meilleur ami.
Robert tira sa montre qui marquait onze heures.
—Venez donc, M. Vincent!... s'écria-t-il, et que Dieu vous aide!
XVIII
RÊVE DE JEUNESSE.
Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla. L'habitude abrégeait
pour lui les effets de l'opium.
Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son
regard, appesanti par un reste de sommeil.
Le boudoir était désert.
On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d'un rêve
enfui.
—Elles étaient là..., murmura-t-il; quand j'ai fermé les yeux,
vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains...
et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les
voyais sourire...
Il passa le revers de sa main sur son front.
—Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il avec un accent de
tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans
ma mémoire... Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux
incrédules... Mon cœur dormait... Va-t-il s'éveiller pour de
nouvelles tortures?
Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa,
rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.
—Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne veux plus croire... Oh! le
hasard aura beau m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon cœur
est mort!...
Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré
lui:
—Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être un songe, pourtant!...
J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de
Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait
plus jeune de vingt années... Voici encore la harpe au milieu de la
chambre... Où donc sont-elles?
Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela
doucement:
—Berthe!... Louise!
C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient donnés.
On ne répondit point.
Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixés sur la porte de la
chambre aux costumes, où il s'attendait sans doute à voir paraître les
figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression
tendre et caressante.
Personne ne parut sur le seuil.
Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main
le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au
milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.
Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.
—Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut; misérable fou! ce sont des
femmes!... N'ai-je pas assez souffert?...
Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, où les nègres
veillaient d'ordinaire.
—Séid!... appela-t-il.
Point de réponse encore.
Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans
le silence du corridor.
—Séid!... Obbah!...
Rien. C'était la première fois que les noirs restaient muets à son
appel.
Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances
ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou
de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le
corridor et gagna sa chambre à coucher.
Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses
réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.
Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait
dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation,
luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet
de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les
jours de sa jeunesse.
Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?
Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois
accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance
avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à
l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un
chiffre, gravé par sa propre main.
C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel
montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient
au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se
couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune
fille s'avançait à pas lents.
Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de
vierge!
Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les
ondes molles de ses blonds cheveux.
Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la
marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec
lenteur.
Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille
crédule: «M'aime-t-il un peu?... M'aime-t-il beaucoup?...»
Et, suivant que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille
rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes...
Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait
mourir à sa lèvre...
Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi le silence et modulait
simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des
_Belles-de-Nuit_ dont les jeunes filles avaient bercé naguère son
premier sommeil.
Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et
des larmes.
Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait
bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le
lointain. Où était la blonde jeune fille?
Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un
noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le
chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs.
C'est à peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.
La jeune fille dormait.
Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter dans sa gorge, et, le
long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de
son front.
La passion le plongea bientôt dans un rêve d'extase.
Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de
séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.
Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.
Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.
Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs
parurent à la fois.
Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins
qu'ils lui donnaient chaque jour.
Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.
Sa toilette achevée, il les renvoya d'un geste.
On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de
ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de
navrantes et terribles secousses; mais, à part la pâleur de son front
et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous de sa paupière, son
visage sévère et froid ne montrait aucun signe d'émotion.
Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la
chambre; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée
et brûlante l'air frais des matinées d'automne.
La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce
berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l'histoire de
cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
Il se rejeta violemment en arrière et referma d'un geste brusque les
battants de la croisée.
Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.
—Si je croyais...? murmura-t-il.
Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux
au ciel.
Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son
lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle
de diamants.
Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu'il tint,
durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'eût point osé
l'ouvrir.
En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires
et indéfinissables.
—Si je croyais?... répéta-t-il en pressant son front à deux mains.
Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands
pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point à réprimer.
Tout en marchant, il murmurait:
—Il faut que je sache!... Peut-être ai-je à me repentir?... Si Dieu
était bon!... et si mon cœur n'était pas mort.
Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier
quelques lignes rapides.
C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:
_A M. le chevalier de las Matas,
hôtel des Quatre Parties du monde._
—Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au
bruit de la sonnette; qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai
ici jusqu'à onze heures.
Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de
son secrétaire.
—Il me faut cette lettre! murmura-t-il après un instant de silence.
Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conservée pour s'en servir à
l'occasion... Il me la faut!... Dussé-je la payer au poids de l'or, je
la veux!
Il regarda la pendule qui marquait dix heures.
Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:
—Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?... Tout
cela n'est-il point mensonge?...
Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche
lente des aiguilles.
Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son
visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se
passait au dedans de lui-même.
Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir
était au seuil de sa conscience; mais, d'un autre côté, une réaction
lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis
quelques heures.
Il voulait se persuader qu'il avait honte et pitié de lui-même, et la
servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait
sincèrement pitié de sa faiblesse.
Quand l'idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son
chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec
impatience et colère.
Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de
leurs nouvelles, mais il se retint toujours.
Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comédie de
la veille?
Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser
sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes
avait été trop vive et trop profonde pour qu'il pût la jeter, à
volonté, hors de son cœur.
Il avait beau chercher à se tromper lui-même: cette impression ne
pouvait être l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé;
elle était le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie.
Elle était un remords et un souvenir.
Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces
deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir, et sa colère s'en
augmentait sourdement.
Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua
brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne
fois, du fardeau importun de ses pensées.
—Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!... Je suis las de ces fades
angoisses!... et je leur dis adieu pour toujours... Séid!
Le noir parut.
—Fais atteler, lui dit Montalt.
Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait du moins un mot de
ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention
si chère, et que l'on avait même instituées, pour ainsi dire, les
maîtresses de la maison.
Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de
Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait guère
et réalisait, dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance passive.
Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et
monta dans sa voiture en disant au cocher:
—Au Cercle!
XIX
LE CALEPIN DE MONTALT.
Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà
du Palais-Royal. C'était une maison de jeu, qui se donnait des airs de
club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux _Enfers_ de Londres.
On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise, avec l'habit noir, la
cravate blanche et l'escarpin.
Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté
ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il
trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se
succèdent autour du tapis vert.
Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'émotion, mais
l'oubli et le sommeil du cœur. Il y avait des années que sa
conscience n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement
l'assiégeaient.
Il était mécontent de lui-même; il se reprochait amèrement ce qu'il
appelait sa faiblesse; il eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa
sourde colère.
En un mot, il était dans cet état où les nerfs révoltés demandent
un choc, et où les médecins vous ordonneraient volontiers une bonne
querelle comme mesure hygiénique.
A ce point de vue, la détestable humeur du nabab allait être servie à
souhait, grâce aux bons soins de nos trois gentilshommes.
Au moment où son équipage s'arrêtait en face du club, une autre voiture
quittait la place et s'éloignait au grand trot.
Une tête de femme s'était penchée à la portière et s'était retirée
précipitamment à la vue de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.
La dame regarda par l'autre portière et fit un signe de la main à un
jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.
Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage disparut.
Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme,
habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d'un peu
d'exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un
magnifique binocle d'or.
Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.
Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.
—Un mot, milord!... dit-il.
Le nabab s'arrêta.
—C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?
—Oui, répondit le nabab.
—Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontalès.
Montalt, qui n'avait pas même daigné lever les yeux sur lui
jusqu'alors, tressaillit légèrement et le regarda.
—Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?
—J'aurais une explication à vous demander, milord... Vous connaissez
madame la marquise d'Urgel?
—Je ne sais pas..., répondit Montalt.
—Comment!... vous ne savez pas?... répéta le jeune Pontalès qui éleva
la voix.
—Non, monsieur... Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?
Le petit Pontalès sortait de l'équipage de Lola. Il avait la tête
fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le
rouge au front.
—J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des
inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à
l'aide d'une prétendue ignorance les suites d'une première lâcheté.
Vous avez insulté une femme... une femme que j'aime, milord... et que
je me fais gloire d'aimer.
Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on eût dit
qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.
—Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès..., dit-il enfin. Je ne
sais pas si j'ai insulté votre maîtresse... mais vous me déplaisez,
monsieur!
—Alors nous allons nous entendre.
Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.
—Nous allons nous entendre, M. de Pontalès..., poursuivit-il; car
je ne suis pas de ceux qui choisissent leurs adversaires... et il
m'importe peu, je vous jure, quand mon humeur est de me battre, d'avoir
affaire à un vrai gentilhomme ou à un fils de manant, affublé de la
peau d'un comte!
—Monsieur!... s'écria Pontalès qui pâlit et recula d'un pas.
Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouillé le bout de son crayon.