mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être
elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que
justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se
tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons
qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en
vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il
compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait
être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se
gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées,
telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant Mme de Saint-Loup rentrer
comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il compromettait
ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un
naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement
aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine
infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas
été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon
départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez
lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans
causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé
seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée
Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par
l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était
autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de
M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon
pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un
côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du
baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a
cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y
mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de
nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez
de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait
quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire,
c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses
qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez
les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi
fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus
les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours
les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre
de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux
que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement
la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en
épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en
général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son
existence.
Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et
sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il
s'agissait) et que c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse
et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle
faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se
recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font
refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui
des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la
même énergie qu'elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait
aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre fils
avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation
douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter
tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment
bâclé le mariage de Robert avec Gilberte--ce qui lui avait
certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le
faire rompre avec Rachel--que dans la peur qu'il ne commençât avec une
autre cocotte--ou peut-être avec la même, car Robert fut long à
oublier Rachel--un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.
Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la
princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec
n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous
serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle
était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était
pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une
certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me
renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je
n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu
interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme
c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le
désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais
les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi,
c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par
la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance
perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour
la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si
Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle
orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts
charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me
rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de
Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup
plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours
que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu
avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul
pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore
sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse
sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un
restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu
pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de
lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux
jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait
très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte
avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher,
commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su
commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la
littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une
bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait
symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il
était assis à côté de Gilberte--déjà grosse--(il ne devait pas
cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à
côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa
femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais
au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il
levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne
durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance
semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches
entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel
client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur
lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses
amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que
le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent
observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel,
avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus
intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne
le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur
Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et
partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps
bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup
par Mme de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur, me
dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La
première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma
avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de
Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous
avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez
Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu
déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa
maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se
rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise
de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle
lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de
l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait
besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je
sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout
au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la
gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec,
c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui
mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car
on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de
peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour
moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de
lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait
été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses,
en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant
que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes
entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et
du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le
banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que
le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes,
pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs
innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles
sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres
épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de
sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est
rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement
même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout,
et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté
de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se
fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé
du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft.
Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup
n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore
uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner
rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à
Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment
capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les
hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une
indifférence, sincère, je le crois, en partie--car il était devenu
très sec,--et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait
attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à
Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait
de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit:
«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe
pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne
peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite
restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se
remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de
ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un
instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à
Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel,
afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie
ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car
elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que
l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent
l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme,
c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à
cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il
eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de
s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux,
et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui
restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans
plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha
pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette
générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait
su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse
à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au
contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels
seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie
d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est
d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui
avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus
beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en
l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les
deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne
furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit
ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue
d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut Mme Swann. Si pour
Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double
auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement
dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part le
prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et
qu'elle avait hérité de lui, Mme de Forcheville en revanche eût
préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait
des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,--qui se
trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,--décrassé
qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé
par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la
volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde,
flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le
gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la
dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de
Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue,
mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les
moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle
robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle
avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et--quel
ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?--elle avait une fille
adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et
naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle
l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la
première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui
n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère,
c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte,
d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette
s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en
récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse
envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur
que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi,
grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns
disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait
dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir
besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus
casqué--voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours,
semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait
jamais été aussi élégante.
Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre
contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le
caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait
sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie
vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était
peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui
donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert
avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il
s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa
maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle,
enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose
de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition
involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de
Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d'une autre,
bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il
aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât
protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir
combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche,
était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que
tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise
maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène
assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus
particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il
avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci
Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il
avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a
longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le
puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant
eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel,
d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à
cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la
domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et
l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que
peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait
volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire
bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle,
l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en
souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un
Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à
ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus,
les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des
désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il
pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je
l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que
«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance
entre Charlie et Rachel--invisible pour moi--avait-elle été la planche
qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de
son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce
dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles
d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là
à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire
attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il
adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien
tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine
attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au
baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces
goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son
poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de
dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées,
toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de
donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre
lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits
impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des
particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans
cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne
serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté
d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des
Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille
pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien
épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y
perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais
aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et
si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je
lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de
ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière
aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la
duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi,
sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela
non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre
chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais
de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné
à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne
m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année,
comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de
Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais
trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or
il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous
n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement
par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le
faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont
fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop
tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir
spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis
ce que m'avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne
doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes
gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs.
L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui
excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé
ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que
je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement
éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du
restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais
obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.