J'avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert,

mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être

elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que

justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se

tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons

qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en

vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il

compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait

être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se

gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées,

telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant Mme de Saint-Loup rentrer

comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il compromettait

ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un

naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement

aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine

infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas

été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon

départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez

lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans

causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé

seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée

Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par

l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était

autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de

M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon

pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un

côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du

baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a

cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y

mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de

nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez

de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait

quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire,

c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses

qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez

les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi

fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus

les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours

les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre

de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux

que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement

la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en

épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en

général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son

existence.

Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et

sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il

s'agissait) et que c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse

et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle

faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se

recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font

refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui

des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la

même énergie qu'elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait

aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre fils

avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation

douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter

tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment

bâclé le mariage de Robert avec Gilberte--ce qui lui avait

certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le

faire rompre avec Rachel--que dans la peur qu'il ne commençât avec une

autre cocotte--ou peut-être avec la même, car Robert fut long à

oublier Rachel--un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.

Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la

princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec

n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous

serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle

était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était

pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une

certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me

renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je

n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu

interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme

c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le

désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais

les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi,

c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par

la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance

perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour

la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si

Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle

orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts

charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me

rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de

Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup

plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours

que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu

avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul

pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore

sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse

sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un

restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu

pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de

lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux

jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait

très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte

avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher,

commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su

commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la

littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une

bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait

symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il

était assis à côté de Gilberte--déjà grosse--(il ne devait pas

cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à

côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa

femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais

au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il

levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne

durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance

semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches

entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel

client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur

lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses

amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que

le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent

observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel,

avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus

intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne

le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur

Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et

partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps

bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup

par Mme de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur, me

dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La

première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma

avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de

Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous

avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez

Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu

déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa

maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se

rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise

de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle

lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de

l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait

besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je

sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout

au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la

gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec,

c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui

mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car

on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de

peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour

moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de

lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait

été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses,

en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant

que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes

entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et

du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le

banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que

le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes,

pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs

innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles

sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres

épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de

sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est

rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement

même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout,

et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté

de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se

fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé

du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft.

Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup

n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore

uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner

rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à

Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment

capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les

hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une

indifférence, sincère, je le crois, en partie--car il était devenu

très sec,--et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait

attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à

Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait

de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit:

«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe

pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne

peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite

restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se

remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de

ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un

instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à

Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel,

afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie

ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car

elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que

l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent

l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme,

c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à

cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il

eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de

s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux,

et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui

restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans

plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha

pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette

générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait

su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse

à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au

contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels

seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie

d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est

d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui

avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus

beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en

l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les

deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne

furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit

ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue

d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut Mme Swann. Si pour

Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double

auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement

dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part le

prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et

qu'elle avait hérité de lui, Mme de Forcheville en revanche eût

préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait

des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,--qui se

trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,--décrassé

qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé

par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la

volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde,

flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le

gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la

dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de

Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue,

mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les

moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle

robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle

avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et--quel

ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?--elle avait une fille

adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et

naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle

l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la

première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui

n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère,

c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte,

d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette

s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en

récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse

envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur

que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi,

grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns

disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait

dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir

besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus

casqué--voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours,

semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait

jamais été aussi élégante.

Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre

contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le

caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait

sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie

vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était

peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui

donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert

avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il

s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa

maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle,

enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose

de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition

involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de

Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d'une autre,

bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il

aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât

protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir

combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche,

était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que

tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise

maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène

assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus

particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il

avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci

Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il

avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a

longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le

puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant

eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel,

d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à

cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la

domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et

l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que

peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait

volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire

bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle,

l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en

souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un

Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à

ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus,

les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des

désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il

pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je

l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que

«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance

entre Charlie et Rachel--invisible pour moi--avait-elle été la planche

qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de

son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce

dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles

d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là

à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire

attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il

adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien

tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine

attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au

baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces

goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son

poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de

dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées,

toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de

donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre

lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits

impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des

particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans

cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne

serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté

d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des

Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille

pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien

épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y

perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais

aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et

si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je

lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de

ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière

aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la

duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi,

sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela

non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre

chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais

de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné

à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne

m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année,

comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de

Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais

trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or

il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous

n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement

par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le

faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont

fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop

tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir

spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis

ce que m'avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne

doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes

gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs.

L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui

excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé

ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que

je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement

éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du

restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais

obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.

Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 11 / 12 段