Alors la Duchesse avait passé à la promulgation d'autres décrets qui,

s'appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu'elle était

maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne parlait pas à la

petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle, la Duchesse ressentait

une curiosité, comme d'un endroit nouveau, que ne venait pas lui

masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann.

D'ailleurs tant de sentiments différents peuvent contribuer à en

former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque

chose d'affectueux pour Swann dans cet intérêt. Sans doute--car à

tous les étages de la société une vie mondaine et frivole paralyse la

sensibilité et ôte le pouvoir de ressusciter les morts--la Duchesse

était de celles qui ont besoin de la présence--de cette présence

qu'en vraie Guermantes elle excellait à prolonger--pour aimer vraiment,

mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent

ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par

l'irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient

après leur mort. Elle avait presque alors un désir de réparation,

parce qu'elle ne les imaginait plus--très vaguement d'ailleurs--qu'avec

leurs qualités, et dépourvus des petites satisfactions, des petites

prétentions qui l'agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait

parfois, malgré la frivolité de Mme de Guermantes, quelque chose

d'assez noble--mêlé à beaucoup de bassesse--à sa conduite. Tandis

que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent

plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce

qu'auraient désiré ceux qu'elle avait maltraités, vivants.

Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu

d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de

dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en

repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq

ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes

moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine.

Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses

ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire

par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient

aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente

Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence; même

une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui

lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la

Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui

ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des

proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner.

Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais

même de toutes les familles royales.

D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on

apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire,

on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle

femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de Mme de

Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils.

Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu'un tel mariage

serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu'elle n'y avait

jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il faisait beau, et que

M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes

arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient

eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de

chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa

maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils

avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une

visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris

perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore

étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait

l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à

vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous demander de venir lundi

à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a

prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets

tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...»

ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une

personne étant une disposition collective et naissant identique en

chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à

l'égard de Mlle Swann était tombée et qu'elle était curieuse de la

connaître. Mme de Guermantes acheva d'arranger son voile et choisit une

ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me fasse,

je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette petite.

Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu _contre_ elle. Simplement je

ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les faux-ménages de nos

amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison, répondit le

Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus

ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit Mme de

Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte.

Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques

explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère,

d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de

l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde

sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et

ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.

Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore

Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses;

à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous

avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit Mme de

Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le

chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait

l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très

exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle

_très bien_.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu

la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très

bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait

voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à

cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à

ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère

Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M.

de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous

vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on

sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu

autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!»

On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en

vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander

pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg

Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le

flatter de l'exception faite--le temps qu'on cause--en faveur de

l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps

pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le

moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs,

d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être

grossier.

Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant

alors se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes était

aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois

dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion

qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était

charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur

Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette

jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et

que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si

les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la

profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât

précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions,

soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était

l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que

dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il

s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien

faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il

écoutait avec une visible impatience.

Du reste Mme de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, ajouta

avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez,

c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais

aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de

Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince

avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin

de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé

lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec

tous les gens de cette même société, et comme si Mme de Guermantes

avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son

père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à

l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en

relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour

singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une

certaine personne.

Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la

conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant

hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que

reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à

Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont

la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec

qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant

elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne

la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec

un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres

défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte

ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité

oisive de M. et de Mme de Guermantes: «Avez-vous remarqué la manière

dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son

mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire

la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout

à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très

supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de

bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était

pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas

spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un

ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait

personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse

qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il

préférait prendre un air incompris.

Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant

on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père»

qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette

époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à

Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa

distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était

admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et

savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et

désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître

par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais

c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom

de Swann.

Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui

autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les

avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de

Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à

sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les

goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un

ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne

pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient

montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle

voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait

fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa

peinture».

Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.»

«Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément

vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est

admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui

n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens,

c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de Mme de

Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien

mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans

un article du _Figaro_. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit

un article dans le _Figaro_? s'écria M. de Guermantes avec la même

violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui,

hier.» «Dans le _Figaro_, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien.

Car nous avons chacun notre _Figaro_ et, s'il avait échappé à l'un de

nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le

duc fit chercher le _Figaro_ et se rendit à l'évidence, comme si,

jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le

journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez

fait un article dans le _Figaro_?» me dit la duchesse, faisant effort

pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin,

vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela

avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela

tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que

tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme

personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la

barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne

croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le

prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?»

demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des

gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps.

«Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la

duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!»

dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement,

comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes

intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le

fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond

ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné,

cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était

alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon

petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon

beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à

l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très

généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car

personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le

verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez

duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin:

«Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est pas

toujours très inventif--«Merci, Oriane», dit le duc sans

s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé--avisa

un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et

toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien

je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de

Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un _english_[1].»

On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres

éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie,

dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains

livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la

flèche de Bourges.

On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de déposer. «Je ne

sais pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est à vous que je

dois ça, Basin. Ça ne vous a pourtant pas si bien réussi ce genre de

relations, mon pauvre ami», et se tournant vers Gilberte: «Je ne

saurais même pas vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez

certainement pas, elle s'appelle Lady Rufus Israël.»

Gilberte rougit vivement: «Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui

était d'autant plus faux que Lady Israël s'était deux ans avant la

mort de Swann réconciliée avec lui et qu'elle appelait Gilberte par

son prénom), mais je sais très bien, par d'autres, qui est la personne

que vous voulez dire.» C'est que Gilberte était devenue très snob.

C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit

maladroitement, demandé quel était le nom de son père non pas

adoptif, mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce

qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann,

changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque

cela faisait de ce nom d'origine anglaise, un nom allemand. Et même

elle avait ajouté, s'avilissant pour se rehausser: «on a raconté

beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois

tout ignorer.»

Si honteuse que Gilberte dût être à certains instants en pensant à

ses parents (car même Mme Swann représentait pour elle et était une

bonne mère) d'une pareille façon d'envisager la vie, il faut

malheureusement penser que les éléments en étaient sans doute

empruntés à ses parents, car nous ne nous faisons pas de toutes

pièces nous-même. Mais à une certaine somme d'égoïsme qui existe

chez la mère, un égoïsme différent, inhérent à la famille du

père, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas toujours dire s'additionner,

ni même justement servir de multiple, mais créer un égoïsme nouveau

infiniment plus puissant et redoutable. Et depuis le temps que le monde

dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s'allient

à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée

une variété particulièrement complexe et détestable chez l'enfant,

les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l'égoïsme)

prendraient une puissance telle que l'humanité entière serait

détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de

justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui

empêchent la prolifération infinie des infusoires d'anéantir notre

planète, la fécondation unisexuée des plantes d'amener l'extinction

du règne végétal, etc. De temps à autre une vertu vient composer

avec cet égoïsme une puissance nouvelle et désintéressée.

Les combinaisons par lesquelles, au cours des générations, la chimie

morale fixe ainsi et rend inoffensifs les éléments qui devenaient trop

redoutables, sont infinies et donneraient une passionnante variété à

l'histoire des familles. D'ailleurs avec ces égoïsmes accumulés comme

il devait y en avoir en Gilberte coexiste telle vertu charmante des

parents; elle vient un moment faire toute seule un intermède, jouer son

rôle touchant avec une sincérité complète.

Sans doute Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle

insinuait qu'elle était peut-être la fille naturelle de quelque grand

personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines.

Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser,

et préférait-elle qu'on les apprît par d'autres. Peut-être

croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine, qui

n'est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu'on

souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l'Espoir en

Dieu. «Je ne la connais pas personnellement», reprit Gilberte.

Avait-elle pourtant en se faisant appeler Mlle de Forcheville l'espoir

qu'on ignorât qu'elle était la fille de Swann. Peut-être pour

certaines personnes qu'elle espérait devenir, avec le temps, presque

tout le monde. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur

nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient

chuchoter: «C'est la fille de Swann?» Mais elle ne le savait que de

cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant

que nous allons au bal, c'est-à-dire une science lointaine et vague à

laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus

précise, due à une impression directe. Gilberte appartenait ou du

moins appartint pendant ces années-là, à la variété la plus

répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans

l'espoir non de ne pas être vues, ce qu'elles croient peu

vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur paraît

déjà beaucoup et leur permet de s'en remettre à la chance pour le

reste. Comme l'éloignement rend les choses plus petites, plus

incertaines, moins dangereuses, Gilberte préférait ne pas être près

des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu'elle

était née Swann.

Et comme on est près des personnes qu'on se représente, comme on peut

se représenter les gens lisant leur journal, Gilberte préférait que

les journaux l'appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les

écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle

ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La

véritable hypocrisie dans cette signature était manifestée par la

suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles

du nom de Gilberte. En effet, en réduisant le prénom innocent à un

simple G, Mlle de Forcheville semblait insinuer à ses amis que la même

amputation appliquée au nom de Swann n'était due aussi qu'à des

motifs d'abréviation. Même elle donnait une importance particulière

à l'S, et en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G,

mais qu'on sentait transitoire et destinée à disparaître comme celle

qui, encore longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme.

Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 2 / 12 段