Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'o

MARCEL PROUST

À LA RECHERCHE DU

TEMPS PERDU

TOME VII

ALBERTINE

DISPARUE

* *

VINGT-SEPTIÈME ÉDITION

NRF

PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle (VIme)

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION

RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

ALBERTINE DISPARUE

CHAPITRE II

_Mademoiselle de Forcheville_

Ce n'était pas que je n'aimasse encore Albertine, mais déjà pas de la

même façon que les derniers temps. Non, c'était à la façon des

temps plus anciens où tout ce qui se rattachait à elle, lieux et gens,

me faisait éprouver une curiosité où il y avait plus de charme que de

souffrance. Et en effet je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier

tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me

faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point

d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par

lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour. Mais ces

fragments, ces moments du passé ne sont pas immobiles, ils ont gardé

la force terrible, l'ignorance heureuse de l'espérance qui s'élançait

alors vers un temps devenu aujourd'hui le passé, mais qu'une

hallucination nous fait un instant prendre rétrospectivement pour

l'avenir. Je lisais une lettre d'Albertine, où elle m'avait annoncé sa

visite pour le soir et j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans

ces retours par la même ligne d'un pays où l'on ne retournera jamais,

où l'on reconnaît le nom, l'aspect de toutes les stations par où on a

déjà passé à l'aller, il arrive que, tandis qu'on est arrêté à

l'une d'elles en gare, on a un instant l'illusion qu'on repart, mais

dans la direction du lieu d'où l'on vient, comme l'on avait fait la

première fois. Tout de suite l'illusion cesse, mais une seconde on

s'était senti de nouveau emporté: telle est la cruauté du souvenir.

Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en

arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés,

abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la

vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque

les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gaîté

qu'elles ramènent par l'impuissance du cerveau à lutter contre elles

et à recréer le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque

hypnotique d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des

effets très courts.

Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir à l'indifférence

d'où on était parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les

distances qu'on avait franchies pour arriver à l'amour, le trajet, la

ligne qu'on suit, ne sont pas forcément les mêmes. Elles ont de commun

de ne pas être directes parce que l'oubli pas plus que l'amour ne

progresse régulièrement. Mais elles n'empruntent pas forcément les

mêmes voies. Et dans celle que je suivis au retour, il y eut au milieu

d'un voyage confus, trois arrêts dont je me souviens, à cause de la

lumière qu'il y avait autour de moi, alors que j'étais déjà bien

près de l'arrivée, étapes que je me rappelle particulièrement, sans

doute parce que j'y aperçus des choses qui ne faisaient pas partie de

mon amour d'Albertine, ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la

mesure où ce qui était déjà dans notre âme avant un grand amour

s'associe à lui, soit en le nourrissant, soit en le combattant, soit en

faisant avec lui, pour notre intelligence qui analyse, contraste

d'image.

La première de ces étapes commença au début de l'hiver, un beau

dimanche de Toussaint où j'étais sorti. Tout en approchant du Bois, je

me rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du

Trocadéro, car c'était la même journée, mais sans Albertine. Avec

tristesse et pourtant non sans plaisir tout de même, car la reprise en

mineur sur un ton désolé du même motif qui avait empli ma journée

d'autrefois, l'absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette

arrivée d'Albertine qui n'était pas quelque chose de négatif, mais la

suppression dans la réalité de ce que je me rappelais et qui donnait

à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de

plus beau qu'une journée unie et simple parce que ce qui n'y était

plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.

Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne

souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait jouée, car

presque tous mes souvenirs d'elle étaient entrés dans ce second état

chimique où ils ne causent plus d'anxieuse oppression au cœur, mais de

la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus

souvent, où elle avait l'habitude de faire telle réflexion qui me

paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me

disais: «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au

passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte

historique et de curiosité comme celle que le portrait de Charles Ier

par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait

qu'il est entré dans les collections nationales par la volonté de Mme

du Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de

disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle

flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour moi comme pour

Swann une messagère d'Albertine qui disparaissait. Ce n'était pas tout

à fait les mêmes associations d'idées chez moi que chez Swann que la

petite phrase avait éveillées. J'avais été surtout sensible à

l'élaboration, aux essais, aux reprises, au «devenir» d'une phrase

qui se faisait durant la sonate comme cet amour s'était fait durant ma

vie. Et maintenant sachant combien chaque jour un élément de plus de

mon amour s'en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant en

somme peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début,

c'était mon amour qu'il me semblait, en la petite phrase éparpillée,

voir se désagréger devant moi.

Comme je suivais les allées séparées d'un sous-bois, tendues d'une

gaze chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade où Albertine

était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec

moi, où je sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant

autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au

milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue

dans le vide, l'horizontalité clairsemée des feuillages d'or.

D'ailleurs je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour

lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d'une

allée, la ressemblance, l'identité possible avec celle à qui on

pense. «C'est peut-être elle!» On se retourne, la voiture continue à

avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me

contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils

m'intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives,

au milieu desquelles un artiste pour les rendre plus complètes

introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le

seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu'à mon cœur. La

raison de ce charme me parut être que j'aimais toujours autant

Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que

l'oubli continuait à faire en moi de tels progrès que le souvenir

d'Albertine ne m'était plus cruel, c'est-à-dire avait changé; mais

nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors

voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter

jusqu'à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le

médecin écoute son malade lui raconter l'histoire et à l'aide

desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de

même nos impressions, nos idées, n'ont qu'une valeur de symptômes. Ma

jalousie étant tenue à l'écart par l'impression de charme et de douce

tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient. Une fois de plus

comme lorsque j'avais cessé de voir Gilberte, l'amour de la femme

s'élevait en moi, débarrassé de toute association exclusive avec une

certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu'ont

libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans

l'air printanier, ne demandant qu'à s'unir à une nouvelle créature.

Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles «ne

m'oubliez pas», que dans un cimetière. Je regardais les jeunes filles

dont était innombrablement fleuri ce beau jour, comme j'eusse fait

jadis de la voiture de Mme de Villeparisis ou de celle où j'étais par

un même dimanche venu avec Albertine. Aussitôt, au regard que je

venais de poser sur telle ou telle d'entre elles, s'appariait

immédiatement le regard curieux, furtif, entreprenant, reflétant

d'insaisissables pensées, que leur eût à la dérobée jeté Albertine

et qui, géminant le mien d'une aile mystérieuse, rapide et bleuâtre,

faisait passer dans ces allées jusque-là si naturelles, le frisson

d'un inconnu dont mon propre désir n'eût pas suffi à les renouveler

s'il fût demeuré seul, car lui, pour moi, n'avait rien d'étranger.

D'ailleurs à Balbec, quand j'avais désiré connaître Albertine la

première fois, n'était-ce pas parce qu'elle m'avait semblé

représentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent

arrêté dans les rues, sur les routes et que pour moi elle pouvait

résumer leur vie. Et n'était-il pas naturel que maintenant l'étoile

finissante de mon amour dans lequel elles s'étaient condensées se

dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses?

Toutes me semblaient des Albertine--l'image que je portais en moi me la

faisant retrouver partout,--et même, au détour d'une allée, l'une

d'elles qui remontait dans une automobile me la rappela tellement,

était si exactement de la même corpulence, que je me demandai un

instant si ce n'était pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait

pas trompé en me faisant le récit de sa mort. Je la revoyais ainsi

dans un angle d'allée, peut-être à Balbec, remontant en voiture de la

même manière, alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et

l'acte de cette jeune fille de remonter en automobile, je ne le

constatais pas seulement avec mes yeux, comme la superficielle apparence

qui se déroule si souvent au cours d'une promenade: devenu une sorte

d'acte durable, il me semblait s'étendre aussi dans le passé par ce

côté qui venait de lui être surajouté et qui s'appuyait si

voluptueusement, si tristement contre mon cœur. Mais déjà la jeune

fille avait disparu.

Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus

âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l'allure élégante et

énergique correspondait si bien à ce qui m'avait séduit le premier

jour où j'avais aperçu Albertine et ses amies, que j'emboîtai le pas

à ces trois nouvelles jeunes filles et au moment où elles prirent une

voiture, j'en cherchai désespérément une autre dans tous les sens. Je

la trouvai, mais trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours

plus tard, comme je rentrais, j'aperçus, sortant de sous la voûte de

notre maison, les trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois.

C'était tout à fait, les deux brunes surtout, et un peu plus âgées

seulement, de ces jeunes filles du monde qui souvent, vues de ma

fenêtre ou croisées dans la rue, m'avaient fait faire mille projets,

aimer la vie, et que je n'avais pu connaître. La blonde avait un air un

peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut

pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les

considérer un instant, mais qu'ayant pris racine, je les contemplai

avec ces regards qui, par leur fixité impossible à distraire, leur

application comme à un problème, semblent avoir conscience qu'il

s'agit d'aller bien au delà de ce qu'on voit. Je les aurais sans doute

laissé disparaître comme tant d'autres si, au moment où elles

passèrent devant moi, la blonde--était-ce parce que je les contemplais

avec cette attention?--me lança furtivement un premier regard, puis,

m'ayant dépassé et retournant la tête vers moi, un second qui acheva

de m'enflammer. Cependant comme elle cessa de s'occuper de moi et se

remit à causer avec ses amies, mon ardeur eût sans doute fini par

tomber, si elle n'avait été centuplée par le fait suivant. Ayant

demandé au concierge qui elles étaient: «Elles ont demandé Mme la

Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui la connaisse et

que les autres l'avaient seulement accompagnée jusqu'à la porte. Voici

le nom, je ne sais pas si j'ai bien écrit.» Et je lus: Mlle

Déporcheville, que je rétablis aisément: d'Éporcheville,

c'est-à-dire le nom ou à peu près, autant que je me souvenais, de la

jeune fille d'excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes

dont Robert m'avait parlé pour l'avoir rencontrée dans une maison de

passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais

maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'était

retournée et cachée de ses compagnes. Que de fois j'avais pensé à

elle, me l'imaginant d'après le nom que m'avait dit Robert. Et voici

que je venais de la voir, nullement différente de ses amies, sauf par

ce regard dissimulé qui ménageait entre elle et moi une entrée

secrète dans des parties de sa vie qui, évidemment, étaient cachées

à ses amies, et qui me la faisait paraître plus accessible--presque à

demi-mienne--plus douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de

l'aristocratie. Dans l'esprit de celle-ci, entre elle et moi, il y avait

d'avance de commun les heures que nous aurions pu passer ensemble, si

elle avait eu la liberté de me donner un rendez-vous. N'était-ce pas

ce que son regard avait voulu m'exprimer avec une éloquence qui ne fut

claire que pour moi. Mon cœur battait de toutes ses forces, je n'aurais

pas pu dire exactement comment était faite Mlle d'Éporcheville, je

revoyais vaguement un blond visage aperçu de côté, mais j'étais

amoureux fou d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme

si, entre les trois, Mlle d'Éporcheville était précisément la blonde

qui s'était retournée et m'avait regardée deux fois. Or le concierge

ne me l'avait pas dit. Je revins à sa loge, l'interrogeai à nouveau,

il me dit qu'il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu'il allait

le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle

était en train de faire l'escalier de service. Qui n'a eu au cours de

sa vie de ces incertitudes, plus ou moins semblables à celles-là, et

délicieuses? Un ami charitable à qui on décrit une jeune fille qu'on

a vue au bal, en conclut qu'elle devait être une de ses amies et vous

invite avec elle. Mais entre tant d'autres et sur un simple portrait

parlé n'y aura-t-il pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous

allez voir tout à l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que

vous désirez? Ou au contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main

en souriant précisément celle que vous souhaitiez qu'elle fût? Ce

dernier cas assez fréquent, sans être justifié toujours par un

raisonnement aussi probant que celui qui concernait Mlle

d'Éporcheville, résulte d'une sorte d'intuition et aussi de ce souffle

de chance qui parfois nous favorise. Alors, en la voyant, nous nous

disons: «C'était bien elle.» Je me rappelle que, dans la petite bande

des jeunes filles se promenant au bord de la mer, j'avais deviné juste

celle qui s'appelait Albertine Simonet. Ce souvenir me causa une douleur

aiguë mais brève, et tandis que le concierge cherchait sa femme, je

songeais surtout--pensant à Mlle d'Éporcheville et comme dans ces

minutes d'attente où un nom, un renseignement qu'on a on ne sait

pourquoi adapté à un visage, se trouve un instant libre et flotte,

prêt s'il adhère à un nouveau visage, à rendre rétrospectivement le

premier sur lequel il vous avait renseigné inconnu, innocent,

insaisissable,--que la concierge allait peut-être m'apprendre que Mlle

d'Éporcheville était au contraire une des deux brunes. Dans ce cas

s'évanouissait l'être à l'existence duquel je croyais, que j'aimais

déjà, que je ne songeais plus qu'à posséder, cette blonde et

sournoise Mlle d'Éporcheville que la fatale réponse allait alors

dissocier en deux éléments distincts, que j'avais arbitrairement unis

à la façon d'un romancier qui fond ensemble divers éléments

empruntés à la réalité pour créer un personnage imaginaire, et qui,

pris chacun à part,--le nom ne corroborant pas l'intention du

regard--perdaient toute signification. Dans ce cas mes arguments se

trouvaient détruits, mais combien ils se trouvèrent au contraire

fortifiés quand le concierge revint me dire que Mlle d'Éporcheville

était bien la blonde.

Dès lors je ne pouvais plus croire à une homonymie. Le hasard eût

été trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelât Mlle

d'Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la première

vérification typique de ma supposition) celle qui m'avait regardé de

cette façon, presque en me souriant, et que ce ne fût pas celle qui

allait dans les maisons de passe.

Alors commença une journée d'une folle agitation. Avant même de

partir acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire

une meilleure impression quand j'irais voir Mme de Guermantes le

surlendemain, jour où la jeune fille devait, m'avait dit le concierge

revenir voir la Duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille

facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le

moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour

plus de sûreté télégraphier à Robert pour lui demander le nom exact

et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant

le surlendemain (je ne pensais pas une seconde à autre chose, même pas

à Albertine) décidé, quoiqu'il pût m'arriver d'ici là, dussé-je

m'y faire descendre en chaise à porteur si j'étais malade, à faire

une visite prolongée à la duchesse. Si je télégraphiais à

Saint-Loup, ce n'est pas qu'il me restât des doutes sur l'identité de

la personne, et que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parlé

fussent encore distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en

fissent qu'une seule. Mais dans mon impatience d'attendre le

surlendemain, il m'était doux, c'était déjà pour moi comme un

pouvoir secret sur elle, de recevoir une dépêche la concernant, pleine

de détails. Au télégraphe, tout en rédigeant ma dépêche avec

l'animation de l'homme qu'échauffe l'espérance, je remarquai combien

j'étais moins désarmé maintenant que dans mon enfance et vis-à-vis

de Mlle d'Éporcheville que de Gilberte. À partir du moment où j'avais

pris seulement la peine d'écrire ma dépêche, l'employé n'avait plus

qu'à la prendre, les réseaux les plus rapides de communication

électrique à la transmettre à l'étendue de la France et de la

Méditerranée, et tout le passé noceur de Robert allait être

appliqué à identifier la personne que je venais de rencontrer, se

trouver au service du roman que je venais d'ébaucher et auquel je

n'avais même plus besoin de penser, car la réponse allait se charger

de le conclure avant que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis

qu'autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant

seul à la maison d'impuissants désirs, ne pouvant user des moyens

pratiques de la civilisation, j'aimais comme un sauvage ou même, car je

n'avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. À partir de ce

moment mon temps se passa dans la fièvre; une absence de quarante-huit

heures que mon père me demanda de faire avec lui et qui m'eût fait

manquer la visite chez la duchesse me mit dans une rage et un désespoir

tels que ma mère s'interposa et obtint de mon père de me laisser à

Paris. Mais pendant plusieurs heures ma colère ne put s'apaiser, tandis

que mon désir de Mlle d'Éporcheville avait été centuplé par

l'obstacle qu'on avait mis entre nous, par la crainte que j'avais eue un

instant que ces heures, auxquelles je souriais d'avance sans trêve, de

ma visite chez Mme de Guermantes, comme un bien certain que nul ne

pourrait m'enlever, n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que

le monde extérieur n'existe pas et que c'est en nous-même que nous

développons notre vie. Quoi qu'il en soit, l'amour, même en ses plus

humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la

réalité pour nous. M'eût-il fallu dessiner de mémoire un portrait de

Mlle d'Éporcheville, donner sa description, son signalement, et même

la reconnaître dans la rue cela m'eût été impossible. Je l'avais

aperçue de profil, bougeante, elle m'avait semblé jolie, simple,

grande et blonde, je n'aurais pas pu en dire davantage. Mais toutes les

réactions du désir, de l'anxiété, du coup mortel frappé par la peur

de ne pas la voir si mon père m'emmenait, tout cela, associé à une

image qu'en somme je ne connaissais pas et dont il suffisait que je la

susse agréable, constituait déjà un amour. Enfin le lendemain matin,

après une nuit d'insomnie heureuse, je reçus la dépêche de

Saint-Loup: «de l'Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du

seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment

en Suisse.» Ce n'était pas elle!

Un instant avant que Françoise m'apportât la dépêche, ma mère

était entrée dans ma chambre avec le courrier, l'avait posé sur mon

lit avec négligence, en ayant l'air de penser à autre chose. Et se

retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et

moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu'on pouvait

toujours lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l'on

prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et

pensai: «Il y a quelque chose d'intéressant pour moi dans le courrier,

et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma

surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous

ôtent la moitié de votre plaisir en vous l'annonçant. Et elle n'est

pas restée là parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule

le plaisir que j'aurais et ainsi le ressente moins vivement». Cependant

en allant vers la porte pour sortir, elle avait rencontré Françoise

qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu'elle me l'eut

donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et

l'avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car

Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de

pénétrer à toute heure dans ma chambre et d'y rester s'il lui

plaisait. Mais déjà, sur son visage, l'étonnement et la colère

avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d'une pitié

transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que

sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne

pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle

que nous étions des maîtres, c'est-à-dire des êtres capricieux, qui

ne brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir à

imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques,

pour bien montrer qu'ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme

de faire bouillir l'eau en temps d'épidémie, de balayer ma chambre

avec un linge mouillé, et d'en sortir au moment où on avait justement

l'intention d'y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi,

pour qu'il ne pût pas m'échapper. Mais je sentis que ce n'étaient que

des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d'un écrivain que

j'aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise.

J'allai à la fenêtre, j'écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême

et brumeux, le ciel était tout rose comme à cette heure dans les

cuisines les fourneaux qu'on allume, et cette vue me remplit

d'espérance et du désir de passer la nuit et de m'éveiller à la

petite station campagnarde où j'avais vu la laitière aux joues roses.

Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'on l'eût

chassée de ma chambre où elle considérait qu'elle avait ses grandes

entrées, grommelait: «Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu

naître. Je ne l'ai pas vu quand sa mère le faisait bien sûr. Mais

quand je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il

était naquis!»

J'ouvris le _Figaro_. Quel ennui! Justement le premier article avait le

même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru, mais

pas seulement le même titre,... voici quelques mots absolument pareils.

Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce

n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature.

C'était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà

à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu,

continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas

compris que c'était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés

de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé même s'il est devenu

inutile, même si un obstacle imprévu, devant lequel il faudrait se

retirer immédiatement le rend dangereux. Puis je considérai le pain

spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente

dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux

bonnes qui l'apportent à leurs maîtres avec le café au lait, pain

miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste

le même pour chacun tout en pénétrant innombrable à la fois dans

toutes les maisons.

Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal,

c'est l'un quelconque des dix mille, ce n'est pas seulement ce qui a

été écrit pour moi, c'est ce qui a été écrit pour moi et pour

tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce

moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en

auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je

tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était

le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire,

fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse

l'un quelconque des lecteurs du _Figaro_. Mais d'abord une première

inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article? Je déplie

distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant

même sur ma figure l'air d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon

journal et d'avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la

politique. Mais mon article est si long que mon regard qui l'évite

(pour rester dans la vérité, et ne pas mettre la chance de mon côté

comme quelqu'un qui attend compte très lentement exprès) en accroche

un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier

article et même qui le lisent ne regardent pas la signature; moi-même

je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la

veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de

leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse

pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention

future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux

qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez

eux. Enfin quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là,

je commence. J'ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article

le trouveront détestable, au moment où je lis, ce que je vois dans

chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que

chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images

que je vois, croyant que la pensée de l'auteur est directement perçue

par le lecteur, tandis que c'est une autre pensée qui se fabrique dans

son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c'est la

parole même qu'on a prononcée qui chemine telle quelle le long des

fils du téléphone; au moment même où je veux être un lecteur, mon

esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon article. Si M. de

Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en

revanche, il pourrait s'amuser de telle réflexion que Bloch

dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent

semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l'ensemble de

l'article se trouvait élevé aux nues par une foule et s'imposait ainsi

à ma propre défiance de moi-même qui n'avait plus besoin de le

détruire. C'est qu'en réalité, il en est de la valeur d'un article,

si remarquable qu'il puisse être, comme de ces phrases des comptes

rendus de la Chambre où les mots «Nous verrons bien» prononcés par

le ministre ne prennent toute leur importance qu'encadrés ainsi: LE

PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES: «Nous

verrons bien» (_Vives exclamations à l'extrême-gauche. Très bien!

sur quelques bancs à gauche et au centre_)--la plus grande partie de

leur beauté réside dans l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare

originelle de ce genre de littérature dont ne sont pas exceptés les

célèbres _Lundis_ que leur valeur réside dans l'impression qu'elle

produit sur les lecteurs. C'est une Vénus collective, dont on n'a qu'un

membre mutilé si l'on s'en tient à la pensée de l'auteur, car elle ne

se réalise complète que dans l'esprit de ses lecteurs. En eux elle

s'achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n'est pas artiste,

ce cachet dernier qu'elle lui donne garde toujours quelque chose d'un

peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter Mme de

Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du

_Constitutionnel_, appréciant telle jolie phrase dans laquelle il

s'était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de

lui s'il n'avait jugé à propos d'en bourrer son feuilleton pour que le

coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier le lisant de son

côté en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu'il lui ferait

un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de

Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on en avait pensé dans la

société, si un mot de Mme d'Herbouville ne le lui avait déjà appris.

Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou

même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre

la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma

personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de

force et de joie triomphante que l'aurore innombrable qui en même temps

se montrait rose à toutes les fenêtres.

Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour

de chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment même où

j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en

auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être,

réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si

je lis en auteur, je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que

peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l'idéal qu'il a voulu

y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis,

étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques

auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes

que je n'étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi

une souffrance, elles n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de

mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant,

en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du

devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table

rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je

lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un

autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes

épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l'échec

qu'elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur

éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une

défaillance trop grande, me réfugiant dans l'âme du lecteur

quelconque émerveillé, je me disais: «Bah! comment un lecteur peut-il

s'apercevoir de cela, il manque quelque chose là, c'est possible. Mais,

sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses

comme cela, plus qu'ils n'en ont l'habitude.» Et m'appuyant sur ces dix

mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de

ma force et d'espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce

moment que j'y avais puisé de défiance quand ce que j'avais écrit ne

s'adressait qu'à moi.

À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi qui n'avais

pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la

recommencer immédiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de

soi dont on puisse mieux dire que «quand on l'a lu on peut le relire».

Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Françoise,

pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du

doigt le miracle de la multiplication de ma pensée et lire, comme si

j'étais un autre Monsieur qui vient d'ouvrir le _Figaro_, dans un autre

numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je

n'avais vu les Guermantes, je devais leur faire le lendemain, cette

visite que j'avais projetée avec tant d'agitation afin de rencontrer

Mlle d'Éporcheville, lorsque je télégraphiais à St-Loup. Je me

rendrais compte par eux de l'opinion qu'on avait de mon article. Je

pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse tant aimé

pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu'elle ne

pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais

les louanges décernées à ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le

cœur, que les pensées d'un esprit qu'on ne peut pénétrer

n'atteignent l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que si l'état

de ma santé continuait à s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir,

il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là

accès auprès d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire

penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me

disais cela parce que les relations mondaines ayant eu jusqu'ici une

place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus

m'effrayait et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi

l'attention de mes amis, peut-être d'exciter leur admiration, jusqu'au

jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me

consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n'était pas

vrai, que si j'aimais à me figurer leur attention comme l'objet de mon

plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime,

qu'eux ne pouvaient me donner, et que je pouvais trouver non en causant

avec eux, mais en écrivant loin d'eux, et que, si je commençais à

écrire pour les voir indirectement, pour qu'ils eussent une meilleure

idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde,

peut-être écrire m'ôterait l'envie de les voir, et que la situation

que la littérature m'aurait peut-être faite dans le monde, je n'aurais

plus envie d'en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde,

mais dans la littérature.

Après le déjeuner, quand j'allai chez Mme de Guermantes, ce fut moins

pour Mlle d'Éporcheville qui avait perdu, du fait de la dépêche de

Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité que pour voir en la duchesse

elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me

permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public,--abonnés et

acheteurs,--du _Figaro_. Ce n'est pas du reste sans plaisir que j'allais

chez Mme de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui différenciait

pour moi ce salon des autres, c'était le long stage qu'il avait fait

dans mon imagination, en connaissant les causes de cette différence, je

ne l'abolissais pas. Il existait d'ailleurs pour moi plusieurs noms de

Guermantes. Si celui que ma mémoire n'avait inscrit que comme dans un

livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune poésie, de plus anciens,

ceux qui remontaient au temps où je ne connaissais pas Mme de

Guermantes, étaient susceptibles de se reformer en moi, surtout quand

il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clarté crue de la

personne au visage humain n'éteignait pas les rayons mystérieux du

nom. Alors de nouveau je me remettais à penser à la demeure de Mme de

Guermantes comme à quelque chose qui eût été au delà du réel, de

la même façon que je me remettais à penser au Balbec brumeux de mes

premiers rêves, et comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au

train de une heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais

un instant la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas,

comme on pense quelquefois à un être aimé en oubliant pendant un

instant qu'il est mort. Puis l'idée de la réalité revint en entrant

dans l'antichambre de la duchesse. Mais je me consolai en me disant

qu'elle était malgré tout pour moi le véritable point d'intersection

entre la réalité et le rêve.

En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue

pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup m'avait parlé.

Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de me «représenter» à

elle. Et en effet, depuis que j'étais entré, j'avais une impression de

très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en me disant:

«Ah! vous avez déjà rencontré Mlle de Forcheville.» Or, au

contraire, j'étais certain de n'avoir jamais été présenté à aucune

jeune fille de ce nom, lequel m'eût certainement frappé, tant il

était familier à ma mémoire depuis qu'on m'avait fait un récit

rétrospectif des amours d'Odette et de la jalousie de Swann. En soi ma

double erreur de nom, de m'être rappelé de l'Orgeville comme étant

d'Éporcheville et d'avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était

en réalité Forcheville n'avait rien d'extraordinaire. Notre tort est

de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles

sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que

la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile. En

fait ce n'est pas du tout cela que nous percevons d'habitude. Nous

voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous

répétons un nom tel que nous l'avons entendu jusqu'à ce que

l'expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n'arrive pas toujours.

Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de

Mme Sazerat et Françoise continua à dire Mme Sazerin, non par cette

volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui

était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction

et était tout ce qu'elle avait ajouté chez elle à la France de

Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789, elle ne

réclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous

et de maintenir qu'hôtel, été et air étaient du genre féminin),

mais parce qu'en réalité elle continua toujours d'entendre Sazerin.

Cette perpétuelle erreur qui est précisément la «vie», ne donne pas

ses mille formes seulement à l'univers visible et à l'univers audible,

mais à l'univers social, à l'univers sentimental, à l'univers

historique, etc. La Princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de

cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui du reste est de peu

de conséquence; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile

pour Swann, d'où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus

douloureux quand il comprend son erreur; ce qui en a encore davantage,

les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous

n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous

complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de

dangereuses suggestions. Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné

en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si

c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si

la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de

prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables:

«Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue

autrefois,... vous veniez à la maison,... votre amie Gilberte. J'ai

bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu

tout de suite.» (Elle dit cela comme si elle m'avait reconnu tout de

suite dans le salon, mais la vérité est qu'elle m'avait reconnu dans

la rue et m'avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes me dit

qu'elle lui avait raconté comme une chose très drôle et

extraordinaire que je l'avais suivie et frôlée, la prenant pour une

cocotte). Je ne sus qu'après son départ pourquoi elle s'appelait Mlle

de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette qui étonna tout le

monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait

être une veuve très riche. Forcheville l'épousa, après avoir

entrepris une longue tournée de châteaux et s'être assuré que sa

famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés,

mais céda devant l'intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses

d'un parent besogneux qui allait passer d'une quasi-misère à

l'opulence.) Peu après un oncle de Swann, sur la tête duquel la

disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme

héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait

ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c'était le

moment où des suites de l'affaire Dreyfus était né un mouvement

antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du

monde par les Israélites. Les politiciens n'avaient pas eu tort en

pensant que la découverte de l'erreur judiciaire porterait un coup à

l'antisémitisme. Mais provisoirement au moins un antisémitisme mondain

s'en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville qui, comme

le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la

certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld,

considérait qu'en épousant la veuve d'un juif, il avait accompli le

même acte de charité qu'un millionnaire qui ramasse une prostituée

dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à

étendre sa bonté jusqu'à la personne de Gilberte dont tant de

millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le

mariage. Il déclara qu'il l'adoptait. On sait que Mme de Guermantes, à

l'étonnement--qu'elle avait d'ailleurs le goût et l'habitude de

provoquer--de sa société s'était, quand Swann s'était marié,

refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait

été en apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps

représenté à Swann son mariage possible avec Odette, c'était la

présentation de sa fille à Mme de Guermantes. Et sans doute il eût

dû savoir, lui qui avait déjà tant vécu, que ces tableaux qu'on se

fait ne se réalisent jamais pour différentes raisons. Parmi celles-là

il en est une qui fit qu'il pensa peu à regretter cette présentation.

Cette raison est que, quelle que soit l'image, depuis la truite à

manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre

le train, jusqu'au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse

caissière en s'arrêtant devant elle en somptueux équipage qui décide

un homme sans scrupules à commettre un assassinat, ou à souhaiter la

mort et l'héritage des siens, selon qu'il est plus brave ou plus

paresseux, qu'il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en

caresser le premier chaînon, l'acte qui est destiné à nous permettre

d'atteindre l'image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le

crime,... cet acte nous modifie assez profondément pour que nous

n'attachions plus d'importance à la raison qui nous a fait l'accomplir.

Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l'image

que se formait celui qui n'était pas encore un voyageur, ou un mari, ou

un criminel, ou un isolé (qui s'est mis au travail pour la gloire et

s'est du même coup détaché du désir de la gloire). D'ailleurs

missions-nous de l'obstination à ne pas avoir voulu agir en vain, il

est probable que l'effet de soleil ne se retrouverait pas, qu'ayant

froid à ce moment-là, nous souhaiterions un potage au coin du feu et

non une truite en plein air, que notre équipage laisserait

indifférente la caissière qui peut-être avait pour des raisons tout

autres une grande considération pour nous et dont cette brusque

richesse exciterait la méfiance. Bref nous avons vu Swann marié

attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de sa

fille avec Mme Bontemps.

À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre la

vie mondaine, qui avaient décidé la Duchesse à ne jamais se laisser

présenter Mme et Mlle Swann, on peut ajouter aussi cette assurance

heureuse avec laquelle les gens qui n'aiment pas se tiennent à l'écart

de ce qu'ils blâment chez les amoureux et que l'amour de ceux-ci

explique. «Oh! je ne me mêle pas à tout ça, si ça amuse le pauvre

Swann de faire des bêtises et de ruiner son existence, c'est son

affaire, mais on ne sait pas avec ces choses-là, tout ça peut très

mal finir, je les laisse se débrouiller.» C'est le _Suave mari magno_

que Swann lui-même me conseillait à l'égard des Verdurin, quand il

avait depuis longtemps cessé d'être amoureux d'Odette et ne tenait

plus au petit clan. C'est tout ce qui rend si sages les jugements des

tiers sur les passions qu'ils n'éprouvent pas et les complications de

conduite qu'elles entraînent.

Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une

persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes

avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un

grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était

restée intraitable, mais elle s'était arrangée pour couper les ponts

et que sa cousine la Princesse de Guermantes l'imitât. Un des jours les

plus graves de la crise où pendant le ministère Rouvier on crut qu'il

allait y avoir la guerre entre la France et l'Allemagne, comme je

dînais seul chez Mme de Guermantes avec M. de Bréauté, j'avais

trouvé à la Duchesse l'air soucieux. J'avais cru, comme elle se

mêlait volontiers de politique, qu'elle voulait montrer par là sa

crainte de la guerre, comme un jour où elle était venue à table si

soucieuse, répondant à peine par monosyllabes, à quelqu'un qui

l'interrogeait timidement sur l'objet de son souci, elle avait répondu

d'un air grave: «La Chine m'inquiète». Or au bout d'un moment, Mme de

Guermantes, expliquant elle-même l'air soucieux que j'avais attribué

à la crainte d'une déclaration de guerre, avait dit à M. de

Bréauté: «On dit que Mme Aynard veut faire une position aux Swann. Il

faut absolument que j'aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu'elle

m'aide à empêcher ça. Sans cela il n'y a plus de société. C'est

très joli l'affaire Dreyfus. Mais alors l'épicière du coin n'a qu'à

se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous.»

Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j'attendais,

l'étonnement du lecteur qui, cherchant dans le _Figaro_ à la place

habituelle les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe

au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de

noce à Mlle de Mortemart, l'importance d'un mariage aristocratique

ayant fait reculer à la fin du journal les batailles sur terre et sur

mer. La Duchesse finissait d'ailleurs par éprouver de sa persévérance

poursuivie au delà de toute mesure, une satisfaction d'orgueil qu'elle

ne manquait pas une occasion d'exprimer. «Bébel, disait-elle, prétend

que nous sommes les deux personnes les plus élégantes de Paris, parce

qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous laissions pas saluer par Mme et

Mlle Swann. Or il assure que l'élégance est de ne pas connaître Mme

Swann.» Et la Duchesse riait de tout son cœur.

Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas

recevoir sa fille avait fini de donner à Mme de Guermantes toutes les

satisfactions d'orgueil, d'indépendance, de self-government, de

persécution qu'elle était susceptible d'en tirer et auxquelles avait

mis fin la disparition de l'être qui lui donnait la sensation

délicieuse qu'elle lui résistait, qu'il ne parvenait pas à lui faire

rapporter ses décrets.

Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 1 / 12 段