Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas! six mois après le
baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le
beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un
arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme,
souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de
foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme
se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des
formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de
sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de
Marie.
* * * * *
La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des
fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien
dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après
la mort de Michel, ne touchait plus à son violon.
Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons
à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le
doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda:
--Papa, pourquoi ne joues-tu plus?
Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne:
--Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de
petit Michel...
Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange:
--Oh! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut
que tu joues parce que Michel t’entend.
Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait
parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait
des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait
au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de
grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à
goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un
petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute
chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non
loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le
récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit
Michel vienne nous voir ici.
Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages
sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du
ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel.
Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si
fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible.
L’enfant leur répondait:
--J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire
religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne.
Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis
deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où
elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise.
Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci
entendit papa qui disait à maman:
--Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à
Navarrenx; qu’il se serait marié; qu’il aurait habité dans la jolie
villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé.
--Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là
quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou
pour Madeleine. Et qui sait... peut-être que Dieu va nous envoyer
bientôt un garçon.
Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là
pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle
irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait
parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui
peut-être serait là bientôt.
Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur
Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle
s’appliquait de plus en plus.
L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle
revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le
bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle
s’approcha de lui pour l’embrasser.
Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder:
--Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il
s’appelle Pierre.
Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir
papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui
n’était plus là.
Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur.
On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si
pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en
tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah! comme elle
pria! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée
de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au
soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié
Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de
Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait
pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique
coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.
Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de
Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur;
la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la
crèche; la naissance de son Michel doré; les jeux avec Isabelle; les
adieux à la gare; la nouvelle demeure à Arbouët; sa première entrevue
avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait; la mort rapide de
Michel; la petite tombe.
* * * * *
Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne
l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six
longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait
comme une voix d’enfant au Paradis.
Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher.
Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec
un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta
l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint
qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande.
Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une
occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y
avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au
bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la
lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui.
V
Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait
avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de
Navarrenx que leur avait laissée leur tante.
Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au
collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il
montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien
de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge
de trois ans, avait laissé leur père inconsolable.
Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui
s’épanouissait aujourd’hui.
Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait
l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée
d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman,
si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez
parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.
Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un
parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa
santé donnait du charme à son visage et à son corps.
Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un
trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi,
elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux
enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom
l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier,
luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer
les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques
larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer
d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé
jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand
elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au
jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un
violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces
grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait
éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans
l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.
Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût,
n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son
enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.
Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui
porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui
faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux
premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle
songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque
vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait
Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et
ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle
avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait
maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri.
Certes! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble
fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire,
surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.
La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles
d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la
première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien.
Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de
mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une
aspiration jusque-là inconnue.
Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une
rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait
fait.
* * * * *
Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau
temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues,
rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux
garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à
réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de
Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui
s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire
autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui
était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui,
s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.
Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un
frisson au cœur.
* * * * *
Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au
loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur
de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé
pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles.
Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées
regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.
Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec
une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un
jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas,
et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée
s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le
sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait,
au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc
était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné?
Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de
vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il
chante. Elle l’admirait tout de suite.
Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste
prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs
exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses
lèvres franches et rouges, ces mots candides:
--Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et
qui portait le même nom que vous: Michel.
* * * * *
A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle
retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du
verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui
les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se
réfugièrent dans le grand salon.
Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua
du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé
d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes
fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au
tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus
qu’à peine. Elle fermait les yeux.
* * * * *
C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau; c’est ainsi que,
devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle
avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui
portait des souliers faits par le cordonnier du village; c’est ainsi
que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle
avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de
lumière; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de
l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu
rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se
continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont
le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé
triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu! Et la
jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se
demandait: La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons
doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et
acceptée jusqu’ici!
Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce
prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en
sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de
Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En
se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé
chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage
qu’elle avait menée jusqu’ici? Ce Michel si blond, si beau, si sensible
ne jouait-il pas mieux que papa? Oh! non! Mais c’était autre chose,
comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre
rosier.
La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre.
Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista
dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa
les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent
ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce
prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans
l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez
qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.
* * * * *
A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez,
laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles
étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été
pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans
son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et
elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné
presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent
la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et
brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée
si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à
Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui
allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une
pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le
soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.
Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait
toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai
dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de
jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir
Pierre «s’en aller» après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du
plus menaçant des nuages.
On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant.
Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre
offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à
ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait
renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température,
Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette
pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait
de prévoir la rémission.
Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les
bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui
était à son chevet. Il était guéri.
Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des
prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui
repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa
sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant,
attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à
l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de
sa poitrine, se dilata.
* * * * *
Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson,
Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage
qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.
Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles
s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout
premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut
grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où
elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à
l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur
ses genoux.
Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du
train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la
noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.
Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des
mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était
toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue
principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant
son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger.
Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le
désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur
fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point
qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit
d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines,
un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.
Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de
bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce
que Marie ne savait point, ou si mal! La lune étant fort claire et la
soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc,
regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait
point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur
d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune
couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle
songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien
vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces
pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de
Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue
était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua
d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle
se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa
demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle
reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se
rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer
passage aux chats.
Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison? Oui, elle en
reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel
triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces
volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient
les plâtras superposés? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce
berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent
ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui,
jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de
l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait,
elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point
le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le
violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle
prononça ce mot ridicule et divin: «Papa!»...
Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y
avait-il, derrière la porte, sinon l’absence? Le loquet devait être le
même, il était si usé! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les
marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la
muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle
ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en
retourna.
* * * * *
Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête
augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait
fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel
peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu.
Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle
faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme
se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans
la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le
jardin natal, non plus toute petite, mais à présent.
Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au
loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à
ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme
le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce.
Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main
trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une
prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait
pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le
laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe
matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe
vain.