CHAPITRE VII.

A la ferme des Granges.--Les gendarmes.

Comme ils étaient venus de Paris, on avait pensé, chez Étienne, qu'ils

sauraient y retourner. Il n'en était rien, et leur embarras fut grand

lorsqu'il s'agit pour eux de s'orienter. César, qui avait comme une

vague idée du chemin à prendre, se disait bien qu'il fallait remonter

le village et suivre toujours la grande route en regardant vers le nord;

mais Balthasar penchait visiblement pour le midi.... Pour se donner le

temps de réfléchir et de ne pas risquer de se tromper en se décidant

trop légèrement, ils prirent au hasard le premier sentier qui se

présenta, et bientôt se trouvèrent en pleine campagne. Alors l'idée

leur vint de compter leur trésor: cela faisait, en tout, trois francs

trente-cinq centimes, une assez jolie somme vraiment, et au moyen de

laquelle on pouvait espérer se faire bien recevoir de Joseph.

Cependant le temps passait; il fallait enfin partir.

«Le chemin pour aller à Paris, madame? demanda Aimée à une bonne femme

qui revenait des champs courbée sous un lourd fagot d'herbe.

--Le chemin de Paris, répondit la vieille paysanne en appuyant, pour

se reposer, ses deux mains sur une canne qu'elle portait attachée à son

poignet par une petite courroie, c'est la grande route dont vous voyez

d'ici les deux rangées d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez toujours

tout droit. Comme vous avez de bonnes jambes, vous y arriverez avant

le soleil couché.... Il ne faudrait pas, par exemple, me demander d'en

faire autant, j'ai bien assez de retourner comme ça à la maison.

--Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda César.

--Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie de ton offre et te tiens

pour un bon enfant. On ne peut en dire autant de tous les garçons de ton

âge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez à Paris, que le bon Dieu

vous y garde.»

Et la vieille femme s'éloigna.

Mes amis, encouragés par ce bon souhait, se décidèrent à partir. Mais

Balthasar s'était enfui; on le voyait qui courait au loin dans une

direction tout à fait opposée à celle que ses maîtres voulaient prendre.

Il fallut courir après lui pour le ramener. Il s'enfuit de nouveau....

Une partie de la journée se passa dans cet exercice. Dès que mes amis

voulaient prendre le chemin de Paris, Balthasar s'enfuyait d'un autre

côté. On eût pu croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au

lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer pour ce jour-là à

tenir la promesse qu'ils avaient faite de retourner chez Joseph.

Il pouvait être quatre heures de l'après-midi, lorsqu'ils s'arrêtèrent à

la lisière d'un champ où un certain nombre d'ouvriers étaient occupés à

détruire de la mauvaise herbe. César les compta; ils étaient dix, parmi

lesquels deux enfants d'une douzaine d'années. Le travail auquel ils se

livraient paraissait des plus simples et des plus faciles, et mes amis

se dirent qu'ils en feraient bien autant si on voulait seulement les

mettre à l'épreuve et leur donner des outils. Alors, enhardis par la

confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et leur désir de gagner leur pain

comme le père Antoine, ils s'approchèrent d'un vieillard qui s'était

redressé pour allumer sa pipe.

«Monsieur, lui demanda César, êtes-vous le maître de ces hommes qui

travaillent avec vous?

--Moi? répondit l'homme, non, je ne le suis point. Mais je voudrais bien

l'être, savez-vous,--c'était un Belge,--car je ne me donnerais pas tant

de peine et prendrais mon temps pour allumer c'pipe et l'fumer tout à

mon aise! Mais on doit se consoler de n'être pas maître, n'est-ce pas,

lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens qui ne sont aussi

que des ouvriers. Il faut bien qu'il y ait plus de soldats que de

capitaines, savez-vous?... Bast, les choses vont toujours bien lorsqu'on

a du coeur à la besogne. Mais, à propos du maître, avez-vous une

commission pour lui?

--Nous voudrions, dit César, lui demander de l'ouvrage.

--De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffées de fumée, il faut aller

voir; s'il en a, il vous en donnera. C'est un brave maître, savez-vous?

--Où donc demeure-t-il?

--Là-bas, fit le Belge en montrant une fort belle maison, située à un

demi-kilomètre environ.

--Au château?

--Justement, c'est là qu'il demeure, savez-vous? Mais, si vous n'osez

pas y entrer au château, allez à la ferme; vous demanderez Robert, le

régisseur, et vous lui conterez votre affaire.»

Les enfants hésitaient.

«M. Robert n'est pas méchant, savez-vous? leur dit le brave homme en

forme d'encouragement.... Allons, bonne chance!»

Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait indiqué. C'était un étroit

sentier dans lequel ils étaient obligés de marcher à la file, Balthasar

devant comme toujours.

La campagne qu'ils traversaient était riche, fertile, et, sinon

pittoresque, du moins accidentée dans les proportions gracieuses

particulières à tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'était point

grandiose et nullement fait pour étonner ou terrifier le touriste, mais

bien plutôt pour le séduire et le charmer.

Les yeux se promenaient en souriant de ces plaines richement cultivées à

ces coteaux peuplés de villas et boisés de parcs anglais que séparaient,

de distance en distance, de gros villages dont les maisons s'étageant

à mi-côte semblaient regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine

qui coulait placidement au milieu de la vallée et, de ci, de là, faisait

un détour pour s'en aller arroser le pied d'une autre colline également

verdoyante et jolie.

Aimée, qui, en se haussant sur ses petits pieds, parvenait à dépasser

de toute la tête un épais champ de seigle dont les tiges minces et

flexibles venaient lui caresser le visage, cherchait à voir le plus

possible de toutes ces choses.

«C'est donc là, César, demanda-t-elle, la campagne que tu vois dans tes

rêves?

--Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.

--C'est encore plus beau?

--Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est différent. Les bois y

sont plus épais, les maisons moins nombreuses, la solitude plus complète

et le silence plus profond. Enfin je ne sais comment te dire cela,

moi; c'est moins riant, moins en fête qu'ici, et il me semble que je ne

pourrais en voir la réalité sans être ému.»

Ils étaient arrivés. Mais alors, la timidité naturelle de leur caractère

prenant le dessus, au lieu d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre,

juste en face du château que, pour se donner du courage sans doute,

ils se mirent à examiner minutieusement, s'amusant à en compter les

fenêtres, les persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin tout

jusqu'aux marches du perron et aux caisses de fleurs dont elles étaient

ornées.

[Illustration: «Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.».]

La ferme, située sur la gauche, se trouvait à peu près masquée par un

bouquet d'arbres; ce qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait

point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route et prendre un joli

chemin qui semblait se perdre dans le bois. Mais il était facile de la

deviner au mouvement, au va et vient qui régnaient de ce côté. C'était

sans cesse des chevaux attelés à des charrettes ou à des tombereaux

qu'on dirigeait par là; puis une volée de poussins qui venaient,

conduits par leur mère, picoter quelques grains de blé tombés sur la

route, ou une bande de canetons courant se baigner effrontément dans

la magnifique pièce d'eau qu'on voyait briller devant le château et

réfléchir le ciel et les arbres avec la transparence d'un miroir.

César et Aimée, n'ayant plus rien à compter, prirent enfin le parti de

se rendre à la ferme. Ils allaient entrer dans la cour, cour immense

et entourée d'un si grand nombre de bâtiments qu'on eût dit un village,

lorsque Balthasar rebroussa chemin et vint, l'oreille basse, se cacher

craintivement derrière ses maîtres, qui, eux-mêmes, reculèrent tout à

coup saisis d'épouvante: un énorme cerbère, un boule-dogue de taille

colossale bondissant de fureur à la vue du caniche, s'élançait en

poussant des aboiements féroces sur les barreaux de fer de sa loge.

Heureusement un jeune homme qui venait derrière mes amis apaisa d'un mot

le chien de garde.

«Silence donc, Matamore!» dit-il sévèrement.

Matamore se tut, mais de mauvaise grâce et en montrant sous un rictus

qui n'était rien moins que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et

affilés comme des poignards.

Balthasar, malgré l'exemple que lui donnaient ses maîtres en suivant le

monsieur qui avait tant d'influence sur Matamore, jugea convenable de

rester dehors.

«Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le jeune homme.

--Le régisseur.

--Et qu'avez-vous à lui dire, au régisseur?

--Dame! répondit César passablement embarrassé, voici ce que c'est: ma

soeur et moi nous voudrions travailler.

--Bah! vraiment? Mais vous êtes trop jeunes.

--Oh! ça ne fait rien.

--Voyons! que savez-vous faire?

--Ce que vous voudrez.

--C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne volonté y est; les

travaux des champs n'exigent pas un long apprentissage.

--Moi, d'abord, dit Aimée, je puis conduire aux champs tous ces jolis

moutons que je vois là.»

Elle montrait une troupe de deux à trois cents agneaux, lesquels n'ayant

rien de mieux à faire pour le moment, gambadaient dans la cour et se

livraient à des courses folles, comme font les enfants qui jouent à

cache-cache et aux barres.

«Et moi, dit César, je puis très-bien labourer la terre et conduire les

chariots de grains.

--Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit Aimée, ou donner à

manger aux petits poussins, ou même faire la cuisine, si cela vous

plaît.»

Il faut convenir qu'Aimée s'avançait un peu; mais son zèle l'emportait.

«Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit César. Je sais comment

on plante les fleurs et à quelle époque il faut tailler la vigne.»

Le jeune homme, qui n'était autre que le régisseur et qu'on appelait M.

Robert, comprit tout de suite que mes amis ne savaient rien faire; mais,

en même temps, il leur voyait tant de courage et de bonne volonté qu'il

ne voulut pas les affliger par un refus brutal.

«Venez avec moi,» leur dit-il.

Et il les conduisit dans une vaste pièce qui servait de salle à manger

aux gens de la ferme et qu'on appelait le réfectoire. Là, une jeune

et alerte servante nommée Victoire leur servit un goûter, ainsi

qu'à Balthasar, qui avait trouvé, sans éveiller de nouveau les

susceptibilités du boule-dogue, le moyen d'entrer non-seulement dans la

cour, mais encore dans la maison, et cela juste à point pour partager le

repas de ses maîtres.

Tous trois mangeaient de bon appétit, et M. Robert, à qui cela faisait

plaisir, les regardait en souriant, lorsque tout à coup le galop de deux

chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur attention.

«Tiens! s'écria Victoire en regardant par la fenêtre, voici les

gendarmes!»

Certes, mes amis savaient ce que c'était que des gendarmes; à Paris,

ils en rencontraient à chaque instant et n'en avaient jamais eu peur;

cependant, soit pressentiment, soit conscience de leur état d'enfants

abandonnés, ce fut avec un véritable déplaisir qu'ils virent entrer dans

le réfectoire ces deux braves serviteurs de l'ordre public; lesquels,

pour remplir un devoir de politesse envers M. Robert et sa compagnie,

portèrent militairement au front le revers de la main droite.

La compagnie de M. Robert, c'était César et Aimée, puis la servante,

qui, allant et venant de la cuisine au réfectoire, servait nos amis et

les encourageait avec toutes sortes de bonnes paroles.

«Pauvres petits! disait-elle; là, voyez comme ils ont faim!... Mangez

ceci, puisqu'on vous le donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait

pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas comme ça faire des

façons.... N'ayez donc pas peur!... quand on vous dit qu'il en reste

encore pour les autres.»

Les gendarmes avaient chaud (à la campagne les gendarmes ont souvent

chaud); ils déposèrent leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit à

César et à Aimée de constater que les gendarmes n'ont pas la physionomie

plus rébarbative que les autres hommes, et que la sévérité qu'on serait

tenté de leur supposer au premier abord ne réside le plus souvent que

dans leur grosse moustache et leur grand chapeau.

On peut dire que c'étaient là des observations rassurantes; pourtant

César et Aimée n'étaient point du tout rassurés.

«Victoire, dit M. Robert à la servante, prenez une bouteille de vin

blanc et versez à boire à messieurs les gendarmes.»

Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, mais seulement pour la

forme, car ils avaient grand'soif (à la campagne, ayant souvent chaud,

il se trouve qu'ils ont toujours soif).

«Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils en faisant de nouveau le

salut militaire, à la vôtre!»

Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer l'objet de leur visite. La

servante voulait leur verser à boire de nouveau, mais ils remercièrent

honnêtement.

«Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur Robert, dit celui qui

avait déjà pris la parole; nous avons une mission à remplir, et.... vous

comprenez, n'est-ce pas?

--Oui, vous sentez, fit l'autre.

--Le devoir d'abord, reprit le premier.... après.... Eh bien! après, si

vous le permettez....

--Si cela vous convient, dit le second, qui semblait avoir pour fonction

de répéter ce que disait son camarade.

--Pour en venir tout de suite au fait, voici la chose, monsieur Robert:

nous sommes à la recherche des individus qui ont mis le feu cette nuit à

Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reçu ou vu passer des rôdeurs ou

des vagabonds à mine suspecte?... Il faut nous dire cela.

--Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne.

--Ah! fit le gendarme en jetant de côté un coup d'oeil expressif sur nos

amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche béante, écoutaient avec

une sorte de stupeur.

--Les pertes sont-elles considérables? demanda M. Robert.

--A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages sont dans la rue.... Il y

aura de la misère.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y

habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; les bestiaux

qu'on veut sauver et qui, effrayés par le feu, refusent de sortir des

étables où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont peur de périr,

les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits

enfants qu'on oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... Puis

les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le désordre!... les flammes

qui se font des trouées et se jettent sur les malheureux qui veulent les

éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est épouvantable!...

--Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, ce qui me touche le plus

dans tout cela c'est les bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos

moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... ça me donne froid

dans le dos.

--Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux?

--C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et

innocentes bêtes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est

pis encore.

--Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez là

sont insensés.... Avez-vous des soupçons sur quelqu'un, messieurs les

gendarmes?

--On accuse des saltimbanques qui ont quitté Villeneuve cette nuit, sans

payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu.

--Il est facile de retrouver leurs traces!

--Pas tant que cela. Ils se sont séparés, paraît-il, pour suivre des

directions différentes. On nous a rapporté qu'ils avaient pris, les uns

un chemin de traverse, les autres un sentier, et les autres encore

la grand'route. Et, entre nous, ça m'étonne bien que vous n'ayez vu

personne de la bande, car on m'a signalé deux de leurs enfants qui se

sont dirigés par ici.

--En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu que ceux que vous-mêmes

pouvez voir en ce moment.

--Lesquels donc, monsieur?

--Mais ces deux petits qui sont à table près de vous.»

A ces mots, César et Aimée furent saisis d'un tel effroi que la servante

eut pitié d'eux.

«Pour ça, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en réponds. N'est-ce pas,

petits, que ce n'est pas vous?

--Quoi donc? fit César troublé.

--Qui avez mis le feu.

--Le feu?

--Oui, le feu.... Est-il assez borné! On te demande si c'est toi qui

as mis le feu. C'est simple comme bonjour, tu n'as qu'à répondre que ce

n'est pas toi.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.... Je ne sais pas,

moi....

--Comment tu ne sais pas? Et qui donc le saura, si ce n'est toi,

imbécile!»

Le pauvre César était interdit et, pour le moment, tout à fait incapable

de faire une réponse raisonnable. Mais Aimée ne s'intimidait pas si

facilement.

[Illustration: Les enfants ne surent que répondre.]

«Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce que vous dites, et je ne

pense pas que nous soyons des saltimbanques.»

Si messieurs les gendarmes avaient quelque peu réfléchi, il leur eût

été facile de comprendre que ces enfants n'étaient pas ceux qu'ils

cherchaient; mais il est de leur état de voir partout des coupables.

«Quoi, dit Victoire à Aimée, tu n'as pas à cet égard plus de certitude

que cela? Alors comment veux-tu que les autres en soient sûrs? En voilà

une jolie manière de se défendre!

--Assez, la fille, dit gravement le gendarme, laissez l'autorité faire

son devoir. Si ces enfants sont coupables, rien ne nous empêchera de les

arrêter.

--Rien ne nous empêchera de les arrêter, répéta, selon sa coutume,

l'autre gendarme.

--Nous arrêter! s'écria Aimée, nous arrêter!... entends-tu, César, pour

nous mettre en prison!...

--Comme des voleurs, fit César en pleurant.

--Bon, dit la servante en haussant les épaules, les voilà maintenant qui

se mettent à crier avant qu'on ne les écorche, comme les anguilles de

Melun.

--Allons! Victoire, retirez-vous,» dit M. Robert sévèrement.

Victoire passa, en maugréant, dans la pièce voisine, et le gendarme

sortit de sa poche des papiers, des plumes et un encrier pour dresser le

procès-verbal.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.

Les enfants ne surent que répondre.

«Ils ne veulent point se nommer. Écrivez cela, dit-il à son camarade.

Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: «Quel âge avez-vous?»

demanda-t-il.

César et Aimée, qui ne savaient point quel âge ils avaient, gardèrent le

silence.

«Mettez, qu'ils n'ont point dit leur âge, dit le gendarme qui

interrogeait à celui qui écrivait.

--D'où êtes-vous?» demanda-t-il encore.

Les pauvres petits n'en savaient rien.

«Où êtes-vous nés?»

Force fut encore de se taire.

«En quelle année?»

Silence.

«Écrivez qu'ils ne veulent point divulguer le nom de leur famille ni le

lieu de leur naissance.»

Puis il continua:

«Que font vos parents, où demeurent-ils? Comment les appelle-t-on?»

A ce déluge de questions, les pauvres enfants étourdis fondirent en

larmes. M. Robert eut pitié d'une si grande douleur.

«Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous.

[Illustration: Sur ces entrefaites un cavalier....]

On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous et répondez à M. le

gendarme qui vous interroge. Dites-lui ce que vous savez.

--Nous ne savons rien, nous, fit César avec désespoir.

--Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper la justice, dit le

gendarme; on sait toujours qui on est... Si vous ne me répondez pas, il

faudra pourtant que je vous arrête.

--Là! fit tout à coup la servante qui avait écouté à la porte, ces

pauvres enfants! il me fait mal de les voir en cet état. Ce n'est pas

eux qui ont fait le coup; j'en répondrais sur ma tête. Il faut être

aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents.

--Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent à garder le silence?

--Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais soyez certains que s'ils

étaient coupables, ils répondraient. Les criminels ont réponse à tout.

--C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, mes enfants, un peu de

courage, et avouez si vous savez qui a mis le feu.

--Comment, répondit enfin César, pourrions-nous savoir cela, puisque

nous ne connaissons pas le village que vous dites?

--Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous seulement ce que font vos

parents?

--Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert.

--Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, quelqu'un enfin qui

doit s'occuper d'eux et à qui nous allons les reconduire.»

César et Aimée, que l'idée d'être ramenés par les gendarmes à Joseph

Ledoux effrayait au delà de toute expression, ne desserrèrent point les

dents.

«Vous vous taisez? Il va donc falloir se décider à nous suivre. Qui

que vous soyez, on ne peut vous laisser comme ça courir les chemins.

Ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les colonies agricoles et

pénitentiaires.»

Sur ces entrefaites, un cavalier qui était entré dans la cour avec la

vitesse d'un ouragan, mit lestement pied à terre et pénétra dans la

salle.

«Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il.

--C'est ces deux petits rôdeurs que nous arrêtons, monsieur Richard.»

M. Richard, qui avait alors une douzaine d'années, était un fort beau

garçon dont la physionomie intelligente et gracieuse inspirait tout

d'abord de la confiance et de la sympathie. On se sentait disposé à

l'aimer même avant de le connaître. César et Aimée, qui, à travers leurs

larmes, pouvaient à peine le voir, devinèrent tout de suite que c'était

un ami, et se reprirent à espérer.

Les petits vagabonds · 第 8 / 22 题