Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à l'improviste, sans
être attendue, et qu'elle s'en va non moins vite.
Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était magnifique et tout le
monde était dehors. César et Aimée qui connaissaient les bons endroits,
étaient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer
à la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais à peine
s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entraînés par les goûts
de leur âge, ils oublièrent la chasse des petits sous pour regarder les
enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et
de muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; quant à leurs
propriétaires, ils suivaient avec un vif intérêt les parties qui se
jouaient de l'autre côté de la grille. Ils étaient si complétement
absorbés dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de
voiture, à quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint
droit à César et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main:
«Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la santé à un pauvre enfant
dont la mère ne pourrait supporter la perte.»
Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupéfaits
n'eurent pas même assez de présence d'esprit pour remercier la jeune
dame, qui, du reste, s'était promptement éloignée.
«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée.
--Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je crois bien que c'est
une pièce d'or.
--Une pièce d'or?
--Oui, comme on en voit chez les changeurs.
--Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce d'or!... Mais elle est
bien petite, sais-tu?
--Oh! cela ne fait rien.
--Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas?
--Parbleu!... On dirait une pièce de vingt francs.
--Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt
francs?
--Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier
peut-être!...
[Illustration: «Prenez ceci et priez Dieu».]
--Tant que cela?
--Pour le moins.
--Et que peut-on acheter avec un panier de sous?
--Tout ce qu'on veut, je pense.
--Vrai, César?... Alors nous sommes riches?
--Bien sûr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se
soit trompée.
--Comment donc?
--Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela pour une pièce de cinq
centimes.
--Le penses-tu?
--Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien être.
--Comment faire alors?
--Chercher la dame et lui rendre la pièce.
--Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente d'être riche!...
D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une
personne que tu n'as fait qu'entrevoir?
--Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète pas, viens.
--Allons!... puisque tu le veux.
--Et toi, tu ne le veux donc pas?
--Si fait.... Je serais heureuse de posséder beaucoup d'argent, mais je
ne voudrais pas garder une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas....
--A la bonne heure!»
Malgré une persévérance et une bonne volonté fort louables, les deux
enfants ne trouvèrent point la dame à la pièce d'or.
«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant tomber avec découragement
sur un banc de pierre dans la partie la plus déserte du jardin.
--Nous reviendrons demain, répondit César.
--Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph?
--Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas de cela, à Joseph.
--Pourquoi?
--Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les
garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien à lui.
--A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?
--Elle m'a recommandé de prier Dieu pour qu'il rende la santé à un
enfant malade.
--Et tu le feras?
--Sans doute.
--Même avant de savoir si la pièce d'or est à nous?
--Qu'importe!
--Mais comment?
--Comment?
--Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le
prier?
--Écoute, fit César comme en cherchant à se rappeler....
--Tu ne sais pas?
--Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.
--Tu l'as donc su?
--Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris?
--Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu?
--Dans les églises.
--Vrai?... Qui te l'a dit?
--Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en réponds. Si tu veux,
nous irons voir demain?
--Pourquoi pas tout de suite?
--Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, il y fait sombre
et tu aurais peur.
--Tu as donc été dans une église, toi, César?
--Je ne m'en souviens pas.
--On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes
comme cela de choses que tu n'as point vues.»
César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers au logis; Joseph
s'était, selon toute apparence, oublié au cabaret. C'était si bien dans
ses habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. N'ayant rien de
mieux à faire en attendant qu'il lui plût de rentrer, ils s'accroupirent
sur leurs talons dans un coin de la chambre, et là, dans l'obscurité,
s'occupèrent joyeusement à bâtir des châteaux en Espagne. Avec la
pièce d'or (en supposant qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait
immédiatement des livres, et allait à l'école où il travaillait si
bien qu'au bout de très-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en
sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un état
qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'était
pas plus difficile que cela! Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle
voyait depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de jouets du boulevard
et qui avait des dents et des cheveux _pour de vrai_, fermait les yeux
pour dormir et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger lorsqu'il
avait faim et même lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa
maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bébé
charmant qui souriait sans partialité à toutes les petites filles et
leur envoyait des baisers à travers la vitrine où il était exposé,
suffisait à son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. Mais
quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut être réellement heureux,
savoir borner ses désirs.
Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent entendre dans
l'escalier; presque aussitôt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph
entra suivi de Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or dans la
doublure de sa veste. C'était un misérable que Joseph, et un misérable
de toutes les façons; paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il avait tous
les vices. Les enfants le craignaient et le détestaient, parce que pour
un oui, pour un non, il les battait comme plâtre, selon l'expression
des voisins, qui plus d'une fois étaient venus les arracher à sa fureur.
Balthasar, de son côté, lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui
obéissait qu'en rechignant.
«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant mes amis dans un
coin de la chambre. La journée a dû être bonne par un temps comme cela.
Donnez-moi votre argent.»
Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une
partie de l'après-midi à regarder jouer les enfants et à chercher la
dame à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait
fixés comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il
allait se mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller quelque
chose sur la poitrine de César. L'enfant ignorait que le dessus de son
habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse
pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher.
Joseph était muet de surprise.
«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment César, tu as de l'or!... et
tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon?
--Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait.
--Aurais-tu la prétention de la garder?
--Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donnée pour un sou;
je le crois du moins.
--C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout à fait imbécile? Si on te
l'a donnée, elle est à toi.
--Non, te dis-je....
--Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas à toi, elle est
à moi, j'en fais mon affaire.»
Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée
et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est
pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge.
Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit
laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur
le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur
tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités
de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient
pas.
Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour
commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur
leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à
s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent
pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs
traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit
la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil.