_Aux derniers Turcs encore debout._
C'est à Constantinople que je fis sa connaissance. Il y a longtemps
de cela. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1902 ou 1903. J'étais
alors officier de quart à bord du stationnaire français; et lui,
capitaine d'état-major, aide de camp de Sa Majesté Impériale, Sultan
Abd-ul-Hamid II. Nous fûmes tout de suite très bons amis; d'abord parce
qu'il parlait un irréprochable français, délicieux à savourer, quand
on s'était longuement usé l'intelligence à interpréter le français
tout autre, et vraiment spécial, que pratiquent les chrétiens du cru,
les _rayas_; ensuite, parce qu'il portait un superbe uniforme rouge
et bleu, étonnamment pareil aux uniformes de chez nous, aux chers
uniformes pimpants de notre ancienne armée, de celle qui remporta les
victoires d'Inkermann et de Solférino... Mon père en avait été, toute
sa vie durant, de cette armée-là, et ce capitaine turc me fit l'effet
d'un lointain cousin retrouvé tout à coup, par très grand hasard.
Il s'appelait Arif,--Arif bey, car il était bey, étant fils de
pacha. La démocratique Turquie admet cette noblesse à deux degrés,
semi-héréditaire, et qui ramène à la roture le petit-fils de l'homme
anobli. Le père d'Arif, vieux soldat naïf comme une jeune fille, avait
conquis son titre sabre au poing, sur dix champs de bataille, de
Sébastopol à Plewna. Peut-être s'était-il battu en Crimée à côté de mon
père à moi.
Tant qu'il y aura par le monde des Français et des Turcs, ils feront
ensemble bon ménage, car les uns et les autres sont frères en bravoure.
Cette fraternité-là en vaut d'autres.
Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey.
C'était un beau grand gars à longues moustaches blondes, et dont
les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans
jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de
l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés
pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le
regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent
guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre
le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant,
circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça
ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au
milieu du pêle-mêle balkanique,--parmi les Grecs à cheveux bleus, les
Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,--les vrais
Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du
nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah
sait pourquoi! dans la galère levantine.
Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était
nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes;
et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon
musulman,--sans doute pratiquait-il envers elles toutes la plus
équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au
jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le
chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais
le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion.
Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable
Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan
diplomatique l'avait surnommée _la Muette_. Arif lui délia si bien la
langue que lui-même en fut surnommé, du coup, _Portici_.--Portici,
l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de
l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la mode _pérote_.--Si vous ne
savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre.
En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait
s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne
connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et
liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles.
Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte
satisfaction. Enfin, le fait est que, de 1902 à 1904, je ne le vis pas
trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans
nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons
musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé
d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam.
Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être
que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout
ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de
résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine
véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait
aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris
et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire
d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons
turques, ironiques et courageuses...
Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel
embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et
s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et le temps se chargea d'allonger la
distance entre nous.
Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour
préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à
Paris juste à point pour le réveillon.
Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de
l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine
comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main
droite, au fond du salon _select_, une table vraiment somptueuse,
en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et
qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de
la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du
prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me
faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec
exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si
je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette
Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement
véritable,--l'effarement d'une créature naguère sauvage ou recluse, et
tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,--en plein café de
Paris un 24 décembre, à minuit.--Je m'avisai alors du cavalier. Il me
tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de
profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey.
Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler
jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa
chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme
si nous nous étions quittés la veille.
Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il
me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque,
bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait
trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle
oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc?
c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévère
_tcharchaf_,--la grande draperie noire, à peine transparente, dont les
dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles,
sitôt qu'elles mettent le bout de leurs petits pieds hors de la maison?»
Mais Arif riait plus fort que moi:
--Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution,
ne l'oubliez pas!
Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid
avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs,
c'était,--pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit
temps!--1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle
cousine, prononça ce mot,--Révolution,--je ne pus m'empêcher de songer
à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi
l'avaient cru,--et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!--que
l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la
France...
Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il
s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris
pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une
mission en France.
--D'une mission militaire, je suppose?
--Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole.
Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me
surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez
l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right
man in the right place»,--l'homme qu'il faut où il faut. Les autres
gouvernements aussi, pour être juste.
Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car
j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté
Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en
cachait d'ailleurs pas.
--Très cher,--me dit-il le plus chaleureusement du monde,--la Turquie
dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous
étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain
à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance
ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la
puissance allemande.
Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains:
--Vous n'y croyez pas!--s'écria-t-il.--Mais je sais que vous nous
aimez! et alors, grâce à Dieu, vous aurez bientôt fait d'être
convaincu... Réfléchissez seulement une minute: l'empire turc est-il
moins vaste que l'Allemagne ou que la France?
--Certes non, tout au contraire.
--Ne sommes-nous pas vingt ou vingt-deux millions d'Ottomans? En 1789,
vous n'étiez guère davantage de Français.
--C'est exact.
--Enfin, vous avez vécu parmi nous. Eh bien! répondez-moi en toute
franchise: trouvez-vous les Turcs moins braves, moins honnêtes, moins
intelligents qu'aucune autre race orientale, et même que n'importe
quelle autre race d'Europe?
Pour lui répondre, je me levai:
--Arif, écoutez-moi bien...: ceci n'est pas une flatterie:--Sur mon
honneur d'officier français, j'affirme que les Turcs musulmans, vos
compatriotes, sont parmi les plus courageux, les plus loyaux, les plus
probes de tous les hommes. J'affirme pareillement qu'ils sont doux et
humains, contrairement aux monstrueuses légendes sans cesse répandues
par vos ennemis, les chrétiens orthodoxes et les Arméniens, tous gens
fourbes et menteurs. J'affirme encore que le Turc est intelligent et
industrieux, au moins autant que le Serbe et que le Hongrois plus que
le Russe et que le Bulgare...
--Alors, très cher?
--Alors... Alors, Arif, vous étiez hier encore un peuple moyenâgeux,
égaré parmi les nations modernes; vous êtes, aujourd'hui encore, un
peuple mahométan, égaré parmi les nations chrétiennes... Arif, au lieu
d'acheter des moissonneuses en France, je regrette que vous n'achetiez
pas des canons.
--Oh!--dit-il,--j'ai plus de confiance que vous dans la parole
d'honneur de l'Europe[1]. L'Europe a garanti l'intégrité de la
Turquie. Serait-ce donc au moment que nous tentons un effort vers une
civilisation plus haute, que?...
--Bon, bon!--lui dis-je.--Vous avez sans doute raison. Parlez-moi
plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du
souper de Noël?
Alors Arif oublia la révolution turque. Il me parla de sa cousine. Et
lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre
faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune,
il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite
fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas.
Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait
été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2] de son oncle. Arif
l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser
une nièce aussi grande fille,--elle touchait à ses vingt ans,--l'avait
mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs;
fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y
était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer
cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif...
Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point.
--Nos femmes peuvent à présent voyager.
Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de
mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner
en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!...
--Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum
retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui
paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne?
--Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime
en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la
Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes,
affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage
découvert et front haut!
--Arif bey ... heu ... ainsi soit-il!
Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus
maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou
s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant
que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à
l'impitoyable et proche séparation. Le destin était suspendu sur leurs
têtes comme une épée au bout d'un cheveu.
Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire.
C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant.
Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait
fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe
par Constantinople et s'y arrête trente-six heures.
Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville
tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, le _chirket_[3]
à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak.
Soudain,--nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,--un Turc en
uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans
le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé!
changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue
grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient
de fièvre sous l'ombre des sourcils froncés. Il ne riait plus!...
jamais plus...
Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.--Que dire? L'avant-veille,
la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre,
identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait,
ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et
l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives
d'Europe et d'Asie, également merveilleuses...
Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se
retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les
palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra:
--C'est vous qui aviez raison!--dit-il:--la parole d'honneur de
l'Europe ... pouah!...
Je lui demandai alors:
--Où allez-vous?
Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident:
--Là-bas!
Et il expliqua:
--Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir
tout le Bosphore...--il baissa la voix:--revoir tout le Bosphore ...
avec elle...
Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des
yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques
voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans
aussi bien que chrétiens.
--Elle est là,--murmura-t-il.
Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié
serrait ma gorge.
Lui reprit, un peu plus haut:
--Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous
nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont
là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!--Et ils n'en
sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon
du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre
révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique,
qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès!
Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre...
Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts:
--Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous
n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint.
--Parbleu!--dit-il,--Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de
l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde!
Quand le _chirket_ accosta derechef le pont de Kara keuy, nous
descendîmes ensemble. Le salon des hanoums se vidait aussi, et les
dames turques, quittant le bateau, s'en allaient, chacune de leur côté,
toutes impénétrablement voilées du sombre tcharchaf. En vérité, non!
elle n'avait rien changé à rien, la révolution!
Arif et moi demeurions cependant sur le trottoir du pont, la main dans
la main. Une hanoum, à mes yeux pareille aux autres, passa devant nous,
plus lentement peut-être que les autres; son voile s'agita, très peu.
--C'est elle,--me souffla Arif bey.--A présent c'est comme cela que je
la vois. Jamais mieux!...
Il serra fortement ma main:
--Et maintenant, adieu! La comédie est finie.
Je retenais sa main dans la mienne:
--Pas adieu, Arif!... Au revoir!
Il haussa les épaules:
--Non, très cher! pas au revoir: adieu! Après cette chose-là, que
voulez-vous qu'il me reste à faire, sauf mourir?
Il mourut.
Méditerranée, an 1330 de l'hégire.
[1] Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt
fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France
et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature
l'_intégrité_ de l'Empire Ottoman.--Chiffons de papier, sans doute?
[2] _Au harem de son oncle_, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la
maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs
d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.
[3] _Chirket-i-haïrié_, vapeurs à passagers qui faisaient le service
des deux rives du Bosphore.