_Pour le capitaine de vaisseau Pierre Loti._
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. Lors, Antonio Onaglia,
greffier de la cour martiale, tourna sa face napolitaine, glabre et
grasse, vers le profil busqué du colonel Carlo Torelli,--Piémontais,
président,--pour annoncer d'une voix ânonnante:
--Justice est faite!
A quoi le colonel président répliqua d'un ordre bref:
--Appelez la cause suivante!
Et trois nouveaux accusés entrèrent, garrottés si prudemment que le
sang leur sortait par-dessous les ongles.
C'étaient trois Arabes encore, tout comme ceux qu'on venait d'exécuter;
trois Arabes fort pouilleux: un vieillard, un enfant et un homme. Tous
trois portaient le burnous et le fez,--deux chefs d'accusation déjà
majeurs;--et, pour comble, leurs six mains, étalées sous les yeux des
juges, montraient des traces noires bien suspectes. Cela sentait la
poudre à plein nez. Donc, point d'erreur probable: la cour, une fois de
plus, se trouvait en face d'un trio de ces bandits coupables d'avoir,
quelques heures plus tôt, traîtreusement attaqué les braves troupes
italiennes. Le crime était patent. La fusillade s'imposait donc.
Carlo Torelli, colonel et président, s'inclinait déjà vers ses
assesseurs, et ceux-ci déjà opinaient. Toutefois, le double geste
ébauché ne s'acheva pas. Dans le prétoire, ouvert à deux battants,
comme la loi l'exige, deux hommes venaient d'entrer, deux Européens,
deux étrangers, deux journalistes, comme en témoignaient leurs kodaks
en bandoulière et leurs carnets sans cesse crayonnés. D'un coup d'œil
gêné, Carlo Torelli toisa ces deux hommes. L'un était Anglais, l'autre
Français. Ironiques et impassibles, tous deux considéraient la cour.
Carlo Torelli, président, toussa d'abord, hésita ensuite, et se résigna
enfin,--par égard pour la presse occidentale, et quel que fût le temps
perdu,--à ne pas condamner sans interrogatoire.
Il appela donc:
--Interprète!
Et le drogman s'étant précipité:
--Vous trois, qui êtes-vous?
Or, avant même que l'interprète eût traduit en arabe la question, l'un
des accusés,--celui qui n'était ni l'enfant, ni le vieillard,--avança
d'un pas, haussa ses mains garrottées, et, parlant d'une voix nette, en
italien très pur, répondit:
--Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au
service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père,
Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat
volontaire.
Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,--déguenillés,
hirsutes,--ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans
galons, au coin d'une haie?--des soldats?--de vrais soldats? des
officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli se retint
d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces
trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux
journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore:
--Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires?
Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de
son burnous:
--Voici ma commission.
Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de
tout près cette commission inattendue:
--Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1]
m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des
volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer
que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer
de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel
ottoman.
Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut.
Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le
grattement léger des crayons sur le papier des carnets, durant que les
deux journalistes griffonnaient leurs notes.
Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance.
Froissant d'une main brusque l'importune commission, il fit tête, les
yeux relevés vers le Turc impassible:
--Admis!--dit-il, la voix sèche.--Admis. Vous êtes le colonel
Ahmed.--Il n'ajoutait pas le titre, ni le nom noble, inconscient
peut-être de son insolence.--Vous êtes le colonel Ahmed. Et après?
Muet, l'accusé haussa les sourcils.
--Oui, après?--répéta Carlo Torelli, président.--Cela change-t-il
quoi que ce soit à l'affaire? Vous êtes accusé d'avoir, le 26 octobre
dernier, avant-hier, attaqué traîtreusement, par derrière, les troupes
italiennes. Niez-vous le fait?
Ahmed bey, dédaigneux, sourit:
--Il n'y a point de traîtrise chez nous, Turcs, monsieur! et pas même
dans notre façon de déclarer la guerre, sachez le bien! Je ne vous ai
pas attaqués traîtreusement: je vous ai attaqués, tout court.
--Par derrière!
--Par derrière, en effet! puisque, comme jadis en Abyssinie, vous avez
été assez mauvais soldats pour vous laisser tourner par un adversaire
inférieur en nombre.
--Supérieur.
--Inférieur! Vous êtes 50.000 Italiens. Nous sommes 3.000 Ottomans,
appuyés par 18.000 Arabes. Mon régiment, avant-hier, ne comptait pas
400 fusils.
--Où sont-ils, ces fusils?
--Ne vous en inquiétez pas! Ce n'est point en vain que notre
arrière-garde s'est sacrifiée pour assurer la retraite. Des quatre
cents, vous en retrouverez trois cent cinquante en face de vous à la
prochaine affaire. Restent cinquante. De ceux-là, je veux dire des
braves gens qui les portaient, quinze sont tombés au feu,--quinze
seulement: vous tirez assez mal!--et trente-cinq, l'arrière-garde,
tombent en ce moment même au mur, assassinés par vous, cour martiale.
Le Piémontais bondit dans son fauteuil.
--Exécutés, monsieur! exécutés légalement, après jugement en forme! Vos
soi-disant soldats ne sont que des bandits, et c'est après avoir fait
leur soumission à l'Italie qu'ils ont repris les armes contre elle, et
tiré dans notre dos!
Pour la première fois, le Turc fronça les sourcils:
--Monsieur,--dit-il rudement,--il faut être bien lâche pour insulter
des morts!
Et comme l'insulteur cherchait une réplique:
--Tout ce que vous dites est d'ailleurs faux,--reprit Ahmed bey
Alledine;--et vous le savez. Mes soldats ne se sont jamais soumis à
vous,--non plus qu'aucun autre Arabe des régiments volontaires, non
plus qu'aucun caïd indépendant. Pas un chef n'est venu reconnaître
votre drapeau.
--Allons donc! Cent, deux cents chefs sont venus, solennellement.
--Cent, deux cents mendiants, juifs pour la plupart, par vous-mêmes
déguisés en chefs! Cela peut compter aux yeux de l'Europe, complice de
votre brigandage[2]. Cela ne compte pas à nos yeux musulmans. Cela ne
compte pas non plus aux yeux d'Allah, notre juge à tous deux, vous et
moi.
Carlo Torelli, colonel et président, jeta vers les deux journalistes,
qui écrivaient toujours, un coup d'œil oblique. Puis:
--Injures et calomnies!--prononça-t-il, solennel.--Peu importe! d'un
prisonnier, rien ne blesse. Je passe donc outre. A présent, veuillez
moins parler, et mieux répondre. Vous avouez avoir participé à
l'attaque du 26 octobre?
Ahmed bey inclina la tête:
--Je l'ai commandée.
--Bien. Les deux hommes qui sont là y ont pris part aussi?
--Oui. Mon fils est soldat, et mon père, général en retraite, est
redevenu soldat en s'engageant dans mon régiment.
--Bien. Tous trois, vous vous êtes battus sans uniforme?
--Oui. Vous savez pourquoi.
--Bien. Et vous avez commandé ou encadré des indigènes tripolitains?
--Des Arabes du vilayet turc de Tripoli, citoyens ottomans, soldats
ottomans, oui.
--Bien. Il suffit.
Cette fois, Carlo Torelli, président de la cour martiale, se pencha
tout de bon vers ses deux assesseurs, et ceux-ci, tout de bon,
opinèrent du chef.
Souriants, méprisants, les trois Turcs attendaient la sentence. Pour la
prononcer, Carlo Torelli, par égard pour la presse occidentale encore,
jugea décent de se lever:
--La cour,--dit-il, parlant à présent du ton le plus courtois,--la
cour, après interrogatoire des accusés, et retenant leur aveu formel
d'avoir fait partie d'un corps irrégulier, lequel a porté les armes et
combattu après soumission jurée, les condamne à la peine de mort et
ordonne qu'il soit procédé sur l'heure à l'exécution
--Jugement sans appel, enregistré!--ânonna Antonio Onaglia, greffier,
Napolitain.
Des trois condamnés, pas un n'interrompit son sourire.
L'homme, Ahmed bey, dit seulement, du ton le plus ferme:
--_Padishah'm tchok yacha_[3].
Et le vieillard, Mehmed pacha, ajouta, d'une voix sereine:
--_Allah ekber!_[4].
Quant à l'enfant, respectueux devant ses père et grand'père, il se tut.
Les carabiniers les emmenèrent.
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita.
Lors Antonio Onaglia, greffier, annonça:
--Justice est faite!
Et Carlo Torelli, président, ordonna:
--Appelez la cause suivante.
Or, comme il prononçait le dernier mot, il rougit légèrement et
détourna la tête, pour ne pas voir les deux journalistes, le Français
et l'Anglais, qui, tous deux, s'étaient levés l'instant d'avant pour
saluer chapeau bas les trois martyrs marchant à la mort, mais qui,
maintenant tête couverte, tournant le dos à la cour martiale, sortaient
du prétoire, et, passant le seuil, y crachaient[5].
[1] Le _séraskier_,--le ministre de la guerre de l'empire ottoman.
[2] Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre
l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite
habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne
après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...
[3] Vive l'empereur!
[4] Dieu est grand!
[5] Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la
vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur
de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes
que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation
d'Occident.
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