_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, Paris_ (VIIe)
Béikos (Bosphore), 2 redjeb 1329[1].
De Béikos, oui, mes deux chers yeux! de Béikos je vous écris, et non
plus de Stamboul:--Voici l'été; la ville devient trop chaude, et le
conak[2] inhabitable.
Mon mari doit tout de même y rester encore quelques semaines, pour
être à portée du Palais et du Parlement: car les affaires turques
vont de mal en pis, vous le savez aussi bien que moi. Il s'est donc
résigné à se séparer de son harem et à nous envoyer toutes quatre,--ma
belle-mère, ma belle-sœur, moi-même et notre Léïlah,--respirer dès
maintenant l'air toujours frais du Haut-Bosphore. Bref, me voilà,
depuis huit jours, installée dans le vieux yali[3] que vous connaissez,
à Béikos d'Anatolie[4]. Vous vous souvenez bien? la grande maison de
bois, toute simple et sévère, qui trempe dans la mer sa longue façade
couleur de sang séché, et s'adosse au grand parc toujours vert, dont
les cèdres, les cyprès et les pins parasols escaladent en rangs serrés
les premières pentes de la colline, et font tache très sombre au milieu
des platanes, des tilleuls et des chênes d'alentour. C'est là que je
suis, et ma chambre, d'où je vous écris en ce moment, occupe tout juste
l'angle sud du yali; en sorte que trois de mes fenêtres donnent sur
le Bosphore; et les trois autres[5] sur un coin du parc, très ombreux
et tout parfumé de résine et de roses. Rien qu'en levant la tête de
mon papier, j'aperçois, à main gauche, toute l'enfilade merveilleuse
des coteaux d'Asie, avec leurs jolis villages qui rient au bord de
l'eau:--Pacha-Baghtché, Tchibouchi, Kanlidja,--et, à main droite, le
détroit, pareil à un grand, grand fleuve... C'est très beau, ma sœur
aimée, et, jadis, vous le trouviez tel. Dans la fièvre de votre vie
occidentale, avez-vous le temps de regretter quelquefois l'infinie
douceur de nos soirs d'été sur le Bosphore?...
Vous rappelez-vous, seulement, la côte d'Europe, avec ses quais,
ses villas de pierre, ses équipages piaffant et toute l'agitation
bruyante quoique indolente de la «saison» diplomatique? Promenades,
pique-niques, gymkhanas, polo, tennis... Rien de cela, bien
entendu, n'est pour moi. C'est l'Occident, c'est l'autre monde!...
Je regarde tout de même du coin de l'œil, à travers la mousseline
de mon tchartchaf, quand je passe en caïque le long du quai de
Thérapia, ou quand une amie,--une amie voilée comme moi, bien
entendu,--m'invite dans sa voiture et que toutes deux nous passons,
fouette cocher! à travers cet autre monde, à travers votre Occident
... nous, petites cadines mystérieuses encapuchonnées des cheveux
aux bottines, et gardées à vue par deux nègres[6] à cheval, un peu
comiques dans leurs redingotes pincées ... vous rappelez-vous?...
vous rappelez-vous surtout notre côte d'Asie, tellement la plus
charmante, avec ses prés et ses bois, ses palais, ses cabanes, tout
ça dégringolant jusqu'à se baigner dans l'eau courante, sans quai
ni route, sans équipage piaffant, sans tennis, sans pique-nique,
sans gymkhana? Vous rappelez-vous nos vendredis[7] ensoleillés, vous
rappelez-vous chaque coteau, chaque vallon peuplé de femmes turques
assises en rond sur l'herbe et parsemant toutes les prairies comme
de grandes fleurs multicolores?... car leurs grands voiles épanouis
étaient--sont--jaunes, roses, bleus, blancs, verts, violets ... comme
autant de narcisses, de roses, de bluets, de marguerites, d'œillets et
de violettes!... Vous rappelez-vous, mes deux chers yeux purs? Rien de
cela n'est changé. C'est le même Bosphore et c'est la même Turquie. La
Révolution, ici, passe vraiment inaperçue...[8]
Et, tenez! J'y songeais, l'autre jour, à l'instant que nous quittions
le conak de Stamboul pour le yali de Béikos... Vous savez que c'est
presque un déménagement, pour nous autres Turcs. Dès le matin,--quatre
bonnes heures d'avance,--trois landaus attendaient dans notre rue, et
c'est tout juste si elle était assez large. Vous les voyez d'ici, les
rues du quartier Sélimieh[9]! Dans la maison, c'était le pire tumulte,
le pire tohu-bohu parmi les domestiques, les esclaves et les nègres.
Midi avait déjà sonné qu'aucun paquet n'était encore ficelé. Nous
sommes parties enfin, nous quatre dans le premier landau, nos gens avec
l'essentiel du bagage dans les deux autres. Et, bien entendu, nous
étions, ma belle-mère, ma belle-sœur et moi, rigoureusement voilées.
Léïlah seule, qui n'a pas treize ans[10], tant s'en faut, montrait son
minois aux passants.
Nous voilà donc roulant vers la Corne-d'Or, où la mouche attendait
à l'échelle du Phanar. Comme juste, quatre nègres trottaient aux
portières, et, quand il s'est agi d'embarquer, ils ont fait les
importants. Nous, dames et maîtresse,--hanoums--avons dû obéir
ostensiblement, avancer, reculer, attendre, comme nos serviteurs noirs
nous en donnaient l'ordre;--cela, pour que toute la populace présente
sache bien et redise partout que le harem de Ahmed pacha Djalleddine
est un harem comme il faut, et qu'Ahmed pacha lui-même est un croyant
de bonnes mœurs, digne de la haute faveur où le tient Sa Majesté
Impériale, et du respect que ses voisins lui témoignent. Or, ma sœur
très chérie, je me souviens fort bien qu'il y a cinq ans,--au temps
du sultan Abd-ul-Hamid,--nous avons, un matin d'été, quitté tout
pareillement le même conak pour le même yali, et pris, devant la même
populace, les mêmes soins de ne point du tout choquer ses opinions,
ses préjugés, sa foi. Les lois changent;--hier encore, le Parlement
bavardait à propos d'adultère et tâchait d'ôter aux maris trompés leur
vieux droit sauvage de tuer les épouses infidèles![11]. Mais les mœurs
ne changent pas. Dès lors, que voulez-vous qu'il advienne de ce pauvre
féminisme turc que vous imaginiez déjà triomphant au lendemain de la
déposition d'Abd-ul-Hamid!
Les Turcs, féministes? Las! mes deux yeux si bleus, vous ne verrez pas,
de bien longtemps, la réalisation d'un pareil rêve. La femme turque
émancipée? Mais qui l'émanciperait d'abord? je veux dire: quels hommes?
de quelle race? d'où? d'Europe? d'Asie? d'Afrique? de quel vilayet? de
quelle province? D'où partirait cette révolution morale, mille fois
plus extraordinaire que la révolution politique de 1908? Songez-y!
notre empire compte les peuples les plus divers, et qui tous se
jalousent et se surveillent, quand ils ne se haïssent pas. Mettrez-vous
sous le même fez les Osmanlis et les Albanais, les Kurdes et les
Syriens, les Boukhariotes et les Tcherkesses[12]? Et, encore, je ne
parle que des croyants... Certes, vous n'avez pas oublié le bariolage
des rues de Stamboul, aux époques des grands pèlerinages annuels... Que
de pèlerins hétéroclites accourus des quatre coins de notre terre, pour
contempler la face splendide du Khalife, ombre d'Allah! Que de visages,
blancs, bruns, noirs, caucasiens, sémites, mongols!... Eh bien! ma sœur
très chérie, nul doute sur ceci: que, par extraordinaire, l'une de
ces races rivales qui composent notre nation s'avisât un beau jour de
vouloir arracher du front de ses femmes le voile obligatoire, prétendu
institué par le Koran même du Prophète,--il n'en faudrait pas plus
pour que, partout ailleurs, une réaction furieuse nous remplaçât nos
tchartchafs de mousseline par des cagoules de toile à matelas.--Vous
voyez comme elle est facile à résoudre, la question du féminisme en
Turquie!
C'est bien pourquoi, moi, la propre épouse d'un pacha membre influent
du Grand Comité, moi, la propre petite-nièce du Grand Padishah
constitutionnel ... eh bien!... mais, surtout, n'allez pas le répéter
jamais, même à M. de la Cherté ... ni même à M. de ... (vous savez
qui je n'ose pas dire?...) eh bien! moi, je n'y crois pas beaucoup,
beaucoup, au succès définitif de cette Révolution à laquelle tous les
miens se sont dévoués, corps et cœurs...
Dame! qui l'a faite? nos seuls officiers, seulement appuyés par nos
quelques loges maçonniques.--Et il a fallu d'abord que pareille
aventure advînt en Turquie, dans une armée qui compte 50.000 officiers
pour 200.000 soldats... dix fois plus d'officiers, proportionnellement,
qu'il n'y en a dans votre armée française!--Si bien que le 24 avril
1909, quand éclata la guerre civile entre les uns et les autres,
l'avantage du nombre ne fut pas assez fort pour empêcher les soldats
d'être vaincus... Je vous jure par Allah que c'est vraiment comme
cela que les choses se passèrent!--Il a fallu ensuite qu'une ville de
l'Empire, Salonique, fût peuplée presque exclusivement de _rayas_,--de
sujets non musulmans,--d'étrangers, en quelque sorte; de gens, au
moins, en qui n'était nullement inné le sentiment d'ardent loyalisme
qui lie tous les cœurs croyants au Sultan Osmanli, khalife de Dieu...
Dans Salonique, ville juive, une conspiration put s'organiser contre le
Commandeur des Croyants, sans que, tout de suite, le vrai peuple turc
la dénonçât et l'étouffât: parce qu'il n'y avait pas de vrai peuple
turc dans Salonique... Ainsi commença la révolution de Turquie. Par la
suite, tout s'enchaîna tant bien que mal, avec beaucoup plus de chance
que d'habileté... Les Albanais marchèrent, croyant gagner des libertés
féodales plus grandes... Les Chrétiens marchèrent, se figurant pêcher
en eau trouble dans ce conflit musulman... Et vous savez le reste.
Oui! mais à présent?
Hélas! la situation actuelle, vous la connaissez, ma sœur jolie.
Inutile, n'est-ce pas? d'en ressasser, entre nous deux, tous les
dangers, toutes les tristesses, toutes les hontes même. Mais, pour
résumer trois ans d'un seul mot, on a le droit de dire ceci: que deux
ou trois cent mille hommes, au grand maximum, ont fait la Révolution
turque; et que ces hommes, eux-mêmes Turcs à peine, puisque, pour la
plupart, Européens de naissance, d'éducation ou culture, ont fait
leur révolution contre la volonté, plus ou moins formelle, de douze
ou quinze millions d'autres hommes, Turcs tout à fait, ceux-ci.--Vous
me direz qu'un homme intelligent vaut beaucoup d'imbéciles, et, qu'en
cette occurrence, les deux cent mille ont raison, et les quinze
millions, tort.--J'y consens de grand cœur! Tout de même, expliquez-moi
un peu: le suffrage universel, qu'en faites-vous, dans ce calcul-là?[13]
Adieu, mes chers yeux bleus. J'embrasse tendrement vos paupières douces.