LETTRE I

_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_

_à madame Simone de La Cherté,_

_91, rue de Varenne, Paris._

Constantinople, le 18 zilhidjé 1328[1].

Ma sœur jolie, tant aimée,

C'est une terrible résolution que je prends là, de vous écrire en

français! Jusqu'ici, vous le savez, j'ai toujours écrit toutes mes

lettres en turc, toutes, sans exception! Mais voilà! vous, vous ne

savez pas lire le turc ... ou, du moins, vous ne savez pas très bien

... vous épelez seulement... Alors, ce serait une corvée pour vous,

une affreuse corvée, quatre pages à déchiffrer de droite à gauche![2].

Sûrement, vous n'en viendriez pas à bout. Et vous ne les liriez pas,

mes quatre pauvres pages. Alors, comme je tiens à ce que vous les

lisiez ... même quand elles seront huit ... ou douze ... il faut bien

que je me résigne et que je me risque à écrire en français... Par

exemple, dites? mes deux chers beaux yeux[3]? vous ne vous moquerez pas

trop j'ai si peu l'habitude du français! Comment voulez-vous que je

fasse? Je vais penser chaque phrase en turc, et puis traduire. Ce sera

ridicule, forcément, quoique vous m'avez dit parfois, jadis, que mes

traductions faisaient en somme un français presque classique... En tout

cas, soyez indulgente!

D'abord, il faut que vous soyez indulgente! Oui: _il faut_, parce que,

si je fais trop de fautes, c'est vous qui serez responsable.--Vous,

oui, vous, mes deux chers yeux! vous qui exigez que je vous écrive des

lettres difficiles... Vous comprenez, s'il avait suffi de vous dire

les choses ordinaires, les choses simples, par exemple, les choses

tendres dont mon cœur est plein à déborder, pour vous:--que je suis

au désespoir, à cause de votre départ, que j'en pleure à rider mes

joues, que mon âme fidèle est partie aussi, avec vous, dans ce vilain

Orient-express, que je n'ai pas ouvert une fois mon piano depuis que

vous n'êtes plus là pour jouer à quatre mains ... oh! s'il avait suffi

de dire cela, j'aurais su. Ces choses tendres, ça se dit certainement

en français, tout comme en turc. On s'aime avec les mêmes baisers

dans tous les pays, n'est-ce pas?--Mais, vous autres Françaises, vous

n'êtes pas du tout, du tout sentimentales! Je me souviens: du temps que

vous étiez ici, et que vous veniez me rendre visite, je n'ai jamais

pu vous dire trois paroles un peu douces sans vous faire éclater de

rire, très méchamment. Et après, vous vous moquiez, vous vous moquiez!

Alors, je pense bien qu'à présent, lointaine comme vous voilà, vous

vous moqueriez dix fois plus méchamment, dix fois au moins. Et si vous

saviez quelle peur nous en avons, toutes tant que nous sommes, de vos

terribles moqueries françaises![4] Je ne vais pas m'y risquer, soyez

tranquille!

D'ailleurs, vous m'avez expliqué très clairement ce que vous vouliez

que j'y mette, dans ces longues lettres difficiles que vous exigez

de votre petite sœur obéissante. Vous voulez que je vous donne les

nouvelles d'ici, toutes les nouvelles, et les nouvelles vraies;--pas

celles que choisissent, découpent, cuisinent et mijotent, prudemment,

pour vos estomacs européens, nos journaux soi-disant libres[5]. Vous

voulez que je vous montre, avec beaucoup, beaucoup de détails, notre

vie actuelle dans nos harems d'aujourd'hui,--notre vie modifiée,

transformée, moderne, enfin! celle que nous vivons depuis la

Révolution, «depuis l'Affranchissement!» comme vous dites.--Vous voulez

que je vous expose avec encore beaucoup, beaucoup de détails, nos

idées, nos théories, nos vœux, nos revendications... (toujours comme

vous dites); notre programme, enfin! Vous voulez que je vous fasse

suivre le mouvement féministe en Turquie... Naturellement, je copie

tout ça, mot à mot, sur votre lettre à vous ... parce qu'il y a là

un tas de mots que, moi, je n'emploie guère souvent, et dont le sens

précis m'échappe même un peu...

Au fait, avant de commencer ... voyons, ma grande sœur bien chérie!

vous me demandez là des choses ... des choses assez extraordinaires,

savez-vous?... Vous n'êtes pourtant pas, vous, une de ces Françaises

qui, jamais, au grand jamais, n'ont mis leurs jolis pieds hors de

France... Vous n'êtes pas de ces Parisiennes dont vous m'avez parlé

jadis, et sur lesquelles vous-même faisiez tant de plaisanteries:

de ces Parisiennes qui vivent toute leur vie dans l'un des trois

arrondissements vraiment parisiens,--oh! je me rappelle même leurs

numéros: le septième, le huitième et le seizième!--de ces Parisiennes

qui naissent là, meurent là, et n'en sortent pas plus que le pauvre

vieux Sultan Abd-ul-Hamid ne sortait jadis de ses palais d'Yildiz: en

tout et pour tout, une fois par semaine! le vendredi:--lui pour aller

à sa mosquée, faire la prière; elles pour aller à l'Opéra, manger des

fruits glacés.--Que j'avais ri avec vous, le jour où vous m'aviez

raconté ça!--Oui! mais, vous, c'est autre chose!... Vous, sœur aimée,

vous êtes une voyageuse. Vous avez suivi M. de La Cherté dans tous ses

postes diplomatiques, à Madrid, à Pétersbourg, à Pékin même. Et vous

êtes restée un an ici, à Constantinople. Vous connaissiez plusieurs

harems. Vous y étiez reçue familièrement, vous étiez mon amie la plus

intime, et l'amie de beaucoup de mes amies. Alors? comment pouvez-vous

employer des mots si considérables pour parler de nous? de nous qui

sommes de si petites choses! Est-ce donc qu'à peine rentrée à Paris,

Paris vous a fait oublier tout ce que Stamboul vous avait appris?

Alors, il faut donc que je vous redise tout?--comme je dirais tout à

une étrangère?--mais, par exemple! plus franchement: car vous pensez

bien qu'à une vraie étrangère, je n'oserais guère dire que ce que tout

le monde sait.

Enfin!... commençons!--Mes deux chers beaux yeux, nous, femmes turques,

nous sommes très inconnues de l'Europe, plus inconnues, je crois, que

ne sont les femmes chinoises ou les femmes japonaises. Et pourtant,

Pékin et Tokio sont bien loin de Paris, et Constantinople tout près.

N'importe! on se figure à notre sujet des choses impossibles,

effarantes. On se figure que nous sommes des esclaves, vivant

enfermées, encagées, presque enchaînées, et gardées à vue par d'autres

esclaves, nègres et féroces, armés jusqu'aux dents, lesquels, de temps

en temps, nous cousent dans des sacs et nous jettent dans des Bosphore.

On se figure que nous vivons par groupes nombreux d'épouses rivales,

chaque mari turc ayant pour soi seul tout un «harem», c'est-à-dire

huit ou dix femmes, pour le moins. On se figure que, dans nos cages,

nous vivons, vêtues de satin rose tendre ou de velours vert d'eau,

d'une façon tout à fait poétique, parmi des danses, des chansons,

des cigarettes et des confitures à la rose, parmi des narguilés,

parmi des pipes d'opium aussi. On se figure enfin,--depuis que notre

cher grand Loti a écrit son si beau livre, si mal compris, _les

Désenchantées_,--on se figure également que la plupart d'entre nous

savent à merveille le grec et le latin, l'algèbre et la philosophie,

et que toutes, femmes savantes ou ignorantes, rêvons exclusivement,

jour et nuit, de secouer «notre joug» et de reconquérir «notre

liberté, notre dignité et nos droits de la femme». N'est-ce pas, mes

deux beaux yeux, que c'est tout à fait ça qu'on se figure à Paris, au

moins dans le monde des jolies dames qui jamais ne sortent des fameux

septième, huitième et seizième arrondissements? Mais vous, ma grande

sœur tant aimée, vous êtes une toute autre dame,--quoique la rue de

Varenne en soit justement, ce me semble, des trois arrondissements

sacrés?--N'importe! vous, vous savez!

Vous savez ce que nous sommes «pour de vrai»: des femmes,

mash'Allah![6] à peu près pareilles aux autres ... à peu près pareilles

à vous ... un peu plus naïves, un peu plus simplettes, un peu plus

femmes-enfants; mais, somme toute, pas tellement différentes. Vous

savez que nos maris sont aussi des hommes à peu près pareils à vos

maris, quoiqu'un peu plus naïfs, un peu plus simples, un peu plus

neufs,--comme sont leurs femmes... Tels époux, telles épouses, chacun

sait! Il n'y a pas là de quoi s'étonner. Notre vie, vous la connaissez:

nous sommes, tout bien compté, à peu près aussi libres que vous

êtes:--Nous ne vivons pas à la maison beaucoup plus que vous; nous

sortons comme il nous plaît, à pied ou en voiture; nous recevons nos

amies; nous lisons les livres qui nous plaisent; nous jouons la musique

que nous aimons... Bref, il ne s'en faut pas de beaucoup que nous

ne soyons des Parisiennes,--identiques, ma foi, à toutes celles qui

habitent votre quartier si parfaitement parisien...

Mais tout ça, nous l'étions avant la Révolution. Vous le savez, vous

l'avez vu de vos yeux, jadis. Nous le sommes restées. Et voilà ...

voilà tout...

Alors? je vous entends protester de toutes vos forces:--Quoi? elle

n'aurait donc rien changé, cette Révolution si belle, si noble, si

grande? Nous ne serions pas affranchies, après cet Affranchissement

qui vous a si fort enthousiasmée? Est-ce possible, réellement?--Hélas!

c'est très possible. C'est très certain.--Quoique... en y songeant

bien ... il y ait peut-être quelque chose de nouveau parmi nous,

quelque chose qu'il serait injuste de passer sous silence. Je vais vous

expliquer en détail ce que c'est,--_insh' Allah!_--si Dieu permet...

Mais pas aujourd'hui, voulez-vous? Voilà qui est déjà beaucoup écrit,

et ma main est très lasse. En outre, il me faut arranger les choses

dans ma tête, mettre mes idées en ordre. Ce soir, je n'y arriverais

jamais.

Je vous récrirai donc par le prochain Orient, voulez-vous? D'ici là,

ne dites pas trop de mal de ma pauvre chère Turquie: elle ne le mérite

pas, je vous assure! Au revoir, ma sœur si jolie, tant et tant aimée.

Au revoir... Je suis votre petite sœur tendre, tendre,

L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis avec six autres singulières histoires · 第 22 / 42 题