En avril 1918, me dit le capitaine John Birchwood, l’hélice de mon petit
vapeur s’enroula autour d’un câble que des idiots avaient laissé à la
traîne entre deux eaux, dans la rade foraine d’Apia, le principal port,
le seul, pratiquement, des îles Samoa: ce qui fait qu’elle cassa net,
comme de raison; elle ne valait plus grand’chose, et déjà il m’avait
fallu la rafistoler moi-même, devant les Fidji, par les moyens de mon
bord. Mais un vapeur américain me prit en touage--à la remorque, comme
vous dites plutôt, vous autres Français--et j’accostai comme je pus.
Fort heureusement, l’arsenal d’Apia avait été largement approvisionné
par les Boches, ses anciens propriétaires. De sorte que je pus me
procurer une hélice, et moins cher que je n’eusse payé à Glasgow.
Le temps de démonter les débris du vieil outil, de poser le nouveau, de
faire gratter mes tôles, qui commençaient d’en avoir besoin: j’en avais
bien pour un mois ou six semaines. Je n’en fus pas trop fâché; les
marins sont toujours heureux des occasions qui se présentent de rester
quelques jours à terre. N’empêche que je ne fus pas long à trouver les
délices d’Apia un peu monotones... Quand les _vahinés_ des Samoa sont
jeunes, elles sont gentilles, mais c’est extraordinaire ce qu’elles
développent de corpulence en prenant de l’âge! Dans ce pays-là une dame
de cent kilos est une sylphide. Je n’exagère pas! Et, si vous voulez le
savoir, ça n’est pas mon goût.
Alors je pris mon fusil, j’achetai un cheval, et gagnai dans cet
équipage Toutouila, qui est l’île la plus au nord de l’archipel. Le
cheval ne me servit à rien du tout, mais vous savez que la première
chose que fait un marin, quand il est à terre, c’est de monter à cheval,
ou du moins de se figurer qu’il va monter à cheval: c’est une idée de
magnificence. Je n’eus qu’à me louer, au contraire, d’avoir emporté mon
fusil. Toutouila est le paradis des oiseaux, et même des oiseaux de
Paradis, ou du moins d’oiseaux qui leur ressemblent beaucoup: à peine
moins brillants de plumage, avec une queue en forme de lyre. Avant que
nous fussions venus vendre aux Samoëns nos cotonnades de Manchester en
échange de leur coprah et de leur nacre, les femmes de Toutouila
tissaient, tressaient, brodaient, je ne sais comment dire--c’est une
fabrication si singulière!--les plus beaux manteaux de plumes qui se
pussent trouver dans toutes les îles du Pacifique: des miracles, des
choses sans prix! Les belles dames de Londres qui paient mille livres un
manteau de zibeline me font rire; elles ne connaissent pas le manteau de
plumes des Samoa. C’est de l’or, des émeraudes, des rubis! C’est mieux,
même, plus plaisant à l’œil: plus brillant et plus doux à la fois, avec
des dessins, des tableaux, comme si on voyait en rêve des fleurs, des
palmes, des lacs et le ciel... Il fallait deux ans aux Samoënnes pour
finir un de ces manteaux: rien d’étonnant! Vous pourriez en donner cent
à vos tisserands de Lyon, ils y renonceraient. Je ne vous conte pas
d’histoires sous prétexte que je reviens de loin, et je suis sûr de ne
pas me tromper: à force de bourlinguer, je suis arrivé à savoir la
valeur des choses.
Il y a tout de même un point qui ne me paraissait pas clair. Il en faut,
des oiseaux, des plumes d’oiseaux, pour un seul de ces manteaux: des
centaines et des centaines. Comment faisaient-ils pour les tuer, les
Samoëns, à l’époque où ils n’avaient pas de fusils? Et ils ne
connaissaient pas même l’arc: rien que des sagaies, et un bâton de jet,
qui ressemble un peu au boomerang des sauvages d’Australie, plus
l’ordinaire casse-tête, bien entendu! Vous comprenez que ça
m’intriguait, et quand j’ai découvert la vérité, elle m’a paru si
invraisemblable que je n’ai pas voulu y croire.
Elle me vint sous la forme d’un grand vieux, sec comme une planche
d’acajou, et de la même couleur, sur lequel je tombai un jour, dans la
montagne. Il n’eut pas l’air d’abord bien content de me voir, et me fit
signe de ne pas bouger. Entre leur pas et le nôtre, quelque soin que
nous y mettions, il y aura toujours autant de différence, pour le bruit,
que du vol d’une hirondelle à celui d’un aéroplane. Il balançait une
espèce de pique, longue de plus de cinq fois la longueur de son propre
corps, et visait quelque chose, dans un arbre. Son bras se détendit pour
atteindre, à quarante mètres, un magnifique perroquet, jaune et bleu,
que je n’avais même pas su voir. Mais ce n’était pas cette volaille qui
m’intéressait, c’était la pique, mince comme une canne à pêche: elle
avait dix mètres de haut; et légère, et dure, inflexible! Plus tard ce
vieux m’expliqua qu’il fallait abattre tout un gros arbre pour en
tailler seulement deux. Il coupait le tronc à la hache, et c’est encore
avec cet outil civilisé qu’il dégrossissait d’abord ses javelots: mais
tout leur finissage était fait avec des racloirs de pierre: un travail
de six mois pour chacun d’eux! Au fond, des trucs comme ça, c’est
peut-être plus difficile à inventer et à fabriquer qu’un téléphone; il y
faut une espèce de génie, et une adresse que nous n’avons pas. Ça
m’amusait tellement de le voir se servir de son _bird’s spear_--c’est le
nom que lui donnent les colons anglais--que je ne tirai plus un coup de
fusil: je le suivais comme un enfant pour le regarder. Ça le rendit
fier, et il devint ami avec moi, très vite. Il parlait assez bien
_pidgin_, le «sabir» international des mers du Sud, de sorte qu’on
s’entendait sans trop de peine. Il portait dans un sac en fibres de
cocotier le produit de sa chasse, près de deux douzaines d’aras de
toutes les couleurs, de beaux pigeons bleus, et deux porte-lyres. Je lui
demandai:
«--Tu les manges?»
Il secoua la tête:
«--Manteau!...» fit-il brièvement.
Je sentis le cœur me sauter de joie. Ainsi, sans le vouloir, par un pur
hasard, j’étais tombé sur un bonhomme--le seul qui restât aux Samoa,
probablement, et dans toute l’Océanie--chez qui l’on pratiquait encore
cette industrie perdue. Je ne dis rien. J’ai vu assez de sauvages dans
ma vie pour savoir qu’il ne faut pas les brusquer. Mais je le menai à
mon petit campement, j’ouvris devant lui mon bagage en regardant ses
yeux pour voir quelles choses tenteraient ses désirs. Il demeura d’une
froideur suprême, jusqu’au moment où, ne croyant plus que rien le
pourrait séduire, je refermais, presque aussitôt que je l’avais ouverte,
une boîte d’hameçons anglais, tout à fait ordinaires. Alors il fit:
«Heu!» du fond de la gorge, avec admiration, car il fabriquait encore
ses hameçons avec des arêtes de poissons et les esquilles du squelette
de petits oiseaux. Je lui donnai tout de suite la boîte, bien entendu.
C’est ainsi que j’achevai sa conquête. Il me conduisit chez lui. Il
avait planté sa case dans un endroit délicieux, au bord d’une lagune qui
n’est séparée de la mer que par une étroite bande de coraux. Des
cocotiers qui poussent dans le sable, un sable fait de toutes petites
coquilles; près de là, une petite rivière ombragée de fougères
arborescentes. C’était là qu’il vivait, avec sa vieille _vahiné_, son
fils aîné, un beau diable aux traits presque européens, et pas plus brun
de peau qu’un Italien, aussi grand et aussi fort que lui, mais qui
boitait très bas d’une jambe; la _vahiné_ de ce fils, encore jeune et
très jolie, ma foi, malgré les yeux un peu enfoncés de sa race, qui
donnent l’air de regarder en dessous, et les deux enfants du ménage,
tout nus, souples, câlins et malins comme de petits chats. Je croyais
que c’était tout, mais j’entendis geindre et tousser dans la case; et
quand j’y pénétrai, bien qu’il n’y sentît pas bon, car elle n’avait
qu’une fenêtre et une porte, toutes deux très basses, à la mode du pays,
je vis se lever à demi, pour me faire honneur, son second fils, roulé
dans des tas de couvertures, et grelottant. Ce n’était plus qu’un
squelette ambulant: il me parut au dernier degré de la phtisie.
... Et puis la grosse _vahiné_ et sa bru, en train de tisser le manteau
de plumes! On ne peut pas se figurer ça, même en rêve, même en fumant
l’opium! Le vieux, qui s’appelait Taouhaki, me dit qu’il serait fini
dans quinze jours.
J’en avais une envie, une envie, de ce manteau! Je savais qu’à Londres
ou à Paris je le revendrais bien mille livres. Alors je tirai mes plans
pour me le faire donner... Je vois que je vous choque, mais vous n’y
êtes pas; dans les mers du Sud, on n’achète jamais rien: vous faites un
cadeau, on vous rend un cadeau. J’envoyai mon matelot, avec la barque, à
Apia, en lui disant de me rapporter le plus beau gramophone qu’il
pourrait trouver.
J’en eus pour mes vingt-cinq livres; c’était un gramophone boche, tout
ce qui se fait de mieux. Et, en effet, quand ils entendirent la
_Marseillaise_, _Rule Britannia_, la _Wacht am Rhein_, la chanson de
Mignon, et _Plus près de toi, mon Dieu_, l’hymne qu’on jouait, vous
savez, quand le _Titanic_ a sombré, ils furent éperdus d’enthousiasme.
Le tuberculeux lui-même sortit pour entendre; il pleurait d’émotion et
de volupté. Ces pauvres gens ne pouvaient croire qu’il y eût au monde
chose plus merveilleuse.
Je finis par leur laisser mettre les disques qu’ils voulaient, et
pendant ce temps-là, m’appliquai à lire les journaux. Vous vous souvenez
qu’elles n’étaient pas gaies, les nouvelles de la guerre, au printemps
1918. Ça m’absorbait, et je n’avais pas envie de rire.
Taouhaki s’en aperçut. Il me demanda, compatissant:
«--Ton cœur est sous la pluie?
«--Ce sont des nouvelles de la guerre, en Europe, lui dis-je.
Sa réponse m’étonna. Il prit une figure toute riante:
«--Vous avez la guerre, en Europe? Vous êtes bien heureux!
--Heureux! fis-je sévèrement; notre guerre a coûté des millions et des
millions de vies!»
Parler de millions à des gens qui ne peuvent compter que jusqu’à cinq,
sur les doigts d’une seule main, c’était une bêtise. Il ne comprit pas,
et me crut encore moins.
«Vous êtes bien heureux! reprit-il. Ah! si nous pouvions encore avoir la
guerre, aux Samoa! Je n’aurais pas un fils infirme pour le reste de sa
vie, et l’autre qui va mourir!»
Je traduis son _pidgin_, vous concevez. Et voilà l’histoire incroyable,
l’histoire absurde qu’il me conta:
«--Il y a beaucoup de feuilles mortes depuis ce temps-là (beaucoup
d’années écoulées), on se faisait la guerre une fois par lune, aux
Samoa! Tantôt avec une tribu, tantôt avec une autre, un seul jour, une
fois par lune, et c’était un jour de réjouissance...
«--Mais les morts, les blessés? lui représentai-je.
«--Il n’y avait jamais de morts, jamais de blessés, protesta-t-il,
stupéfait. On essayait de se surprendre, il y avait des règles établies
depuis toujours, pour montrer celui qui est le plus fort... Alors le
plus faible se reconnaissait vaincu: ce n’est pas la peine de se laisser
tuer quand on est le plus faible... Une fois, dans ma jeunesse, il y a
eu un mort, pourtant, par accident. Ça causa une telle tristesse que les
deux armées rentrèrent tout de suite chez elles, et c’est la seule fois
où il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu!
«Mais les missionnaires protestants d’Amérique et d’Angleterre sont
arrivés, ils nous ont convertis, et ils ont dit: «Comment, vous faites
la guerre! C’est immoral, c’est épouvantable, c’est défendu par Dieu! Il
ne faut plus faire la guerre!»
«On jour a répondu: «Mais c’est la seule chose qui nous amuse!--Nous
allons vous apprendre un jeu qui a la faveur de Notre Seigneur
Jésus-Christ, ont dit ces missionnaires, et qui est bien plus amusant
que la guerre. Ça s’appelle le _kika_ (le cricket).»
«Ils nous ont appris le _kika_. Ça se joue avec des boules très lourdes,
entourées de peau, et des espèces de bottes encore plus lourdes. A la
première partie, notre roi est tombé, la tête fracassée par une de ces
boules, et il est mort encore trois Samoëns, parce que nous y mettions
beaucoup de vigueur. Alors les hommes de la tribu qui avaient eu le plus
de tués ont demandé leur revanche pour le samedi suivant, et depuis ce
moment-là, il meurt au cricket cinq ou six Samoëns par semaine. C’est un
fléau abominable! Mon second fils a eu la poitrine broyée par une boule,
et c’est depuis ce jour-là qu’il est malade. L’aîné a eu la jambe
cassée... Je me suis dit: «Ils vont le faire mourir aussi!» Et c’est
pour ça que je suis allé m’établir avec ma famille à Toutouila, où on ne
joue pas au _kika_.»
«--Voilà! reprit le capitaine Birchwood; j’appris ainsi qu’il est
toujours funeste de changer les usages d’un peuple, et ça me fit plaisir
de voir que les missionnaires avaient fait une sottise, parce que nous,
les marins et les commerçants, nous n’aimons pas les missionnaires...
Mais je pensais toujours au manteau! Quand il fut tout à fait fini, je
dis à Taouhaki, en lui montrant le gramophone:
«--Tiens, je te le donne.»
Il secoua la tête:
«--Je ne puis l’accepter, dit-il, je ne puis rien te donner en échange
qui le vaille!»
Je m’attendais bien à ça; je suggérai:
«--Si, le manteau!»
Il prit une figure désolée, et fit: «Non, non!» de la tête. J’insistai.
Il s’obstina. Je devenais enragé! Livre par livre, j’allai jusqu’à lui
offrir cinq cents guinées pour le manteau, en sus du gramophone. Il
secouait toujours la tête. «Cinq cents guinées! fis-je. Tu pourras te
faire bâtir une belle maison, venue toute faite d’Amérique, avec un toit
en tôle ondulée!» Je lui disais ça parce que c’est leur rêve, à tous les
Samoëns, d’avoir une maison américaine. Il répondait toujours: «Non!».
--Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
--Le manteau est pour mon fils qui va mourir, dit-il. Pour l’ensevelir:
afin qu’il soit chaudement et magnifiquement vêtu, sous la terre!»
* * * * *
«--Comprenez-vous ça! Il refusait treize mille francs, plus ce
gramophone qu’il désirait tant! Il aimait mieux que ce manteau, ce
chef-d’œuvre de manteau, allât pourrir avec un mort! Ces sauvages ne
penseront jamais comme nous!
«--Ta _vahiné_ en fera un autre, proposai-je par manière de transaction.
Et moi, qui vais partir, j’emporterai celui-là!
--Non! répliqua-t-il encore, il faut deux ans pour faire un manteau, et
tu sais bien que mon fils sera mort avant la nouvelle lune...»
Je ne sais pas pourquoi, mais quand je me rembarquai, je lui laissai
tout de même le gramophone. Peut-être parce que cet outil m’embêtait.
Peut-être parce que j’avais les larmes aux yeux... Lui-même pleura comme
un enfant:
«Mon fils mourra heureux, dit-il, en m’embrassant, et après sa mort, son
esprit viendra écouter et restera près de nous!»