SCÈNE III

York.--Appartement dans le palais de l'archevêque.

_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _les lords_ HASTINGS, MOWBRAY et

BARDOLPH.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, et vous

connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous

prie tous de déclarer franchement ce que vous pensez de nos espérances;

et d'abord, vous, lord maréchal, qu'en dites-vous?

MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les armes; mais je

voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces,

nous pourrons parvenir à faire tête, avec quelque confiance et quelque

sûreté, aux troupes et à la puissance du roi.

HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après la dernière revue,

monte à vingt-cinq mille hommes d'élite, et derrière nous de vastes

ressources reposent sur l'espérance des secours du puissant

Northumberland, dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les

injures.

BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de la question;

pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons

actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland?

HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.

BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous

croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer

trop loin, avant d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un

aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines

attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être

admis dans nos calculs.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; car c'est là

précisément le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury.

BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance, il vécut d'air,

attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d'un

secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées;

ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous,

il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les yeux fermés dans

l'abîme de la destruction.

HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvénient

à calculer les probabilités et les motifs d'espérance.

BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une

entreprise commencée, l'action du moment s'enrichit d'espérances, de

même qu'un printemps hâtif nous montre les boutons qui commencent à

poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits s'appuie sur de

bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée.

Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet,

ensuite nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la

maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de

construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent nos facultés, que

faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements

sont rétrécis; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans

cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser un royaume et

d'en élever un autre, devons-nous examiner d'abord l'état des choses,

considérer le plan, tomber d'accord d'une base sûre, consulter les

ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles

sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre

celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur

le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les

hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle

d'édifice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il

abandonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu'il a élevée à

grands frais, exposée sans défense comme pour servir d'objet aux pleurs

des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver.

HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence,

avortent en naissant, et que nous possédions en ce moment jusqu'au

dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans

cet état même, nous formons un corps assez puissant pour balancer les

forces du roi.

BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq mille hommes?

HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même tant, lord Bardolph;

car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son

armée en trois corps. L'un marche contre les Français[19]: le second

contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. Ainsi,

ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne

rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté.

[Note 19: Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.]

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses forces divisées, et

qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est

nullement à craindre.

HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières sans

défense contre les Français et les Gallois continuellement sur ses

talons: ne craignez pas qu'il en fasse rien.

BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander l'armée destinée

contre nous?

HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois,

c'est lui-même avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu'on oppose

aux Français, c'est ce dont je n'ai aucune certitude.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions les motifs qui nous

mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son

trop avide amour s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure

mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur du vulgaire! O

multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n'as-tu pas

fatigué le ciel de tes bénédictions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce

que tu souhaitais qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent

accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu t'excites

toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton

estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais

revenir à ton vomissement[20], et tu hurles pour le retrouver. Quelle

confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque

Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son

tombeau!... Toi qui jetais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au

travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière les

admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: _O terre, rends-nous ce

roi, et prends celui-ci._ Maudites soient les pensées des hommes! Le

passé et l'avenir sont toujours préférés, et le présent est toujours le

pire.

[Note 20: Expression de l'Ecriture.]

MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en

campagne?

HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de

partir.

Henri IV (2e partie) · 第 12 / 42 题