Produits du sol, surabondance,
Granges et greniers toujours remplis;
Vignes couvertes de grappes pressées;
Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;
Le printemps revenant pour vous au plus tard
A la fin de la récolte;
La disette et le besoin toujours loin de vous;
Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.
FERDINAND.--Voilà la vision la plus majestueuse, les chants les plus
harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce soient là des
esprits?
PROSPERO.--Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés des lieux
où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon imagination.
FERDINAND.--O que je vive toujours ici! Un père, une épouse, si rares,
si merveilleux, font de ce lieu un paradis.
(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un message.)
PROSPERO.--Silence, mon fils: Junon et Cérès s'entretiennent
sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose à faire. Chut! pas
une syllabe, ou notre charme est rompu.
IRIS.--Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux sinueux,
avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocents, quittez
l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir au signal qui vous
appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes nymphes; aidez-nous à
célébrer une alliance de vrai amour: ne vous faites pas attendre.
(Entrent des nymphes.)
Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et fatigués
d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour
de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de seigle, et que
chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches nymphes dans une
danse rustique.
(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se
joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin
de laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots
suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit
étrange, sourd et confus.)
PROSPERO.--J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute de
Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où ils doivent
exécuter leur complot est presque arrivé. (_Aux esprits_.) Fort
bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.
FERDINAND.--Voilà qui est étrange! Votre père est agité par quelque
passion qui travaille violemment son âme.
MIRANDA.--Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une si
violente colère.
PROSPERO.--Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli
d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos divertissements
finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous
des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils à
l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours
qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples
solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce
qu'il reçoit de la succession des temps; et comme s'est évanoui cet
appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux
la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits
de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive
vie est environnée d'un sommeil.--Seigneur, j'éprouve quelque
chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous
tourmentez point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et
vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit
agité.
FERDINAND ET MIRANDA.--Nous vous souhaitons la paix.
PROSPERO, _à Ariel_.--Arrive rapide comme ma pensée.--(_A Ferdinand et
Miranda_.) Je vous remercie.--Viens, Ariel.
ARIEL.--Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?
PROSPERO.--Esprit, il faut nous préparer à faire face à Caliban.
ARIEL.--Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, j'avais eu
l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta colère.
PROSPERO.--Redis-moi où tu as laissé ces misérables.
ARIEL.--Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés de boisson,
si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour leur avoir soufflé
dans le visage, et frappaient la terre pour avoir baisé leurs pieds;
mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: à
ce bruit, comme des poulains indomptés, ils ont dressé les oreilles,
porté en avant leurs paupières, et levé le nez du côté où ils
flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles, que,
comme des veaux, appelés par le mugissement de la vache, ils ont suivi
mes sons au milieu des ronces dentées, des bruyères, des buissons
hérissés, des épines qui pénétraient la peau mince de leurs jambes. A
la fin, je les ai laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au
delà de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds
enfoncés dans la fange noire et puante du lac.
PROSPERO.--Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme
invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma
demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.
ARIEL.--J'y vais, j'y vais.
(Il sort.)
PROSPERO.--Un démon, un démon incarné dont la nature ne peut jamais
offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, entièrement
perdu toutes les peines que je me suis données par humanité! et comme
son corps devient plus difforme avec les années, son âme se gangrène
encore.... Je veux qu'ils souffrent tous jusqu'à en rugir.--(_Rentre
Ariel chargé d'habillements brillants et autres choses du même
genre_.)--Viens, range-les sur cette corde.
(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)
(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)
CALIBAN.--Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe aveugle ne
puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de sa caverne.
STEPHANO.--Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez un
lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet des
champs[18].
[Note 18: Le mot anglais est _Jack_. On l'appelle aussi _Jack a
lantern_ (_Jacques à la lanterne_.)]
TRINCULO.--Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon
nez est en grande indignation.
STEPHANO.--Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre
de l'humeur contre vous, voyez-vous....
TRINCULO.--Tu serais un monstre perdu.
CALIBAN.--Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes grâces.
Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira bien cette
mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était
encore minuit.
TRINCULO.--Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare!
STEPHANO.--Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du déshonneur,
monstre, mais une perte immense.
TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être
mouillé.--C'est cependant votre lutin sans malice, monstre....
STEPHANO.--Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, pour ma
peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.
CALIBAN.--Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas.--Vois-tu bien?
voici la bouche de la caverne: point de bruit; entre. Fais-nous ce bon
méfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette île; et
moi, ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éternellement.
STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées
sanguinaires.
TRINCULO.--O roi Stephano[19]! ô mon gentilhomme! ô digne Stephano!
regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour toi!
[Note 19: Allusion à une ancienne ballade _King Stephens was a worthy
peer_ (_le roi Étienne était un digne gentilhomme_), où l'on célèbre
l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. Il y a dans
_Othello_ deux couplets de cette ballade.]
CALIBAN.--Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la drogue.
TRINCULO.--Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en friperie.--O roi
Stephano!
STEPHANO.--Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je prétends avoir
cette robe.
TRINCULO.--Ta Grandeur l'aura.
CALIBAN.--Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi pensez-vous de
vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le meurtre d'abord. S'il
se réveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau
ne sera plus que pincements; oh! il nous accoutrera d'une étrange
manière!
STEPHANO.--Paix, monstre!--Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas
pour moi?--Voilà le pourpoint hors de ligne.--A présent, pourpoint,
vous êtes sous la ligne; vous courez risque de perdre vos crins et de
devenir un faucon chauve[20].
[Note 20: _Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin
under the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove
a bald jerkin_. _Line_ est pris ici dans le sens de _corde tendue_
au premier abord, puis, et en même temps dans celui de _ligne
équatoriale_. _Jerkin_, d'un autre côté, signifie _pourpoint_ et
_faucon_. Le pourpoint a probablement été tiré avec quelque difficulté
de dessous la corde (_line_), et sous la ligne (_line_), l'équateur,
certaines maladies font tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend
les habits sont faites de crin (_hair_, crins et cheveux). Ainsi,
le pourpoint (_jerkin_) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on
voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un _bald jerkin_
(faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de _choucas_.
Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre
plaisanterie.]
TRINCULO.--Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, nous volons
à la ligne et au cordeau.
STEPHANO.--Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un habit pour
la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans
récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» c'est un excellent trait
d'estoc. Tiens, encore un habit pour la peine.
TRINCULO.--Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et puis
emportez-nous le reste.
CALIBAN.--Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, et nous
serons tous changés en oies de mer[21], ou en singes avec des fronts
horriblement bas.
[Note 21: _Barnacles_, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était
supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la quille
des vaisseaux, et porte aussi le nom de _barnacle_. Dans le nord de
l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les
barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les
appelait _tree geese_, oies d'arbre.]
STEPHANO.--Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à transporter tout
cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de
mon royaume. Vite, emportez ceci.
TRINCULO.--Et ceci.
STEPHANO.--Oui, et ceci encore.
(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la
forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stephano,
Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute.)
PROSPERO.--Oh! _la Montagne_! oh!
ARIEL.--_Argent_, ici la voie, _Argent_!
PROSPERO.--_Furie, Furie_, là! _Tyran_, là!--Écoute, écoute!
(_Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés hors de la scène_.)
Va, ordonne à mes lutins de moudre leurs jointures par de dures
convulsions; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies;
qu'ils soient pincés jusqu'à en être couverts de plus de taches qu'il
n'y en a sur la peau du léopard ou du chat de montagne.
ARIEL.--Écoute comme ils rugissent.
PROSPERO.--Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il
est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous mes travaux vont
finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté des airs. Suis-moi
encore un instant, et rends-moi obéissance.
(Ils sortent.)