Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur

portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu,

des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la

farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos

jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages

eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses

nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent

l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits

naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils

étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent

leur existence dans la déchéance et la misère.

A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie

trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de

marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu.

Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis,

s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant

les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis

250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de

l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou

territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le

titre d’Agent des Indiens.

La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de

deux mille âmes. Il y a là 72 blancs mariés à des femmes indiennes, et

de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus

d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez

les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit

que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au

moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les

maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose.

En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu

mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous,

presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le

Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de

même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que

presque tous ces enfants meurent baptisés.

Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les

Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce

qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils

étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété;

privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le

gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une

partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant

tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages

pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires.

Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des

Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent!

A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve

indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les

provisions ou rations aux sauvages. Ces rations consistent spécialement

en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs

rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout

ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un

jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas

mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne

mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les

membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de

privations.

Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants

dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute

de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens,

autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile

et sujets à toutes sortes de maladies.

Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que

personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent

qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je

croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate

et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur

amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux

ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues

à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment

l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général

trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine.

Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le

gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui

depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les

autorités civiles en dehors de la Réserve durent venir au secours des

Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena

un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On

l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le

dépôt des objets dérobés.

Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et

constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand

dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas.

Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et

à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants

mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la

famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à

connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire

les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait

aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte

qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je

partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un

autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé

comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les

Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable

situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité

militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent.

Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand

un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom:

«Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se

mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom. «Faites attention,

me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»--Et moi de répondre: «Il y

a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu

des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le

gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?»

Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur

de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions

arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il

leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le

café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales.

L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous,

prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les

Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous

prenait que la moitié de nos provisions.

Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient

pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre

vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs

provisions, dont vous faisiez deux parts égales.--Oh! répondit le vieux,

cela-ne pourrait plus se faire maintenant.»

Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils

voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me

demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de

ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant

volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel

Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les

remplir. L’argument plut aux Corbeaux.

Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de

dollars pour les diverses tribus

[Illustration: La civilisation s’introduit en territoire indien.]

indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de

dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le

traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout

compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on

aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens

par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien

rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux

Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche

et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti,

pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent

une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a

disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient

les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à

venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os

comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer

la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et

les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans

son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction.

V.

_La médecine des sauvages et autres causes de destruction._

Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants,

ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les

bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte

aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans

réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de la vie et,

après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux

et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne

peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à

l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur

grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter

ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la

force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils

ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt

que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un

malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien

souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent

par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les

malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques

herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que

ridicules.

En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en

anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre

1894, et dont voici la traduction:

_L’homme de médecine chez les Corbeaux._

Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils

sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs

secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de

leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec

grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs

lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine.

J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations

secrètes, tandis que tous les autres étaient renvoyés hors de la tente

avant le commencement de la séance.

Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine,

abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement.

Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent

alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré.

Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme

de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne

payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous

les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer,

car j’ai beaucoup de chevaux.

Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs

services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne

veut pas leur donner.

Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à

sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses

incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire

un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle;

mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à

pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse,

ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant:

«C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de

calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il

vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris,

puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des

entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à

l’asperger avec une infusion de menthe.

Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent une douzaine de

branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois

mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les

lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande

corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au

dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la

tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec

des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le

malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des

assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans

l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les

pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et

la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu

à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix

minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la

couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit

les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois,

et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur.

Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se

couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher.

A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs

superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils

prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors.

Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente

de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis;

parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait

mauvais.

Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il

leur est nuisible, à cause du passage subit de l’extrême chaud à

l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu

de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre.

Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme

cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables

remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le

virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des

pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut

inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau

ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre

du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore

ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans

le pressoir.

Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade

est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances,

l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle

est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité

comme dans un accès de _délirium tremens_. En même temps il chante ou

imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil.

La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument,

tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au

soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et

de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment,

une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute

sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche;

d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de

manière à faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur

le malade de la tête aux pieds.

Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des

pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits

avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir

bien travaillés et ornés de broderies.

Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces

sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de

ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation;

toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut

faire office de médecin.

Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval,

j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez

pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à

l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir

comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là

un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin

assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le

médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une

baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de

buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le

seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille

contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune

homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de

sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il

fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant

toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du

malade. Saisissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche,

j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et

me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il

faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement

tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et

qu’il l’avait guéri.

Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix

ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des

herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il

commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver

le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il

se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite

sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit

à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à

gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se

releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La

grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a

sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains

avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un

imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe

que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une

pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point

du pus, mais le suc de l’herbe.»

Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre

avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et

ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais

esprits Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai

pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un

serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le

malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur.

[Illustration: Camp indien.]

Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un

docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le

prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du

patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait

le menton et le frappait légèrement à la gorge.

Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un

autre docteur se leva pour exercer son art. Il se mit à chanter, tandis

que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le

bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le

frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant:

«Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne

veux-tu pas me voir?--Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et

l’honneur du médecin était sauvegardé.

Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et

l’estomac du malade et le foulent à plaisir.

Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn.

Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme,

dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le

voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur

lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire

vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner,

celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me

dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis

que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien

entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre

d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le

dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa

brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes

ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable:

j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma

surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide,

persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble

elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux

poings se mirent à presser le ventre de l’homme, le regardant fixement.

Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques

minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le

cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le

portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations.

La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de

sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid

intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des

chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils

marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils

sont rentrés chez eux.

VI.

_L’eau-de-vie._

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 8 / 13 段