En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une

ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette

population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle

renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché

Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes

compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point

de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre

Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle,

avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le

_Minnesota_ et le _Dakota_, pour transborder directement ses passagers à

travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première

traversée, le _Dakota_ se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais

sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien

arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme

leur fief.

[Illustration: Un mineur américain.]

Etant allé moi-même visiter un jour le _Minnesota_, je ne fus pas peu

surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le

service du _Dakota_ disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande

bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de

chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la

consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins

de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental;

elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois

édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées

à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des

circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et

Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des

Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres

que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par

ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien

montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à

traiter ici.

Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le

grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le

seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui

transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On

comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se

trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite;

les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le

costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en

uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police

secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait

éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour

un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré

à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a

toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est

incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le

bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut

pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur

le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer

précisément à cet endroit un instant auparavant.

[Illustration: Chercheurs d’or.--Claims sur la rivière.]

Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore

se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis

soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de

terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain

quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que

j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure

parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes

qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa

fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et

s’était ensuite brûlé la cervelle.

Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte

des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une

foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et

ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère,

unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter

l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque

bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques

fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le

soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de

l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la

tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans

les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons,

et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme

il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est

tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout,

immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit

serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en

grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers,

saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près

de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de

l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non

équivoques de fatigue et d’ennui.

Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des

équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut»,

vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre,

chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait,

dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je

suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu

de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble

était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de

Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations

enthousiastes.

A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises

catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes,

luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc.

Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un

couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres

paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des

Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à

l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de

religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent

l’élément congréganiste.

Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux

Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en

quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la

_Touraine_, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre

1908.

Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre toute attente

(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence

m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi

s’accomplissent jusqu’au bout!

DEUXIÈME PARTIE.

Monographies Indiennes.

CHAPITRE I.

UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.

I.

_La nation des Pieds-Noirs._

La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes

la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang,

les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le

nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie

incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis

par la cendre: telle est l’origine de leur nom.

La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des

viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se

montrer ainsi barbouillés.

Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal

tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient

d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.

Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la

direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses,

comme des loups, à la recherche d’une proie. Partout où ils

s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre

leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les

surprendre et les massacrer.

Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du

Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement

anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des

Etats-Unis.

Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et

nous sommes chargés des Piégans du Sud.

Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie

septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le

Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et

à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer;

ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des

terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une

grande distance les uns des autres.

Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans

des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de

maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des

sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre

cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un

immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre

champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à

l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes

solitudes.

Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour

arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose merveilleuse! Ils n’avaient

d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni

d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche

était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul

instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture,

vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du

buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter

leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce

qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses

fatigantes et périlleuses.

Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est

dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc;

parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le

chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court

grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les

cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans

bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à

portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière

à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos

blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie,

privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse

était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait

les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les

cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres

animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les

provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de

viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de

disette.

C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs qui accusent les

sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules

travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des

ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui

fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour

apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste

toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage

et à préparer les repas.

Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts

et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant

sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa

tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres

membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils

vivaient de ses fatigues.

Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du

buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à

faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en

tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les

prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au

précipice vers lequel on poussait le troupeau.

On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les

campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur

tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les

maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et

autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes

et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se

déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois

mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont

beaucoup plus larges.

II.

_Les premiers chevaux._

L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans

ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus

voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils

furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les

mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval _cerf-chien_

(_punoko-mita_).

Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais

devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se

procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était

de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables

guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des

hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une

vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples

escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que

de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur

petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à

travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et

s’échapper.

Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les

guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une

colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit

venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les

chevaux qu’ils avaient pu réunir.

Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voyageaient

d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de

lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des

ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la

corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de

leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi

dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que

la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient

alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui

mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec

un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée

l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand

nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur

campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol,

entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert

de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en

scène.

A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils

jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent

les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs

chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres

et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en

eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils

s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont

bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent,

prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les

surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit

qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en

buisson, et tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous

leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient

surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du

butin contesté.

Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui

enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux

qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait

flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et

chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent

à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec

enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui

célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les

attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives,

scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils

se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts,

jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour

descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et

retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus

considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une

alternative d’attaques et de revanches.

D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers

qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent

pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une

fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux;

et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent

comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un

certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est

le plus leste qui en prend le plus. Parfois éclatent de terribles

querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les

Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.

Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le

temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.

III.

_Mode d’élection des Chefs._

L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience

m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de

paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur

extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de

là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne

leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la

tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse

à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs

dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme

supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière

d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.

Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un

homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef.

Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font

eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa

bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.

»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.--La première est de

_posséder la pipe_.--Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour

il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit

jours, il

[Illustration: La chasse au buffalo en Amérique.]

jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice

et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui

ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant

tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange

du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui

est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa

médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises.

Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour

lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer,

embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune

brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la

médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler

les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq

ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils

se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment

à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent

pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se

passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si

l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la

médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il _possède la

pipe_, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans

cette entreprise son intelligence et sa valeur.--Ainsi donc la première

condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de

recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre

les ennemis.

»La seconde condition, c’est de _frapper un ennemi_ vivant ou mort, ou

de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un

ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le

frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui

qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur

tour, mais leur gloire est moindre.

»La troisième condition, c’est d’_enlever à l’ennemi_ son fusil ou son

arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou

son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a

rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas

complètement.

»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration,

c’est de _pénétrer la nuit_ dans un camp ennemi, de couper la corde du

cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir

en emportant la corde.

»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit

qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et

obéiront à ses ordres.»

Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à

l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une

phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»

Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du

doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de

placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange

d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du

doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de

l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont

chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus

la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»

En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de

ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!

IV.

_La civilisation chez les Sauvages._

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes · 第 7 / 13 段