ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette
population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle
renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché
Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes
compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point
de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre
Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle,
avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le
_Minnesota_ et le _Dakota_, pour transborder directement ses passagers à
travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première
traversée, le _Dakota_ se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais
sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien
arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme
leur fief.
[Illustration: Un mineur américain.]
Etant allé moi-même visiter un jour le _Minnesota_, je ne fus pas peu
surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le
service du _Dakota_ disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande
bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de
chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la
consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins
de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental;
elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois
édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées
à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des
circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et
Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des
Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres
que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par
ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien
montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à
traiter ici.
Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le
grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le
seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui
transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On
comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se
trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite;
les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le
costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en
uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police
secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait
éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour
un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré
à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a
toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est
incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le
bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut
pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur
le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer
précisément à cet endroit un instant auparavant.
[Illustration: Chercheurs d’or.--Claims sur la rivière.]
Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore
se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis
soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de
terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain
quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que
j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure
parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes
qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa
fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et
s’était ensuite brûlé la cervelle.
Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte
des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une
foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et
ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère,
unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter
l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque
bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques
fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le
soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de
l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la
tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans
les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons,
et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme
il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est
tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout,
immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit
serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en
grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers,
saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près
de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de
l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non
équivoques de fatigue et d’ennui.
Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des
équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut»,
vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre,
chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait,
dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je
suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu
de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble
était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de
Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations
enthousiastes.
A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises
catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes,
luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc.
Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un
couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres
paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des
Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à
l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de
religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent
l’élément congréganiste.
Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux
Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en
quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la
_Touraine_, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre
1908.
Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre toute attente
(car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence
m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi
s’accomplissent jusqu’au bout!
DEUXIÈME PARTIE.
Monographies Indiennes.
CHAPITRE I.
UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.
I.
_La nation des Pieds-Noirs._
La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes
la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang,
les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le
nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie
incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis
par la cendre: telle est l’origine de leur nom.
La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des
viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se
montrer ainsi barbouillés.
Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal
tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient
d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.
Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la
direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses,
comme des loups, à la recherche d’une proie. Partout où ils
s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre
leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les
surprendre et les massacrer.
Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du
Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement
anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des
Etats-Unis.
Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et
nous sommes chargés des Piégans du Sud.
Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie
septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le
Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et
à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer;
ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des
terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une
grande distance les uns des autres.
Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans
des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de
maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des
sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre
cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un
immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre
champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à
l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes
solitudes.
Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour
arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose merveilleuse! Ils n’avaient
d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni
d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche
était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul
instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture,
vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du
buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter
leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce
qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses
fatigantes et périlleuses.
Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est
dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc;
parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le
chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court
grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les
cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans
bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à
portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière
à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos
blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie,
privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse
était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait
les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les
cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres
animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les
provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de
viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de
disette.
C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs qui accusent les
sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules
travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des
ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui
fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour
apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste
toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage
et à préparer les repas.
Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts
et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant
sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa
tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres
membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils
vivaient de ses fatigues.
Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du
buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à
faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en
tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les
prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au
précipice vers lequel on poussait le troupeau.
On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les
campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur
tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les
maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et
autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes
et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se
déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois
mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont
beaucoup plus larges.
II.
_Les premiers chevaux._
L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans
ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus
voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils
furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les
mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval _cerf-chien_
(_punoko-mita_).
Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais
devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se
procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était
de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables
guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des
hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une
vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples
escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que
de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur
petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à
travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et
s’échapper.
Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les
guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une
colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit
venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les
chevaux qu’ils avaient pu réunir.
Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voyageaient
d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de
lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des
ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la
corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de
leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi
dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que
la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient
alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui
mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec
un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée
l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand
nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur
campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol,
entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert
de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en
scène.
A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils
jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent
les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs
chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres
et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en
eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils
s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont
bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent,
prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les
surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit
qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en
buisson, et tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous
leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient
surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du
butin contesté.
Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui
enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux
qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait
flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et
chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent
à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec
enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui
célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les
attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives,
scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils
se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts,
jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour
descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et
retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus
considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une
alternative d’attaques et de revanches.
D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers
qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent
pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une
fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux;
et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent
comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un
certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est
le plus leste qui en prend le plus. Parfois éclatent de terribles
querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les
Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.
Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le
temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.
III.
_Mode d’élection des Chefs._
L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience
m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de
paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur
extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de
là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne
leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la
tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse
à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs
dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme
supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière
d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.
Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un
homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef.
Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font
eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa
bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.
»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.--La première est de
_posséder la pipe_.--Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour
il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit
jours, il
[Illustration: La chasse au buffalo en Amérique.]
jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice
et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui
ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant
tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange
du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui
est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa
médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises.
Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour
lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer,
embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune
brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la
médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler
les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq
ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils
se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment
à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent
pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se
passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si
l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la
médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il _possède la
pipe_, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans
cette entreprise son intelligence et sa valeur.--Ainsi donc la première
condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de
recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre
les ennemis.
»La seconde condition, c’est de _frapper un ennemi_ vivant ou mort, ou
de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un
ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le
frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui
qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur
tour, mais leur gloire est moindre.
»La troisième condition, c’est d’_enlever à l’ennemi_ son fusil ou son
arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou
son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a
rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas
complètement.
»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration,
c’est de _pénétrer la nuit_ dans un camp ennemi, de couper la corde du
cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir
en emportant la corde.
»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit
qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et
obéiront à ses ordres.»
Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à
l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une
phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»
Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du
doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de
placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange
d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du
doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de
l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont
chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus
la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»
En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de
ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!
IV.
_La civilisation chez les Sauvages._