LES THÉÂTRES

Malgré ses qualités d'esprit et de bonne humeur, _le Patrimoine_, de M.

Ambroise Janvier, à l'Odéon, n'a obtenu qu'un demi-succès; l'auteur

avait trouvé un excellent sujet de comédie, il l'a traité en vaudeville;

cette confusion des genres n'a jamais porté bonheur à une oeuvre de

théâtre. Il n'en est pas moins fort plaisant d'assister aux déboires de

cet excellent notaire qui, pour sauver le patrimoine d'une famille,

dilapidé par son chef, imagine de canaliser les fugues amoureuses de

celui-ci dans la direction des femmes du monde, sous prétexte qu'elles

coûtent moins cher, et ne s'aperçoit pas que sa propre femme a entrepris

déjà le sauvetage du débauché qu'elle aime follement. A signaler, parmi

les acteurs, M. Gémier et Mlle Mégard, particulièrement remarquables.

Au Vaudeville, après _Son Excellence Dominique_, amusante comédie

politico-bureaucratique de M. J. Thorel, d'après une nouvelle de M.

Bergeret, M. Romain Coolus nous a donné, dans _Petite Peste_, quelques

épisodes d'un «Roman comique» moderne, à coup sûr plus gai que l'ancien,

et qui cependant nous le ferait regretter, tant est lamentable

l'immoralité de ces nouveaux hôtes du Chariot de Thespis. La «petite

peste», c'est une «enfant de la balle», vertueuse peut-être, mais viciée

jusqu'aux moelles par son entourage de cabotins et d'oisifs aguichés par

la liberté de ses allures. Cela finit cependant par un mariage, comme

une honnête comédie, mais la «petite peste» n'est pour rien dans ce

dénouement bourgeois: un mariage libre lui eût souri davantage,--elle le

dit, du moins. La pièce est excellemment jouée par Mlle Marthe Régnier

et Thomassin, MM. Lérand, Dubosc, Gauthier et Colombey.

Spectacle plus reposant à la Renaissance, où M. Jules Lemaître a donné

deux pièces d'une haute saveur littéraire: d'abord la _Bonne Hélène_,

l'exquise fantaisie en vers, inspirée des infortunes conjugales du roi

Ménélas, que l'on avait déjà applaudie au Vaudeville; puis, _la

Massière_, étude de moeurs contemporaines, où, par une exception rare,

ne s'agitent que des braves gens, mus par des passions honnêtes.

_L'Illustration_ va publier cette pièce; nos lecteurs trouveront à la

lire le même plaisir délicat qu'on éprouve à la voir représentée.

Bornons-nous à signaler l'interprétation supérieure qu'en donne la

Renaissance avec Mmes Brandès et Judic, MM. Guitry, Boisselot et Maury.

M. Coquelin n'a pas cessé d'être le maître comédien de notre époque; il

suffit pour s'en convaincre d'aller l'entendre, à la Gaîté, dans les

grands rôles comiques de Molière, dans _Tartufe_ et aussi dans cette

aimable pièce de _l'Abbé Constantin_ que l'on a fort heureusement remise

à la scène.

La Comédie-Française vient de célébrer le 283e anniversaire de Molière

par une excellente représentation d'_Amphitryon_, précédée d'une exquise

fantaisie en vers de M. G. Courteline, la _Conversion d'Alceste_, que

nous publierons prochainement; nos lecteurs jugeront eux-mêmes à quel

point M. Courteline a su s'approprier la langue et l'esprit de son

illustre modèle, dans cet ouvrage qui dépasse de beaucoup la portée d'un

simple pastiche. A noter le grand succès obtenu, dans le rôle d'Oronte,

par M. Brunot, le plus jeune des pensionnaires de la Comédie Française.

L'Illustration, No. 3230, 21 Janvier 1905 · 第 19 / 27 题