Au lendemain de la reddition de Port-Arthur, l'empereur Guillaume II, à
qui ne déplaisent pas les gestes à effet, faisait annoncer qu'il
décernait aux généraux Stoessel et Nogi, pour rendre hommage à la
bravoure dont ils avaient fait preuve, eux et leurs troupes, pendant le
siège, la croix de l'ordre Pour le Mérite, le plus élevé et le plus
envié des ordres militaires prussiens, le pendant du Saint-Georges
russe.
L'ordre Pour le Mérite--dont il a été créé, plus tard, une branche
réservée aux civils--fut fondé, en 1740, par le grand Frédéric, pour
récompenser les faits d'armes et les actions d'éclat. Il remplaçait
l'ordre de la Générosité, établi cent ans plus tôt par le prince
électeur de Brandebourg. L'insigne, porté en sautoir, suspendu à un
ruban noir à deux lisérés blancs, est formé par une croix à huit
pointes, en émail bleu, anglée d'aigles. Sur les branches, on lit en
français: _Pour le Mérite_.
La décision de l'empereur allemand a été immédiatement notifiée aux deux
généraux en deux longs télégrammes qui soulignaient la valeur de la
distinction.
La réponse du général Stoessel, parvenue à Berlin presque en même temps
que celle de son adversaire, est assez mélancolique:
Le télégramme de Votre Majesté, dit-il, m'est parvenu dans un des
moments les plus pénibles de ma vie. Je suis, ainsi que la garnison de
la forteresse, profondément touché et honoré par cette nomination dans
le haut ordre de la Prusse, qui m'honorera jusqu'aux dernières heures de
ma vie. Puisse Votre Majesté être convaincue de ma reconnaissance pour
la grâce qu'elle m'a faite!
J'ai l'honneur de saluer Votre Majesté en mon nom et au nom de mes
soldats.
Il est à croire, en effet, qu'en ces jours douloureux le vaillant
défenseur ne devait guère rêver de rubans et de chamarres. Mais
l'étiquette est là, devant laquelle il faut bien s'incliner, quoiqu'on
en ait.
LA MARQUISE DE MAC-MAHON
ET LES BOUCHERS DE LIMOGES
Une grande dame française dotée de la faveur d'ajouter à son titre
nobiliaire celui de «boucher honoraire», voilà certes qui est pour
provoquer la surprise et piquer la curiosité si l'on n'est point
suffisamment initié à nos vieilles coutumes locales. Le fait est
pourtant authentique, et voici comment cette singulière fortune vient
d'échoir à une femme éminente, portant un nom illustre:
Il y a quelques jours. Mme la marquise de Mac-Mahon allait, en sa
qualité de présidente des Dames royalistes, donner une conférence à
Limoges. Profitant de son séjour dans le chef-lieu de la Haute-Vienne,
elle voulut visiter la célèbre rue de la Boucherie, dont une gravure de
l'_Illustration_ (n° du 19 mars 1898) a si fidèlement reproduit la
physionomie d'un archaïsme pittoresque, en publiant une intéressante
étude de M. Henri de Noussanne sur la Corporation des bouchers de
Limoges. Cette corporation ne compte pas moins d'un millier d'années
d'existence; elle s'est attribué de longue date et continue de
revendiquer le privilège de recevoir aux portes de la ville les
souverains ou les chefs d'État; en outre, ses traditions séculaires
comportent des témoignages de particulière déférence à l'égard de tout
personnage de marque.
Il en fut ainsi pour la marquise de Mac-Mahon. Non seulement les membres
de la corporation la reçurent avec beaucoup de courtoisie; mais le
syndic, M. Malinvaud-Mantour, lui rendit sa visite et lui remit
solennellement, avec un diplôme sur parchemin, les insignes de «Boucher
honoraire de la ville de Limoges»: une cocarde de soie mi-partie verte
et blanche dont les rubans pendants portent, brodée en or, les lettres
S. A.. initiales du patron, saint Aurélien. La bénéficiaire, cela va
sans dire, se montra très flattée et aussi très touchée de cet honneur
inattendu et peu banal.
Rappelons que la marquise de Mac-Mahon est la fille du marquis de Vogué,
membre de l'Académie française, président de la Croix-Rouge et de la
Société d'agriculture, ancien ambassadeur à Constantinople. Mariée en
1881 au marquis de Mac-Mahon, lieutenant de dragons, neveu du maréchal
et petit-fils du duc des Cars, elle est devenue veuve de bonne heure.
Elle partage son temps entre les oeuvres de charité et la propagande des
idées qui lui sont chères.
[Illustration: Mme la marquise de Mac-Mahon. _Phot. Pirou, rue Royale._]