me suis cru obligé de revenir sur Williams, le redoutable assassin de
Londres, de la génération précédente, non seulement parce que les
amateurs ont tant insisté sur ses mérites d’artiste suprême aussi bien
pour la grandeur du dessein que pour l’ampleur du style, non-seulement
parce que, mis à part l’intérêt momentané qu’y attache mon ouvrage,
l’homme en lui-même méritait un souvenir pour son audace incomparable
combinée avec une telle subtilité de serpent et aussi l’amabilité
insinuante de ses façons;--mais encore parce que, outre l’homme, les
_œuvres_ de l’homme (les deux, surtout qui firent une si grande
impression sur la nation en 1812) furent par elles-mêmes les plus
impressionnantes dont on se souvienne. Southey en exprimait bien la
supériorité, lorsqu’il m’a dit qu’elles prenaient place au nombre des
rares événements domestiques qui, pour la profondeur et l’étendue de
l’horreur, s’étaient haussés à la dignité d’un intérêt _national_. Je
dois ajouter que cet intérêt était accrû par le mystère qui enveloppait
ces assassinats: mystère touchant plusieurs points, mais spécialement en
ce qui concernait une question importante: l’assassin avait-il des
complices?[65] Il y a donc de nombreux motifs tant dans le caractère
infernal de l’homme que dans le mystère qui l’environne, pour justifier
ce post-scriptum à l’écrit original. De plus, après un laps de
quarante-deux années, l’homme et ses actes se sont effacés de la
connaissance de la génération présente. Néanmoins, je sens que ma
relation est beaucoup trop prolixe. Je l’ai senti au moment même où je
l’écrivais, mais il m’a été impossible d’y rien corriger, tant je
pouvais peu exercer de contrôle sur les agitations affligeantes et
l’impatience insurmontable de ma maladie nerveuse. (_Note de De
Quincey._)
[65] D’après excédent des probabilités, les amateurs sont
définitivement tombés d’accord que Williams a dû commettre, tout
seul, ces atrocités. Cependant, au nombre des présomptions qui
rendent plausible l’opinion contraire, se trouve celle-ci: quelques
heures après le dernier assassinat, un homme fut arrêté à Barnet (le
premier relais sur une des routes du Nord), porteur d’une certaine
quantité d’argenterie. Il refusa avec fermeté de dire comment il se
l’était procurée et où il allait. Il lut avec empressement dans les
journaux quotidiens qu’on lui laissa voir les interrogatoires de
Williams devant la police, et, le jour même où fut annoncée la fin
de Williams, lui aussi se suicidait dans sa cellule. (De Q.)
Chartres.--Imp. GARNIER, rue du Grand-Cerf, 15.