III

Ce fut le sommeil de plomb qui vous éclaircit l'âme, l'oeil et le coeur,

et vous met mourant de faim devant la soupe. Ils vidèrent un grand plat

d'étain plein de morceaux de poisson tout juteux, les résidus que le

cuisinier avait ramassés le soir précédent. Ils nettoyèrent les plats et

les casseroles de la bordée des aînés partis à la pêche, taillèrent des

tranches de lard pour le repas de midi, passèrent au faubert le gaillard

d'avant, remplirent les lampes, tirèrent du charbon et de l'eau pour le

cuisinier, et passèrent l'inspection de l'avant-cale où s'empilaient les

provisions du bateau. Ce fut une autre belle journée, tranquille, douce,

claire, et Harvey s'emplit d'air jusqu'au fin fond des poumons.

D'autres goélettes avaient monté pendant la nuit, et les longues houles

bleues étaient couvertes de voiles et de doris. Au loin sur l'horizon,

la fumée de quelque paquebot dont la coque restait invisible,

barbouillait l'azur, et du côté de l'est les voiles de perroquet d'un

gros navire, lesquelles commençaient à se gonfler, y faisaient une

entaille carrée. Disko Troop fumait, appuyé contre le toit de la cabine,

un oeil sur les bateaux à l'entour, et l'autre sur la petite flamme de

girouette à la pomme du grand mât.

«Quand papa fait cette tête-là, dit Dan tout bas, c'est qu'il médite

quelque chose de fameux pour tout le monde. Je parierais mon gage et ma

part que nous allons mouiller bientôt. Papa connaît la morue, et la

flottille sait bien que papa la connaît. Les vois-tu arriver un à un,

sans avoir l'air de rien, cela va sans dire, mais en tournant tout le

temps autour de nous? Voici le _Prince Leboo_; c'est un bateau de

Chatham. Il est monté de la nuit dernière. Et vois-tu ce gros-là avec

une pièce dans sa voile de misaine et un foc neuf? C'est le _Carrie

Pitman_ de West Chatham. Il ne va pas garder sa toile longtemps, à moins

que son sort n'ait changé depuis l'autre saison. Il ne fait guère que

dériver. Il n'y a pas d'ancre qui puisse le retenir... Quand la fumée

s'élève comme ça en petits anneaux, c'est que papa est en train

d'étudier le poisson. Si nous lui parlions en ce moment, il serait

furieux. La dernière fois que cela m'est arrivé, il a pris une botte et

me l'a flanquée à la tête.»

Disko Troop regardait à l'avant, la pipe aux dents, avec des yeux qui

semblaient ne rien voir. Comme le disait son fils, il étudiait le

poisson, mettant sa connaissance et son expérience du Banc aux prises

avec la morue en train de s'ébattre dans ses propres eaux. Il admettait

la présence des goélettes à l'oeil inquisiteur comme un hommage à sa

supériorité, mais maintenant que cet hommage était rendu, il voulait se

retirer et s'en aller faire son mouillage seul jusqu'au moment de

remonter vers la Vierge pour pêcher dans les rues de cette ville qui

gronde sous les eaux. C'est ainsi que Disko Troop pensa au temps qu'il

venait de faire, aux tempêtes, aux courants, aux ressources alimentaires

et autres arrangements domestiques, en se plaçant au point de vue d'une

morue de vingt livres; il devint lui-même, en fait, l'espace d'une

heure, une morue, et en prit l'apparence d'une façon étonnante. Puis il

retira la pipe d'entre ses dents.

«Papa, dit Dan, nous avons fini notre besogne. Est-ce que nous pouvons

sortir un brin? C'est un bon temps pour la pêche.

--Pas dans cet accoutrement cerise ni ces souliers couleur de pain

brûlé. Donne-lui des vêtements qui aient du sens commun.

[Illustration: En trois minutes, Harvey fut revêtu de lourdes bottes,

d'un jersey bleu et d'un suroît.]

--Papa est content... en voilà la preuve, dit Dan ravi, en entraînant

Harvey dans la cabine, tandis que Troop lançait une clef en bas des

marches. Papa garde mes vêtements de réserve dans un endroit où il

puisse y donner un coup d'oeil, à cause que maman prétend que je suis

sans soin.»

Il fourragea dans un coffre, et en moins de trois minutes, Harvey fut

paré de bottes en caoutchouc qui lui montaient à mi-cuisse, d'un lourd

jersey bleu reprisé aux coudes, d'une paire de mitaines et d'un suroît.

«Maintenant, tu représentes quelque chose, dit Dan. Dépêchons-nous!

--Ne t'éloigne pas. Reste à portée, dit Troop; ne t'en va pas rendre des

visites dans la flottille. Si quelqu'un te demande ce que j'ai

l'intention de faire, dis la vérité, car tu n'en sais rien.»

Un petit doris rouge, marqué du nom de _Hattie S._, reposait à l'arrière

de la goélette. Dan amena le câblot, et sauta légèrement sur les

planches du fond, tandis que Harvey tombait gauchement derrière lui.

«C'est pas une manière d'entrer dans un bateau, dit Dan. S'il y avait de

la mer, tu irais au fond, c'est sûr. Il faut que tu apprennes à t'en

servir.»

Dan assujettit les tolets, prit le banc de nage d'avant et regarda faire

Harvey. Le jeune garçon avait ramé, à la façon des dames, sur les étangs

d'Adirondack; mais il y a de la différence entre des tolets de bois

grinçants et des tolets nickelés bien équilibrés, entre des rames

légères et de grossiers avirons de huit pieds. Cela collait dans la

lente houle, et Harvey bougonnait.

«Court! Nage court! dit Dan. Si tu entraves ton aviron dans un petit peu

de mer, c'est bon pour faire chavirer. Est-ce pas un bijou? Et c'est à

moi, encore!»

Le petit doris était propre comme un sou neuf. Il portait dans ses

petits flancs une ancre minuscule, deux cruches d'eau et quelque

soixante-dix brasses de fin cordage brun de doris. Une trompette de

fer-blanc reposait dans des boucles de corde juste sous la main droite

de Harvey, à côté d'un maillet de vilaine tournure, d'une courte gaffe

et d'un bâton plus court encore. Une couple de lignes, garnies de plombs

très lourds et de doubles hameçons, toutes deux enroulées avec soin sur

des dévidoirs carrés, se trouvaient calées à leur place par le

plat-bord.

«Où sont la voile et le mât?» demanda Harvey, car ses mains commençaient

à avoir des ampoules.

Dan éclata de rire.

«On ne fait guère marcher à la voile les doris de pêche. On pousse, mais

on n'a pas besoin de pousser si dur. Est-ce que tu ne voudrais pas

l'avoir à toi?

--Bah! J'imagine que mon père pourrait m'en donner un ou deux si je les

demandais,» répondit Harvey.

Il avait été trop occupé jusqu'alors pour penser beaucoup à sa famille.

«C'est vrai. J'oubliais que ton père est millionnaire. Hein, tu ne fais

guère le millionnaire en ce moment. Mais tu sais qu'un doris avec le

gréement et les accessoires--Dan parlait comme s'il se fût agi d'une

baleinière--coûte des tas d'argent. Est-ce que tu crois que ton père

t'en donnerait un pour en faire ton joujou favori?

--Ça ne m'étonnerait pas. Ce serait à peu près la seule chose pour

laquelle je ne l'ai pas encore embêté.

--Hein! tu dois en faire un rude gâté à la maison, et en casser, de la

monnaie. Ne fends pas l'eau comme cela, Harvey. C'est court, la vraie

manière; il n'y a jamais de mer tout à fait calme, et les houles...»

Crac! La poignée d'aviron vint frapper Harvey sous le menton et le

renversa les quatre fers en l'air.

«C'était ce que j'allais te dire. Il a fallu que j'apprenne aussi, mais

je n'avais pas plus de huit ans quand, moi, j'ai été à cette école-là.»

Harvey regagna son banc, les mâchoires endolories et le sourcil froncé.

«Ça ne vaut rien de s'en prendre aux choses, dit papa. C'est notre faute

quand nous ne pouvons pas les diriger, à ce qu'il dit... Allons,

essayons ici. Manuel va nous donner la profondeur.»

Le Portugais se balançait à un bon mille de là, mais quand Dan leva le

bout d'un aviron, il agita le bras gauche à trois reprises.

«Trente brasses, dit Dan, en attachant un morceau de boëtte salée à

l'hameçon. Dehors les plombs. Amorce, comme je fais, Harvey, et

n'embrouille pas ton dévidoir.»

La ligne de Dan fut dehors longtemps avant que Harvey eût découvert le

secret pour attacher l'amorce et pour lancer les plombs. Le doris dériva

tranquillement. Ce n'était pas la peine de mouiller avant de s'être

assuré d'un bon endroit.

«Nous y voici!» cria Dan.

Et une averse d'embrun vint s'abattre en clapotant sur les épaules de

Harvey tandis qu'une grosse morue se trémoussait et battait de la queue

le long du bord.

«Le «muckle»! Harvey, le «muckle»! sous ta main! Vite!»

Évidemment «muckle» ne pouvait désigner la trompette; aussi Harvey

passa-t-il le maillet. Dan étourdit le poisson selon les règles avant de

le tirer à bord, et arracha l'hameçon à l'aide du bâton court qu'il

appelait une «fourchette». Puis Harvey sentit que cela tirait aussi, et

ramena sa ligne avec ardeur.

«Mais, c'est des fraises! cria-t-il. Regarde!» L'hameçon s'était pris

dans une touffe de fraises, rouges d'un côté et blanches de l'autre,--à

la ressemblance parfaite du fruit de terre, sauf qu'il n'y avait pas de

feuilles, et que la tige était tuyautée et visqueuse.

--N'y touche pas! Secoue-les. Non, ne...»

L'avertissement venait trop tard. Harvey les avait tirées de l'hameçon

et les admirait.

«Oh, là là là là!» se mit-il à crier, comme il commençait à ressentir

dans les doigts le même effet que s'il eût pris des orties à poignées.

--Maintenant, tu sais ce que ça veut dire, un fond de fraises. Il n'y a

qu'au poisson qu'on devrait toucher les mains nues, dit papa. Secoue-les

contre le plat-bord, et réamorce, Harvey. Cela ne t'avancera pas de

regarder. Tout cela est compté dans le gage.»

Harvey sourit à la pensée de ses dix dollars et demi par mois, et se

demanda ce que sa mère aurait dit si elle avait pu le voir penché

par-dessus le bord d'un doris de pêche, en plein océan. Elle, qui

souffrait toutes les agonies chaque fois qu'il sortait sur le lac

Saranac! Et, en passant, Harvey se rappela nettement qu'il avait coutume

de rire de ses appréhensions. Tout à coup, la ligne partit comme

l'éclair entre ses doigts, les sciant même à travers les mitaines, ces

mailles de laine qui sont censées les protéger.

«C'est un «logy». Donne-lui du jeu suivant sa force! cria Dan. Je vais

t'aider.

--Non, je ne veux pas, haleta Harvey en se pendant à la ligne. C'est mon

premier poisson. Est-ce... est-ce que c'est une baleine?

--Un flétan, peut-être bien.»

Dan chercha à voir dans l'eau et brandit le lourd «muckle», prêt à tout

événement. Quelque chose de blanc et d'ovale voletait et tremblotait

dans l'eau d'émeraude.

«Je parierais la moitié de mon gage qu'il pèse plus de cent. Es-tu

toujours aussi envieux de l'amener tout seul?»

Harvey avait les jointures à vif et en sang aux endroits où elles

avaient cogné contre le plat-bord. Le visage bleu pourpre, moitié à

cause de l'émotion, moitié à cause de l'effort, il dégouttait de sueur,

et n'y voyait presque plus à force de fixer les rides éblouissantes de

soleil qui, à la surface de l'eau, répondaient aux vibrations de la

ligne. Les gamins n'en pouvaient plus longtemps avant le flétan qui se

chargea d'eux et du doris durant les vingt minutes qui suivirent. Mais,

pour finir, le gros poisson fut gaffé et hissé à bord.

«Chance de débutant, dit Dan, en s'essuyant le front. Il pèse bien un

cent.»

Harvey regarda l'énorme bête gris pommelé d'un air d'orgueil

indescriptible. A terre il avait maintes fois vu des flétans sur les

marbres visqueux des marchés, mais il ne lui était jamais arrivé de se

demander comment ils se trouvaient là. Maintenant, il le savait; et il

n'était pas un pouce de son corps qui ne gémît de fatigue.

«Si papa était par ici, dit Dan, en hissant sa ligne, il lirait ce

signe-là aussi clair que dans un livre. Le poisson devient de plus en

plus petit, et tu as pris pour ainsi dire le plus gros flétan que nous

puissions trouver pendant cette campagne. La pêche d'hier... l'as-tu

remarqué?... c'était tout gros poisson, sans un flétan. Papa lirait ces

signes-là sans hésiter. Il dit que tout est indication sur le Banc, et

peut se lire bien ou de travers. Papa est plus profond que le

Trou-de-Baleine.»

Il parlait encore lorsqu'un coup de pistolet fut tiré à bord du _We're

Here_, et qu'un panier à pommes de terre fut hissé dans les agrès

d'avant.

«Qu'est-ce que je te disais, hein? C'est l'appel pour tout l'équipage.

Papa a une idée en tête, sans quoi il n'interromprait jamais la pêche à

cette heure-ci de la journée. Enroule ta ligne, Harvey, et nous allons

rentrer.»

Ils étaient sous le vent de la goélette, tout prêts à lancer le doris

sur la mer tranquille, quand ils se trouvèrent attirés par les cris de

malédiction que poussait Pen à un demi-mille de là. Le petit homme

courait autour d'un point fixe, et tout le monde l'eût pris pour une

punaise d'eau gigantesque. Il se penchait en arrière, en avant, dans un

énorme déploiement d'énergie, mais, à la fin de chacune de ces

manoeuvres, son doris, après un demi-tour, revenait sur sa corde.

«Il faut que nous venions à son secours, sans quoi il prendrait racine

et monterait en graine ici, dit Dan.

--Qu'est-ce qui se passe?» dit Harvey.

C'était pour lui tout un monde nouveau où il ne pouvait faire la loi à

ses aînés, et où il lui fallait poser humblement des questions. De plus,

la mer était aussi terrible dans son étendue que peu disposée à

s'émouvoir.

«L'ancre est prise. Pen les perd toutes. Il en a déjà perdu deux à cette

campagne... sur des fonds de sable encore... et papa dit qu'à la

prochaine qu'il perd, sûr comme nous sommes en train de pêcher, il lui

donnera la «kelleg». Ça lui briserait le coeur, à Pen.

--Qu'est-ce que c'est que la «kelleg»?--demanda Harvey, avec la vague

idée que ce pouvait être quelque espèce de torture en usage dans la

marine, comme celle de la «cale[10]» dans les histoires.

[10] Le supplice de la «cale» consistait à attacher l'homme par les

poignets et les genoux, et à le descendre dans l'eau le long des

flancs du navire. On le traînait ensuite jusqu'à l'arrière le long

de la quille où les coquillages, les coraux et les autres

végétations marines qui s'attachent au fond du navire lui

écorchaient le dos, les reins et les cuisses, tandis que l'immersion

prolongée l'asphyxiait à demi.

--Une grosse pierre en guise d'ancre. On peut voir une «kelleg» à

l'avant d'un doris d'aussi loin qu'on peut voir le doris lui-même, et

toute la flottille sait ce que cela veut dire. On se moquerait

affreusement de lui. Pen ne pourrait pas plus supporter cela qu'un chien

une casserole à la queue. C'est une telle sempiternelle sensitive!

«Eh quoi, Pen, encore pris? N'essaie plus de tes inventions. Reviens

dessus, et tiens ta corde droite de haut en bas.

--Elle ne bouge pas, dit le petit homme tout essoufflé. Elle ne bouge

pas, et j'ai vraiment essayé de tout.

--Qu'est-ce que c'est que tout ce méli-mélo à l'avant? dit Dan, en

désignant un sauvage enchevêtrement d'avirons de rechange et de cordages

de doris, entortillés tous ensemble par la main de l'inexpérience.

--Oh! çà, déclara Pen avec orgueil, c'est un cabestan espagnol. C'est M.

Salters qui m'a montré comment cela se faisait; mais, malgré tout, elle

ne bouge pas.»

Dan se pencha autant qu'il pouvait par-dessus le plat-bord pour

dissimuler un sourire, donna une ou deux secousses au cordage et, sans

plus de façons, l'ancre vint sur-le-champ.

«Hisse, Pen, dit-il en riant, ou elle va se prendre encore.»

Ils le laissèrent en train de regarder avec de grands yeux bleus

tragiques les pattes de la petite ancre tout échevelées d'herbes

marines, tandis qu'il se confondait en remerciements.

«Oh! dis donc, pendant que j'y pense, Harvey, dit Dan, quand ils furent

hors de portée de voix, Pen n'est pas tout à fait bien _calfaté_. Ce

n'est pas qu'il soit en rien dangereux, mais il n'a pas toutes ses

idées. Tu comprends?

--Est-ce bien vrai, ou bien est-ce un des jugements de ton père?»

demanda Harvey comme il se courbait sur les avirons.

Il se sentait déjà en voie de les manier plus aisément.

«Papa ne s'est pas trompé cette fois. Pen est pour sûr une espèce de

fou. Non, ce n'est pas exactement ça, mais un peu comme un idiot

inoffensif. Voici comment c'est arrivé--tu nages bien pour l'instant,

Harvey, et je te le dis parce qu'il est juste que tu le saches,--c'était

autrefois un prêcheur moravien. Il s'appelait Jacob Boller, à ce que

papa m'a dit, et il habitait avec sa femme et quatre enfants quelque

part du côté de la Pensylvanie. Or voilà que Pen emmène toute sa famille

à un meeting moravien... un meeting en plein air, plus que probable...

et ils restent dans Johnstown juste pour y passer une nuit. Tu as

entendu parler de Johnstown?»

Harvey réfléchit.

«Oui, oui. Mais je ne sais plus à propos de quoi. C'est un nom qui sonne

pour moi comme Ashtabula.

--Tous les deux sont de grandes catastrophes... c'est pourquoi, Harvey.

Eh bien! cette nuit même où Pen et les siens étaient à l'hôtel, la ville

de Johnstown fut emportée. La digue creva et l'inonda, et les maisons

furent entraînées à l'aventure, s'entre-choquèrent et firent le

plongeon. J'ai vu les images, c'est épouvantable. Pen eut les siens

noyés tous en tas sous ses yeux avant de savoir au juste ce qui

arrivait. A partir de ce moment-là, il n'a plus eu toutes ses idées. Il

soupçonna bien qu'il s'était passé quelque chose là-haut à Johnstown,

mais quand bien même il dût lui en coûter sa pauvre vie, il ne put se

rappeler quoi, et il se mit à errer de droite et de gauche avec un

sourire étonné. Il ne savait pas ce qu'il était, et encore moins ce

qu'il avait été, et c'est ainsi qu'il tomba dans les jambes de l'oncle

Salters en train de faire des visites dans Alleghany City. Ma mère a la

moitié de sa famille éparpillée à l'intérieur de la Pensylvanie, et

l'oncle Salters passe les hivers en tournées de visites. Il adopta en

quelque sorte Pen, voyant bien d'où venait le trouble de ses idées; et

il l'amena dans l'Est où il lui procura du travail dans sa ferme.

--C'est pour cela que je l'ai entendu l'autre nuit, appeler Pen

«cultivateur» quand les bateaux s'entre-choquaient. Est-ce que ton oncle

Salters est un cultivateur?

--Cultivateur! s'écria Dan. Il n'y aurait pas assez d'eau d'ici au Cap

Hatteras pour laver la motte de terre qu'il traîne après ses bottes. Il

est et mourra tout ce qu'il y a de plus cultivateur. Mais, Harvey,

sais-tu bien que j'ai vu cet homme-là, au coucher du soleil, tendre un

seau et se mettre à traire le robinet de la citerne comme si c'était le

pis d'une vache. Voilà le cultivateur que c'est. Eh bien, Pen et lui

firent marcher la ferme... c'était au nord de la route d'Exeter. L'oncle

Salters l'a vendue ce printemps à un jobard de Boston qui voulait bâtir

une maison de campagne, et il en a tiré des tas d'argent. Et puis mon

toqué roula sa bosse par-ci par-là jusqu'au jour où ceux de son

église... les Moraviens... découvrirent où il a échoué, et écrivirent à

l'oncle Salters. Je n'ai jamais su ce qu'ils disaient exactement; mais

l'oncle Salters entra dans une colère! Il est surtout partisan de

l'épiscopat... mais pour une fois il s'est remué comme s'il était

baptiste; et il déclara qu'il ne livrerait Pen à aucune confrérie de

Moraviens pas plus de Pensylvanie que d'ailleurs. Puis il s'en vient

trouver papa, traînant Pen à la remorque... c'était il y a deux

campagnes... et déclare qu'il leur faut, à lui et à Pen, faire une

campagne de pêche pour leur santé. Il pensait bien que les Moraviens

n'iraient pas chercher Jacob Boller sur le Banc. Papa consentit, car

l'oncle Salters avait fait la pêche à différentes reprises au cours de

trente années, quand il n'était pas en train d'inventer des engrais

brevetés, et il obtint sa part sur le _We're Here_; la tournée fit tant

de bien à Pen que papa prit l'habitude de l'emmener. A quelque jour, dit

papa, il se souviendra de sa femme et de ses mioches, et de Johnstown,

et alors, plus que probable, il mourra. C'est du moins ce que papa dit.

Ne t'en va jamais parler de Johnstown, ni de rien de tout cela à Pen,

car l'oncle Salters te jetterait par-dessus bord.

--Pauvre Pen! murmura Harvey. Je n'aurais jamais pensé, à les voir

ensemble, que l'oncle Salters prenait intérêt à lui.

--Moi aussi j'aime Pen; nous l'aimons tous, dit Dan. Nous aurions dû lui

donner une remorque, mais je voulais te dire cela d'abord.»

Ils se trouvaient tout contre la goélette, les autres bateaux un peu en

arrière d'eux.

«Inutile de hisser les doris à bord jusqu'après dîner, dit Troop du haut

du pont. Nous allons d'abord en finir avec la toilette. Fixez les

tables, mes garçons!

--Tout cela est plus profond que le Trou de la Baleine, dit Dan en

clignant de l'oeil, comme il disposait tout l'attirail de la toilette.

Regarde ces bateaux-là, qui se sont avancés depuis ce matin. Ils

attendent tous papa. Les vois-tu, Harvey?

--Pour moi, ils se ressemblent tous.»

Et, de fait, pour un terrien, les goélettes qui tanguaient à l'entour

semblaient sortir du même moule.

«Et pourtant cela n'est pas. Ce bateau jaune et dégoûtant, avec son

beaupré estivé de ce côté, c'est le _Hope-of-Prague_. Il a pour patron

Nick Brady, l'homme le plus chiche du Banc. Nous ne le lui mâcherons pas

quand nous toucherons le Grand-Récif. Beaucoup plus loin, c'est le

_Day's Eye_. Il appartient aux deux Jerauld. Il est de Harwich, marche

assez bien et a de la chance; mais papa, lui, trouverait du poisson dans

un cimetière. Les trois autres, par le travers, c'est le _Margie-Smith_,

la _Rose_, et l'_Edith S. Walen_, tous de chez nous. J'imagine que nous

allons voir demain l'_Abbie M. Deering_, dites, papa? Ils lâchent tous

le banc de Queereau.

--Demain tu ne verras pas beaucoup de bateaux, Danny. (Quand Troop

appelait son fils Danny, c'était signe que le vieux était content.) Mes

garçons, il y a trop de monde ici, continua-t-il, s'adressant à

l'équipage qui grimpait à bord. Nous allons les laisser amorcer ferme

pour ne pas prendre grand'chose.»

Il regarda dans le parc ce qu'on avait pris; c'était curieux comme le

poisson était petit et uniforme. Sauf le flétan de Harvey, il n'y avait

sur le pont rien au-dessus de quinze livres.

«Je suis en train de surveiller le temps, ajouta-t-il.

--Vous allez être obligé de le pronostiquer vous-même, Disko, car, pour

moi, je ne vois aucun indice,» déclara Long Jack, en balayant du regard

le clair horizon.

Cependant, une demi-heure plus tard, comme ils étaient à la toilette, la

brume du Banc tomba sur eux, «entre poisson et poisson», comme ils

disent. Elle chassait d'une façon continue et en festons, roulant et

fumant tout le long de l'eau incolore. Les hommes arrêtèrent la toilette

sans un mot. Long Jack et l'oncle Salters glissèrent les barres du

cabestan dans leurs alvéoles, et commencèrent à amener l'ancre, le

cabestan grinçant au fur et à mesure que le cordage de chanvre humide se

tendait sur la mèche. Manuel et Tom Platt donnèrent un coup de main pour

finir. L'ancre vint avec un sanglot, et la voile de cape se gonfla,

tandis que Troop l'assujettissait à la barre.

«Hisse le foc et la misaine, dit-il.

--Échappons-leur dans la brume!» cria Long Jack, en amarrant solidement

l'écoute du foc, tandis que les autres faisaient grimper les anneaux

cliquetants et grinçants de la misaine.

Et le gui de misaine cria, comme le _We're Here_ se dressait dans le

vent et fonçait dans toute cette blancheur pâle et tourbillonnante.

«Il y a du vent, derrière cette brume-là,» dit Troop.

Tout cela étonnait Harvey plus qu'on ne saurait dire; et le plus

étonnant encore, c'est que son oreille ne percevait aucun ordre, sauf de

temps en temps, de la part de Troop, un grognement qui se terminait par

un:

«C'est bien, mon fils!

--Jamais vu lever l'ancre auparavant? demanda Tom Platt à Harvey qui, la

bouche ouverte, considérait la toile humide de la misaine.

--Non. Où allons-nous?

--Pêcher et mouiller, comme tu le verras bien toi-même avant d'avoir été

une semaine à bord. C'est tout du nouveau pour toi, mais on ne sait

jamais ce qui vous arrivera. Ainsi, regarde, est-ce que moi... Tom

Platt... j'aurais jamais pensé?

--Ça vaut mieux que quatorze dollars par mois et une balle dans le

ventre, dit Troop, de la barre. File un peu l'écoute de foc.

--Certes, ça vaut mieux, repartit l'homme du vaisseau de guerre, tout en

faisant quelque chose à un grand foc auquel un espar de bois était

attaché. Mais nous ne pensions guère à cela quand nous garnissions les

barres du cabestan sur le _Miss Jim Buck_[11], au large de Beaufort

Harbour, avec Fort-Maçon en train de nous lancer des boulets rouges sur

l'arrière, et une tempête déchaînée pour que rien n'y manquât. Où

étiez-vous alors, Disko?

[11] Tom Platt veut parler du _Gemsbok_, navire de la flotte des

États-Unis.

--Ici même, ou aux environs, répondit Disko, en train de gagner mon pain

en eau profonde, et de tâcher d'éviter les Indépendants Reb[12]. Désolé

de ne pouvoir t'offrir de boulets rouges, Tom Platt; mais j'imagine que

nous allons arriver tout droit à la rencontre du vent avant de voir

Eastern-Point.»

[12] _Reb_ est mis pour _rebels_ (rebelles en français). Souvenir de

la guerre de Sécession.

On entendait maintenant aux flancs du bateau un incessant babil mêlé de

coups de fouet que venaient par-ci par-là agrémenter quelque claque

solide et le petit jet d'embrun retombant avec un bruit de cailloux sur

le gaillard d'avant. Le gréement laissait dégoutter une eau visqueuse,

et les hommes se tenaient en rang, les bras croisés, à l'abri du

roufle... tous, sauf l'oncle Salters qui restait assis avec entêtement

sur le panneau principal à dorloter ses pauvres mains piquées.

«Je crois qu'elle endurerait bien une voile d'étai, dit Disko en

glissant un regard vers son frère.

--Je crois que cela ne lui servirait pas à grand'chose. Qu'est-ce que ça

signifie de gaspiller de la toile?» répliqua le cultivateur-marin.

La barre se tendit d'une façon presque imperceptible sous les mains de

Disko. Quelques secondes plus tard, la crête sifflante d'une vague vint

fouetter le bateau en ligne diagonale, atteignit l'oncle Salters entre

les deux épaules, et le trempa de la tête aux pieds. Il se leva en

gargouillant, et ne se dirigea vers l'avant que pour en recevoir une

autre.

«Regarde papa lui donner la chasse tout autour du pont, dit Dan. L'oncle

Salters s'imagine que notre toile, c'est sa part de bateau. Voilà deux

campagnes que papa s'est mis à lui donner ce baptême. Hi! celle-là lui a

attrapé la bedaine.»

L'oncle Salters s'était réfugié auprès du grand mât, mais une vague vint

s'aplatir sur ses genoux. Les traits de Disko étaient aussi impassibles

que le cercle de la roue.

«Je pense qu'elle se comporterait mieux sous une voile d'étai, Salters,

dit Disko, comme s'il n'avait rien vu.

--Établis ton vieux cerf-volant, rugit la victime à travers un nuage

d'embrun; seulement, ne t'en prends pas à moi s'il arrive quoi que ce

soit. Pen, descends tout de suite prendre ton café. Tu devrais avoir

assez de bon sens pour ne pas rester sur le pont par ce temps, à

bourdonner partout comme une mouche.

--Maintenant, ils vont se gorger de café et jouer au trictrac _jusqu'à

ce que les vaches rentrent_, dit Dan, comme l'oncle Salters poussait Pen

dans le poste d'avant. Il me semble que nous en avons de tout ça pour

une éternité. Il n'y a rien au monde de plus salement paresseux et de

plus mou qu'un «banquier[13]» quand il n'est pas sur le poisson.

[13] On appelle banquier un pêcheur du Banc de Terre-Neuve.

--Je suis content que tu aies parlé, Danny, cria Long Jack qui depuis un

instant regardait autour de lui, en quête d'un amusement. J'avais

complètement oublié que nous avions un passager. Il n'y a pas de paresse

pour ceux qui ne connaissent pas leurs cordages. Passe-nous-le, Tom

Platt, qu'on lui apprenne.

--Ce n'est pas mon tour, cette fois, dit Dan en ricanant. Il faut que tu

t'en tires tout seul. Papa m'a appris, à moi, un bout de corde à la

main.»

Pendant une heure Long Jack promena sa proie de haut en bas, lui

enseignant, comme il disait, les choses qu'à la mer tout homme doit

connaître, aveugle, ivre ou endormi. Il n'y a guère de gréement sur une

goélette de soixante-dix tonneaux avec un bout de mât de misaine, mais

Long Jack avait le don de la clarté. Quand il voulait attirer

l'attention de Harvey sur les drisses de pic, il incrustait ses

phalanges dans la nuque du gamin et le forçait à fixer son regard

l'espace d'une demi-minute. Il appuyait généralement sur la différence

qui existe entre l'avant et l'arrière en frottant le nez de Harvey sur

une certaine longueur du bout-dehors, et la direction de chaque cordage

allait se graver dans l'esprit de l'enfant à l'aide du bout de ce

cordage même.

Plus facile eût été la leçon si le pont eût été libre; mais il semblait

qu'il y eût place pour chaque chose et pour tout au monde, sauf un

homme. A l'avant le cabestan et son attirail, avec la chaîne et les

câbles de chanvre, tous vous faisant désagréablement trébucher, le tuyau

de poêle du gaillard d'avant, et près du panneau les fascières où l'on

conservait les foies de morue. Derrière, le gui de misaine et le capot

du grand panneau prenaient tout l'espace que ne réclamaient pas les

pompes et les parcs pour la toilette. Puis venaient les piles de doris

attachées à des chevilles à boucles près du gaillard d'arrière; le

roufle, avec les baquets et un tas d'objets bizarres amarrés tout

autour; et enfin dans sa cornière, le gui de grande voile long de

soixante pieds, coupant le bateau dans sa longueur en deux parties

distinctes et forçant tout le temps les gens à courber l'échine et à

biaiser pour passer dessous.

Tom Platt, comme de juste, ne pouvait se tenir en dehors de l'affaire,

et il intervenait avec d'interminables et inutiles descriptions de

voiles et de mâts sur le vieil _Ohio_.

«Ne t'occupe pas de ce qu'il dit; suis-moi bien, jeune innocent. Tom

Platt, ce vieux sabot-ci n'est pas l'_Ohio_, et tu lui brouilles les

idées à ce garçon.

--Il sera perdu pour toujours s'il commence sur un bachot de cette

espèce, soutint Tom Platt. Laisse-lui l'occasion de se mettre au courant

de quelques notions générales. La navigation à voiles est tout un art,

Harvey, comme je te le montrerais si je te tenais sur la hune de misaine

de l'...

--Je le sais. Tu vas le tuer à force de discours. Silence, Tom Platt!

Maintenant, après tout ce que j'ai dit, comment prendrais-tu un ris dans

la misaine, Harvey? Prends ton temps pour répondre.

--Je halerais cela en dedans, dit Harvey, en brandissant le doigt dans

la direction du vent.

--Quoi? L'Atlantique Nord?

--Non, le gui. Puis je passerais cette corde que vous m'avez montrée là

derrière.

--En voilà une manière, interrompit Tom Platt, en éclatant.

--Doucement! Il est en train d'apprendre, et il n'a pas encore les vrais

noms. Continue, Harvey.

--Oh! c'est le palan de ris. Je _crocherais_ la poulie au palan de ris,

et alors je lâcherais.

--Amener la voile, enfant! Amener! dit Tom Platt avec l'angoisse d'un

professionnel.

--J'amènerais les drisses de mâchoire et de pic,» continua Harvey.

Ces noms lui étaient restés dans la tête.

«Touche-les de la main,» dit Long Jack.

Harvey obéit.

«J'amènerais jusqu'à ce que cette boucle de corde sur la chute... la

ba... non, c'est patte... jusqu'à ce que la patte arrive au bas du gui.

Alors, je la ficellerais de la façon que vous avez dit, et puis je

hisserais de nouveau les drisses de pic et de mâchoire.

--Tu as oublié de passer l'amure de l'empointure, mais avec du temps et

un peu d'aide, tu apprendras. Chaque cordage à bord a sa raison d'être;

autrement, il passerait par-dessus bord. Me suis-tu bien? C'est des

dollars et des cents que je te mets en poche, petite crevette de

subrécargue, afin que, lorsque tu auras pris de l'embonpoint, tu puisses

conduire un bateau de Boston à Cuba et leur dire que c'est Long Jack qui

t'a appris. Maintenant je vais te donner un brin la chasse tout autour,

en faisant l'appel des cordages, et tu mettras la main dessus à mesure

que je les nommerai.»

Il commença, et Harvey, qui se sentait plutôt fatigué, se dirigeait

lentement vers le cordage nommé, tandis qu'un bout de corde venait lui

caresser les côtes, à lui en faire presque perdre la respiration.

«Quand tu posséderas un bateau, dit Tom Platt, le regard sévère, tu

pourras en prendre à ton aise. Jusque-là, tâche d'attraper les ordres au

vol. Encore une fois... pour être sûr!»

L'exercice avait fouetté le sang de Harvey, et ce dernier coup de

garcette le réchauffa tout à fait. Or, c'était un garçon singulièrement

débrouillard, le fils d'un homme fort intelligent et d'une femme très

nerveuse, doué d'un beau caractère résolu, qu'une éducation

systématiquement désastreuse avait failli tourner en obstination de

mule. Il regarda les autres et vit que Dan lui-même ne souriait pas.

Tout cela était évidemment compris dans le travail du jour, quelque mal

qu'on en ressentît. Hoquet, soupir et grimace, et l'avis fut avalé. La

même vivacité d'esprit qui l'induisait à prendre tel avantage sur sa

mère, lui fit clairement sentir que personne sur le bateau, sauf

peut-être Pen, ne se laisserait prendre à la moindre niaiserie. On

apprend beaucoup, rien qu'au timbre de la voix. Long Jack fit encore

l'appel d'une demi-douzaine de cordages, et Harvey dansa sur le pont

comme une anguille à l'heure du reflux, un oeil sur Tom Platt.

«Très bien. Voilà du bon, dit Manuel. Après souper je te montrerai une

petite goélette que je fais avec tous ses cordages. Comme cela, nous

apprendrons...

--Hein, c'est pas de la petite bière pour... un simple passager, dit

Dan. Papa vient de reconnaître que tu en feras peut-être assez pour

gagner ton pain avant de passer au fond de l'eau. C'est une grosse

affaire pour lui. Je t'en apprendrai encore à notre prochain quart

ensemble.

--Du suif!» grogna Disko cherchant à voir à travers le brouillard qui

fumait à la proue du bateau.

On ne pouvait rien distinguer à dix pieds au delà du bout-dehors de foc

qui se levait dans la brume, tandis que le long du bord roulait la

procession sans fin des pâles vagues solennelles, dans un concert de

chuchotements et de baisers.

«Maintenant, je vais t'apprendre quelque chose que Long Jack ne sait

pas!» cria Tom Platt, en sortant d'un coffre de l'arrière un plomb de

grande sonde tout bossué, creusé par un bout.

Puis il prit dans une soucoupe du suif de mouton dont il enduisit ce

creux, et se dirigea vers l'avant:

«Je vais t'apprendre comment on fait voler le Pigeon-Bleu. Chuuu!»

Disko imprima à la roue un mouvement qui maîtrisa la marche de la

goélette, tandis que Manuel, aidé de Harvey (et quel orgueil en tirait

le jeune garçon!) amenait le foc d'un bloc sur le bout-dehors. Le plomb

chanta une chanson profonde et bourdonnante, comme Tom Platt le faisait

tourner et tourner encore.

«Eh! l'homme, vas-y!» dit Long Jack avec impatience. «Nous ne sommes pas

à vingt-cinq pieds de Fire-Island par la brume. Ce n'est pas la mer à

boire.

--Pas de jalousie, Galway.»

Le plomb, lâché, fit «plof» dans la mer, loin à l'avant, comme la

goélette continuait sa marche en se dressant lentement.

«Le sondage, c'est tout une affaire, sans que ça en ait l'air, dit Dan,

quand, pendant une semaine, on n'a guère pour oeil que ce plongeur-là.

Qu'est-ce que vous croyez, papa?»

Les traits de Disko se détendirent. Son habileté et son honneur étaient

liés à l'avance qu'il avait prise sur la flottille, et il avait la

réputation d'un maître artiste qui connaissait le Banc les yeux fermés.

[Illustration: Dan et Harvey amenèrent une morue de vingt livres.]

«Soixante, peut-être, si je suis bon juge, répondit-il en jetant un coup

d'oeil sur la boussole minuscule à la fenêtre du roufle.

--Soixante!» cria Tom Platt, hissant la sonde en grandes boucles

humides.

La goélette reprit encore une fois sa route.

«Lève! dit Disko, au bout d'un quart d'heure.

--Qu'est-ce que vous croyez?» murmura Dan.

Et il regarda Harvey avec orgueil. Mais Harvey était lui-même trop

orgueilleux de ses exploits pour se laisser alors impressionner.

«Cinquante, dit le père. Je crois bien que nous sommes en plein sur la

crevasse du Banc-Vert, sur le vieux Cinquante-Soixante[14].

[14] Les banquiers appellent le «cinquante-soixante», la région du

Grand-Banc où les sondages indiquent cette profondeur en brasses.

--Cinquante! rugit Tom Platt. (On pouvait à peine le voir à travers la

brume.) Elle porte à un mètre tout au plus... comme les obus à

Fort-Maçon.

--Amorce, Harvey,» dit Dan, en se baissant pour s'emparer d'une ligne à

tourniquet.

La goélette, sa voile d'avant battant avec rage, semblait errer

confusément dans la brume. Les hommes attendirent en regardant les

gamins qui commençaient à pêcher.

«Euhhh! (Les lignes de Dan se tendirent sur les entailles et les

balafres de la lisse.) Mais comment, quand le diable y serait, papa

pouvait-il savoir? Aide-nous, Harvey, là. C'est un gros. Et qui l'a

avalé à fond, je t'assure.»

Ils tirèrent ensemble, et amenèrent une morue de vingt livres avec les

yeux à fleur de tête, qui avait englouti l'appât jusqu'au fond de

l'estomac.

«Dis donc, elle est toute couverte de petits crabes, s'écria Harvey en

la retournant.

--Par la grande poulie à croc, elles sont déjà sales! dit Long Jack.

Disko, vous avez donc des yeux de rechange sous la quille?»

L'eau rejaillit sous le poids de l'ancre, et ils coururent tous aux

lignes, chaque homme à sa place autour des pavois.

«Est-ce qu'elles sont bonnes tout de même à manger? demanda Harvey

haletant, comme il amenait une autre morue couverte de crabes.

--Pour sûr. Quand elles sont sales, c'est signe qu'elles ont formé

troupeau par milliers, et quand elles prennent l'appât de cette façon,

c'est qu'elles ont faim. Ne t'occupe pas si la boëtte tient. Elles

mordraient à l'hameçon tout nu.

--Dites donc, c'est épatant! s'écria Harvey, tandis que les poissons

s'en venaient palpitants parmi les éclaboussures,--presque toutes les

morues ayant avalé l'hameçon à fond, comme Dan avait dit. Pourquoi ne

peut-on pas toujours pêcher du bateau au lieu de se servir des doris?

--On peut toujours, tant qu'on n'a pas commencé la toilette. Après cela,

les têtes et les issues s'en vont effaroucher le poisson jusqu'à la baie

de Fundy. La pêche en bateau n'est pas réputée aussi productive,

toutefois, à moins d'en savoir autant que papa en sait. Je pense que

nous allons mettre notre «trawl»[15] dehors ce soir. C'est plus dur pour

les reins comme ceci que du doris, n'est-ce pas?»

[15] «Trawl», corde munie d'hameçons, que l'on tend dans l'eau. La

pêche au «trawl» n'est autre que la pêche «à la corde».

C'était un travail plutôt éreintant, car, dans le doris, l'eau porte le

poids de la morue jusqu'à la dernière minute, et l'on est, pour ainsi

dire, corps à corps avec elle; tandis que les quelques pieds de bordage

d'une goélette font autant de poids mort de plus à hisser, et l'estomac

prend des crampes à se courber ainsi sur les pavois. Mais ce fut une

sauvage et furieuse partie de plaisir, aussi longtemps que cela dura; et

le tas était volumineux, qui s'élevait à bord quand le poisson cessa de

mordre.

«Où sont Pen et l'oncle Salters? demanda Harvey, en secouant de ses

cirés les matières visqueuses, et en prenant soigneusement exemple sur

les autres pour rouler sa ligne.

--Va nous chercher du café et regarde.»

Sous la lumière jaune de la lampe posée sur l'arbre du treuil, la table

du poste rabattue et déployée, entièrement inconscients de l'existence

du poisson ou de l'état du temps, étaient assis les deux hommes, un jeu

de trictrac entre eux, l'oncle Salters grognant à chaque geste de Pen.

«Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le premier, comme Harvey, une main

dans la boucle de cuir en haut de l'échelle, se penchait, appelant le

cuisinier.

--Du gros poisson et sale... des tas et des tas, répondit Harvey,

imitant Long Jack. Où en est la partie?»

Little Pen ouvrit la bouche toute grande.

«Il n'y a pas de sa faute, dit sèchement l'oncle Salters, Pen est sourd.

--Le trictrac, n'est-ce pas? dit Dan, comme Harvey s'en revenait en

chancelant à l'arrière avec le café fumant dans un seau de fer-blanc.

Cela va nous débarrasser du nettoyage pour ce soir. Papa est un homme

juste. C'est eux qui devront le faire.

--Et pendant qu'ils feront le nettoyage, deux jeunes garnements de ma

connaissance boëtteront quelques baquets de «trawl» déclara Disko en

amarrant la roue à sa mode.

--Hum! Papa, je crois que j'aimerais mieux nettoyer.

--Je n'en doute pas. Mais tu ne nettoieras pas. A la toilette! A la

toilette! Pen va grogner pendant que vous deux vous boëtterez.

--Pourquoi, nom d'un tonnerre, ces mousses de malheur ne nous ont-ils

pas dit que vous aviez commencé? dit l'oncle Salters, en traînant la

jambe jusqu'à sa place à la table. Dan, voilà un couteau qui a la

mâchoire édentée.

--Si ça ne vous réveille pas quand on jette l'ancre, je vous recommande

de prendre un mousse à votre compte, dit Dan en tâchant de se

reconnaître dans l'obscurité, par-dessus les baquets pleins de «trawl»

amarrés à l'abri du roufle. Oh! Harvey, voudrais-tu faire un saut

jusqu'en bas et nous rapporter de la boëtte?

--Celle-ci fera l'affaire, dit Disko. J'imagine que la boëtte fraîche

rendra plus, au train dont vont les choses.»

Cela voulait dire que les mousses devaient boëtter avec des issues

choisies de morue au fur et à mesure qu'on nettoyait le poisson,--un

progrès sur l'opération qui consistait à patauger les mains nues dans

les petits barils de boëtte à fond de cale. Les baquets étaient pleins

de ligne proprement enroulée, portant de distance en distance un gros

hameçon; et pour faire l'essai de chacun de ces hameçons et les boëtter,

comme pour disposer la ligne amorcée de façon à la faire filer en toute

liberté lorsqu'on la lançait du doris, il fallait savoir. Dan s'en

tirait dans l'obscurité, sans même regarder et, tandis que Harvey se

prenait les doigts dans les hameçons et se désolait de sa malchance, les

hameçons volaient entre les siens comme les aiguilles à tricoter sur le

sein d'une vieille fille.

«J'aidais à boëtter le «trawl» à terre avant de savoir bien marcher,

dit-il. Mais c'est tout de même un idiot de travail. Eh! papa. (Il cria

du côté du panneau où Disko et Tom Platt étaient en train de saler.)

Combien de baquets comptez-vous qu'il faudra?

--Trois environ. Dépêchons!

--Il y a trois cents brasses de «trawl» à chaque baquet, expliqua Dan;

c'est plus que suffisant pour mettre dehors ce soir. Haï! Maladroit que

je suis. (Il mit son doigt dans sa bouche pour le sucer.) Je te le dis,

Harvey, il n'y aurait pas dans tout Gloucester assez d'argent pour me

louer et m'embarquer sur un vrai trawler[16]. C'est peut-être du

progrès, mais, à part cela, c'est le plus sale et le plus dégoûtant des

métiers.

[16] Le mot «trawler» passé dans la langue française désigne le bateau

spécialement affecté à la pêche dite _à la corde_ ou au trawl.

--Je me demande ce que nous faisons, si ce n'est pas de la vraie pêche

au «trawl», dit Harvey d'un ton maussade. J'ai les doigts en lambeaux.

--Bah! c'est justement une des damnées expériences de papa. Il ne pêche

pas au «trawl», à moins qu'il n'y ait pour cela de tout à fait bonnes

raisons. Papa s'y connaît. C'est pourquoi il boëtte comme il fait. Nous

allons l'avoir plein à craquer quand nous le tirerons, ou nous ne

verrons pas une nageoire.»

Pen et l'oncle Salters firent le nettoyage comme Disko l'avait ordonné,

mais les mousses en profitèrent peu. Les baquets ne furent pas plutôt

garnis que Tom Platt et Long Jack, qui venaient d'explorer avec une

lanterne l'intérieur d'un doris, les enlevèrent, les chargèrent avec

quelques petites bouées de «trawl» peintes, et firent passer le bateau

par-dessus bord dans ce que Harvey considérait comme une mer

excessivement forte.

«Ils vont se noyer. Regarde, le doris est chargé comme un wagon de

marchandises! s'écria-t-il.

--Nous allons revenir, dit Long Jack, et au cas où vous ne nous

attendriez pas, vous aurez tous deux affaire à nous si la corde est

embrouillée.»

Le doris s'éleva sur la crête d'une vague, et, juste au moment où il

semblait impossible qu'il pût éviter de se fracasser contre le flanc de

la goélette, glissa par-dessus cette crête, et disparut, humé dans

l'ombre moite.

«Accroche-toi à ça et ne t'arrête pas de sonner ferme,» dit Dan, en

passant à Harvey le cordon d'une cloche qui pendait derrière le

cabestan.

Harvey sonna énergiquement, car il se sentait responsable de deux

existences. Mais Disko, en train de griffonner sur un livre de loch dans

la cabine, ne ressemblait guère à un assassin, et quand il passa pour

aller souper, il sourit même froidement devant l'anxiété du jeune

garçon.

«Ce n'est pas du gros temps, ça, dit Dan. Allons donc, toi et moi

pourrions aller tendre ce «trawl»! Ils sont seulement allés juste assez

loin pour ne pas embrouiller notre câble. Ils n'ont guère besoin de

cloche, va.

--Ding! Dang! Dong!»

Harvey continua, en variant de temps en temps par de véritables

carillons, pendant encore une demi-heure. Puis on entendit beugler et

buter le long du bord. Manuel et Dan se précipitèrent sur les crochets

du palan de doris; Long Jack et Tom Platt firent ensemble leur

apparition sur le pont, avec, semblait-il la moitié de l'Atlantique Nord

sur le dos, et le doris les suivit dans l'air pour venir toucher le pont

avec un bruit sourd.

«Pas un noeud, dit Tom Platt tout dégouttant. Danny, ça va bien, mon

gars.

--Nous allons avoir le plaisir de votre compagnie au festin, dit Long

Jack, en faisant jaillir l'eau de ses bottes à chaque enjambée, tandis

qu'il esquissait un pas d'éléphant et envoyait son bras revêtu de toile

cirée dans la figure de Harvey. Nous condescendons à honorer la seconde

bordée de notre présence.»

Et tous quatre, de leur pas de roulis, s'en allèrent souper. Harvey se

bourra tant qu'il put de soupe de poisson et de beignets, puis tomba

complètement endormi au moment où Manuel sortait d'un coffre une

charmante réduction de deux pieds de la _Lucy Holmes_, son premier

bateau, et se préparait à lui montrer les cordages. Il ne remua même pas

les doigts lorsque Pen le poussa dans sa couchette.

«Ce doit être une triste... bien triste chose pour sa mère et son père,

dit Pen, en considérant le visage du jeune garçon, de croire qu'il est

mort. Perdre un enfant... perdre un garçon!

--Sors d'ici, Pen, dit Dan. Va-t'en à l'arrière finir ta partie avec

l'oncle Salters. Dis à papa que, si cela lui est égal, je vais faire le

quart de Harvey. Il n'en peut plus.

--C'est un bon enfant, dit Manuel, en se débarrassant de ses bottes et

en disparaissant dans les ténèbres de la couchette inférieure. Je crois

qu'il fera un brave homme, Danny. Je ne vois pas qu'il soit aussi fou

que ton père le dit. Oui-da?»

Dan éclata de rire, mais le rire se termina en ronflement.

Dehors, c'était la brume épaisse où le vent se levait, et les vieux

prolongeaient leur quart. Les heures sonnaient, claires, dans la cabine;

la proue hardie du bateau, dans sa lutte avec les lames, plongeait sous

leur claque; le tuyau du poêle, sur le gaillard d'avant, sifflait et

gargouillait quand l'eau de mer l'atteignait; et les deux enfants

continuaient de dormir, tandis que Disko, Long Jack, Tom Platt et

l'oncle Salters, chacun à son tour, s'en allaient clopin-clopant à

l'arrière regarder la roue, à l'avant, voir si l'ancre tenait bon, ou

haler un peu plus de câble pour éviter le frottement, avec, entre chaque

ronde, un coup d'oeil au feu de mouillage tout embrumé.

Capitaines Courageux: Une histoire du banc de Terre-Neuve · 第 8 / 17 题