--Qu’est-ce que ces messieurs-dames prennent le matin? demanda
affreusement la femme de chambre.
Elle n’était point celle de l’étage, mais celle de garde qui commence
son service à onze heures de nuit; Ruppert avait remarqué la demie,
quelques minutes auparavant, à l’horloge de la gare Saint-Jean, comme
ils entraient au Terminus... La question de la domestique l’étonna:
--C’est vrai, se demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle prend?...
Il regarda Emma dans l’espoir vain qu’elle répondrait. Devant son
silence, et l’air de somnambule qu’il lui voyait tout à coup, il dit:
--Nous sonnerons le sommelier.
La femme de chambre acheva de faire la couverture, de tirer les rideaux;
elle apporta deux peignoirs pour la salle de bains et fit la remarque
qu’on n’avait pas encore monté les bagages.
--Nous n’en avons pas, dit Ruppert...
La gardienne de nuit s’apprêtait à sortir. Sans discerner pourquoi, elle
pensa:
--Ceux-là, il n’y a pas longtemps qu’ils sont ensemble!
Elle leur souhaita la bonne nuit et s’en alla. Ils restèrent seuls,
emplis d’espérance et de gêne, devant le lit de tout le monde. Leur
liaison neuve était d’un caractère si particulier que l’homme, malgré
tant d’expériences, cherchait une attitude. Cette fois, il ne s’agissait
point d’une aimable fantaisie commençante; Ruppert savait qu’un destin,
pour le moins, était en jeu. Mais l’effluve venue du cœur de la créole
l’enchantait par une telle magie, qu’il s’enfonçait allégrement vers
l’inconnu. Il était sincère, étonné et, dans sa crainte que
l’enchanteresse se reprît, il se hâtait, impatient d’embraser sa vie. Il
pensait:
--Une femme comme celle-là, où trouver jamais sa pareille? Ce sont mes
dieux qui me l’envoient...
Ruppert, cette fois, se trompait: habitué aux jeunes maîtresses, à leurs
façons passives de se laisser aimer, il ne discernait pas que si madame
Baïta brûlait d’ardeurs plus agissantes, c’est qu’elle avait deux fois
vingt ans.
* * * * *
Quand ils étaient sortis de chez Lagaillarde et remontés dans la
voiture, il l’avait sentie si proche de lui, ils avaient si bien mélangé
leur hâte qu’il avait dit, comme on décide:
--Le Terminus est à deux pas, nous ne rentrerons que demain.
Mais maintenant, Ruppert devait redescendre et conduire la Buick au
garage. Il s’excusa d’abandonner «sa belle créole» pour un quart
d’heure.
* * * * *
Elle alla dans la salle de bains illuminée; sa clarté brutale lui fit
peur d’où surgissaient tant de détails qui semblaient des rappels à
l’ordre. Emma retourna dans la chambre. La pièce était vaste et bien
meublée, chaude, silencieuse, éclairée d’une lumière douce, rosie par
des abat-jour. C’était une bonne chambre de relais pour un amour en
exercice. Mais pour les débuts d’un amour... Emma, en présence de
Ruppert, n’avait point pensé à le remarquer, dans une angoisse
délicieuse: la solitude passagère lui souligna l’amertume d’être restée
si longtemps sage pour échouer dans un Terminus. Elle en eut un frisson
glacé et, déjà sans chapeau, elle cacha son visage derrière ses mains:
--Ah! pensa-t-elle, j’en veux à la vie qui m’a dénoncée. J’ai cru jouer
avec la flamme, l’attiser, et rester inconnue, invisible comme le
vent... et maintenant me voilà prise!
Emma désirait Ruppert, elle espérait tout de lui, et cependant, du fond
de soi-même, elle eût voulu que cette journée funeste n’eût pas eu lieu.
Elle fut assaillie de tant de tristesse qu’elle se recoiffa, sortit de
la chambre où il lui semblait insupportable de demeurer sans le
réconfort d’une présence. La créole descendit l’escalier pour attendre,
sur la porte même de l’hôtel, celui à qui bientôt elle serait: sur cette
porte, elle se heurta au vieux Frédéric Lafourcade. Ils restèrent l’un
en face de l’autre également stupéfaits et tristes, car ce n’est pas
elle qu’il cherchait.
* * * * *
Lafourcade, on se le rappelle, avait appris d’un serviteur, au retour de
la chasse, une communication de Paris: René Baïta annonçait son arrivée
à l’improviste, par l’express de cinq heures au quai d’Orsay. Ce train
atteint Bordeaux vers minuit. Frédéric, désemparé, n’avait su que faire.
Comment apprendre à ce fils la disparition de sa mère? Sans un mot à
personne, l’honnête homme, après le dîner, s’était dirigé pédestrement
jusqu’au grand garage d’Arcachon; il s’était fait conduire à la gare de
Bordeaux... Emma, qu’il trouvait sans la chercher, se trompa sur sa
vraie raison d’être là: elle crut qu’il l’avait poursuivie. Brusquement,
sa défaillance cessa et elle n’eut que l’envie de faire admettre son
bonheur.
--Mon vieil ami, murmura-t-elle oppressée, je dois vous dire adieu. Je
pars.
--Avec qui? interrogea Lafourcade sans broncher.
--Avec un homme que j’aime et qui m’aime, dit Emma. Avec M. Ruppert.
--Avec l’amant de Léopoldine? précisa Frédéric d’une voix calme.
Elle demeura saisie, honteuse, et balbutia:
--Ce n’est point ma faute... La vie...! Ne soyez pas sévère... Je vous
confie René...
Lafourcade se taisait.
--Qu’est-ce que vous dites? demanda Emma.
--Je ne dis rien, articula le vieil homme sans intonation. Ruppert est
un parfait galant homme. Vous et lui, vous êtes libres.
Elle fut étonnée.
--Croyez-vous que je puisse être heureuse?
Frédéric la regarda. Il la vit pauvre et tremblante.
--Je le crois, répondit-il par charité.
Alors elle se grisa et elle répéta, sur cette porte, tout ce que le
jeune homme lui avait dit chez Lagaillarde:
--Nous allons voyager. Je suis belle, j’ai une âme, des sens... Je suis
une femme depuis trop longtemps inutile... Je vais vivre... Nous avons
des projets. Il travaillera auprès de moi. Je le servirai. J’organiserai
son bonheur et je tâcherai de faire le mien. J’ai beaucoup d’espoir, de
certitudes. Déjà, je me sens transformée... Adieu.
Sa voix se brisa et, gauchement, elle tendit sa main brûlante au seul
témoin de sa jeunesse. Il ne la prit pas, mais il s’inclina poliment. Il
dit:
--Où est M. Ruppert?
--Au garage, là, à deux pas. J’allais l’y chercher.
--Eh bien, allez-y, dit encore Lafourcade.
Elle le regarda lentement, empli d’un désespoir qui avait des années...
--Au revoir... conclut-elle, en remuant machinalement sa pauvre tête...
au revoir. Prenez bien soin de mon petit...
* * * * *
Il la vit chanceler en descendant les quelques marches et commencer de
s’éloigner dans la misérable nuit d’hiver, au milieu de cette place
hostile et étrangère. Il tombait par instants des gouttes d’une pluie,
abîmée par les suies prochaines; madame Baïta, maintenant de dos,
marchait à moitié titubante le long du trottoir glissant et morne sous
des réverbères affreux, elle, qu’il se rappelait dans les jardins de
Jalassy. Il serrait les dents de chagrin. Soudain, il entendit qu’elle
l’appelait. Il la vit, retournée vers lui, battre la nuit de ses bras
étendus comme quelqu’un qui s’enlise et qui appelle au secours. Il
s’élança d’un pas courant et la rejoignit à cent mètres. Elle s’accrocha
à lui, désespérément. Elle semblait hagarde et vieillie et parlait d’une
voix cassée de douleur, cependant que des grosses larmes tombaient de
son pauvre visage. Elle haletait:
--Lafourcade,... Lafourcade,... sauvez-moi... Lafourcade, ne me laissez
pas... Je suis perdue... C’est un suicide... Sauvez-moi!... Sauvez-moi!
Elle tremblait de la tête aux pieds.
--Qu’est-ce qu’il faut faire? demanda simplement Lafourcade, bouleversé.
Elle recommença, suppliante:
--Sauvez-moi! Retenez-moi! Je vois le gouffre, là, ouvert! Vous m’avez
connue toute petite, toute jeune... et maintenant je suis vieille...
oui, vieille... pas pour vous, mais pour lui!... Vieille!... J’ai dix
ans de plus que celui qui m’appelle!... Je serai heureuse, très
heureuse, quelques mois... un an... deux ans peut-être... et puis ce
sera le commencement de la déchéance, de l’agonie! La vieille
maîtresse... Sauvez-moi!
Elle sanglotait dans ses bras, dans une misère infinie. Alors, il
l’étreignit, tendre et brutal, empli de joie et de pitié.
--Vous êtes honnête, dit-il, et je vous aime! Je vous sauverai avec mon
nom et ma raison. Allons, venez!
Ils virent Ruppert devant eux. Lafourcade le regarda, d’un œil sans
méchanceté mais si droit, que Ruppert, à la seconde même, se comprit
battu. Il contempla le vieil homme et cette femme emplie de douleur qui
se cachait sur son épaule.
--Tiens! vous êtes là? fit-il simplement.
--Oui, répondit Lafourcade. Nous sommes venus chercher René qui arrive
de Paris. Excusez-nous: le train, vous l’entendez, est annoncé.
Madame Baïta, par cette parole, apprit que son fils arrivait...
* * * * *
L’ample voiture louée filait maintenant vers Arcachon. René remerciait
cette mère si tendre, qui s’était dérangée pour l’embrasser plus vite,
malgré la méchante migraine dont les traces s’effaçaient mal de son
visage.--... Demain, il n’y paraîtra plus, cria-t-il dans sa belle
jeunesse. Lafourcade, assis auprès d’elle, serra doucement la main de la
pauvre Emma pour l’encourager à le croire.--Demain, murmura-t-il, ma
sœur sera heureuse de savoir que vous m’épousez... nous partirons
ensemble pour Paris.--Elle le regarda avec une reconnaissance triste,
sans lui répondre. Alors, toujours à voix basse, il l’encouragea par des
paroles emplies de tact et de bonté. Il la rassurait aussi et il lui
coulait sa certitude d’avoir clos le bec de Malouin... La voiture, sans
forcer l’allure, traversait les longs bois de pins et roulait sur la
route plate. Soudain, Ruppert la dépassa. Il fonçait dans la nuit
profonde. La créole l’aperçut comme un mirage: il disparut à un
tournant. Alors, assurée de ne plus jamais le revoir, elle pleura
silencieusement dans l’ombre, environnée de sa fourrure, en ayant soin
de s’y cacher...
Elle pleura tout ce qu’elle n’avait pas eu dans la vie, cette vie si
brève, que pourtant les humains doivent peupler de mensonges,
d’illusions, de projets infinis, pour qu’elle ne leur soit
pas--insupportablement--trop longue... Elle pleura l’espérance perdue de
s’endormir lasse de caresses, de se réveiller entre des bras doux et
forts, de rire ou de pleurer sans raison... Elle pleura de consentir à
n’avoir rien pour ne rien risquer, parce qu’elle n’était pas seule en
jeu, parce qu’elle avait un fils, parce qu’il était trop tard... Elle
pleura... Et puis, soudain, vers Arcachon, elle ne pleura plus: elle
commença de sourire, d’un sourire triste, du sourire sans couleur et
sans fin de ceux qui n’attendent plus rien... Elle sourit...
* * * * *
C’est ainsi que madame Baïta retrouva la sagesse, mais mourut à la joie
d’aimer dans la quarantième année de sa vie.