XXVIII

--Qu’est-ce que ces messieurs-dames prennent le matin? demanda

affreusement la femme de chambre.

Elle n’était point celle de l’étage, mais celle de garde qui commence

son service à onze heures de nuit; Ruppert avait remarqué la demie,

quelques minutes auparavant, à l’horloge de la gare Saint-Jean, comme

ils entraient au Terminus... La question de la domestique l’étonna:

--C’est vrai, se demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle prend?...

Il regarda Emma dans l’espoir vain qu’elle répondrait. Devant son

silence, et l’air de somnambule qu’il lui voyait tout à coup, il dit:

--Nous sonnerons le sommelier.

La femme de chambre acheva de faire la couverture, de tirer les rideaux;

elle apporta deux peignoirs pour la salle de bains et fit la remarque

qu’on n’avait pas encore monté les bagages.

--Nous n’en avons pas, dit Ruppert...

La gardienne de nuit s’apprêtait à sortir. Sans discerner pourquoi, elle

pensa:

--Ceux-là, il n’y a pas longtemps qu’ils sont ensemble!

Elle leur souhaita la bonne nuit et s’en alla. Ils restèrent seuls,

emplis d’espérance et de gêne, devant le lit de tout le monde. Leur

liaison neuve était d’un caractère si particulier que l’homme, malgré

tant d’expériences, cherchait une attitude. Cette fois, il ne s’agissait

point d’une aimable fantaisie commençante; Ruppert savait qu’un destin,

pour le moins, était en jeu. Mais l’effluve venue du cœur de la créole

l’enchantait par une telle magie, qu’il s’enfonçait allégrement vers

l’inconnu. Il était sincère, étonné et, dans sa crainte que

l’enchanteresse se reprît, il se hâtait, impatient d’embraser sa vie. Il

pensait:

--Une femme comme celle-là, où trouver jamais sa pareille? Ce sont mes

dieux qui me l’envoient...

Ruppert, cette fois, se trompait: habitué aux jeunes maîtresses, à leurs

façons passives de se laisser aimer, il ne discernait pas que si madame

Baïta brûlait d’ardeurs plus agissantes, c’est qu’elle avait deux fois

vingt ans.

* * * * *

Quand ils étaient sortis de chez Lagaillarde et remontés dans la

voiture, il l’avait sentie si proche de lui, ils avaient si bien mélangé

leur hâte qu’il avait dit, comme on décide:

--Le Terminus est à deux pas, nous ne rentrerons que demain.

Mais maintenant, Ruppert devait redescendre et conduire la Buick au

garage. Il s’excusa d’abandonner «sa belle créole» pour un quart

d’heure.

* * * * *

Elle alla dans la salle de bains illuminée; sa clarté brutale lui fit

peur d’où surgissaient tant de détails qui semblaient des rappels à

l’ordre. Emma retourna dans la chambre. La pièce était vaste et bien

meublée, chaude, silencieuse, éclairée d’une lumière douce, rosie par

des abat-jour. C’était une bonne chambre de relais pour un amour en

exercice. Mais pour les débuts d’un amour... Emma, en présence de

Ruppert, n’avait point pensé à le remarquer, dans une angoisse

délicieuse: la solitude passagère lui souligna l’amertume d’être restée

si longtemps sage pour échouer dans un Terminus. Elle en eut un frisson

glacé et, déjà sans chapeau, elle cacha son visage derrière ses mains:

--Ah! pensa-t-elle, j’en veux à la vie qui m’a dénoncée. J’ai cru jouer

avec la flamme, l’attiser, et rester inconnue, invisible comme le

vent... et maintenant me voilà prise!

Emma désirait Ruppert, elle espérait tout de lui, et cependant, du fond

de soi-même, elle eût voulu que cette journée funeste n’eût pas eu lieu.

Elle fut assaillie de tant de tristesse qu’elle se recoiffa, sortit de

la chambre où il lui semblait insupportable de demeurer sans le

réconfort d’une présence. La créole descendit l’escalier pour attendre,

sur la porte même de l’hôtel, celui à qui bientôt elle serait: sur cette

porte, elle se heurta au vieux Frédéric Lafourcade. Ils restèrent l’un

en face de l’autre également stupéfaits et tristes, car ce n’est pas

elle qu’il cherchait.

* * * * *

Lafourcade, on se le rappelle, avait appris d’un serviteur, au retour de

la chasse, une communication de Paris: René Baïta annonçait son arrivée

à l’improviste, par l’express de cinq heures au quai d’Orsay. Ce train

atteint Bordeaux vers minuit. Frédéric, désemparé, n’avait su que faire.

Comment apprendre à ce fils la disparition de sa mère? Sans un mot à

personne, l’honnête homme, après le dîner, s’était dirigé pédestrement

jusqu’au grand garage d’Arcachon; il s’était fait conduire à la gare de

Bordeaux... Emma, qu’il trouvait sans la chercher, se trompa sur sa

vraie raison d’être là: elle crut qu’il l’avait poursuivie. Brusquement,

sa défaillance cessa et elle n’eut que l’envie de faire admettre son

bonheur.

--Mon vieil ami, murmura-t-elle oppressée, je dois vous dire adieu. Je

pars.

--Avec qui? interrogea Lafourcade sans broncher.

--Avec un homme que j’aime et qui m’aime, dit Emma. Avec M. Ruppert.

--Avec l’amant de Léopoldine? précisa Frédéric d’une voix calme.

Elle demeura saisie, honteuse, et balbutia:

--Ce n’est point ma faute... La vie...! Ne soyez pas sévère... Je vous

confie René...

Lafourcade se taisait.

--Qu’est-ce que vous dites? demanda Emma.

--Je ne dis rien, articula le vieil homme sans intonation. Ruppert est

un parfait galant homme. Vous et lui, vous êtes libres.

Elle fut étonnée.

--Croyez-vous que je puisse être heureuse?

Frédéric la regarda. Il la vit pauvre et tremblante.

--Je le crois, répondit-il par charité.

Alors elle se grisa et elle répéta, sur cette porte, tout ce que le

jeune homme lui avait dit chez Lagaillarde:

--Nous allons voyager. Je suis belle, j’ai une âme, des sens... Je suis

une femme depuis trop longtemps inutile... Je vais vivre... Nous avons

des projets. Il travaillera auprès de moi. Je le servirai. J’organiserai

son bonheur et je tâcherai de faire le mien. J’ai beaucoup d’espoir, de

certitudes. Déjà, je me sens transformée... Adieu.

Sa voix se brisa et, gauchement, elle tendit sa main brûlante au seul

témoin de sa jeunesse. Il ne la prit pas, mais il s’inclina poliment. Il

dit:

--Où est M. Ruppert?

--Au garage, là, à deux pas. J’allais l’y chercher.

--Eh bien, allez-y, dit encore Lafourcade.

Elle le regarda lentement, empli d’un désespoir qui avait des années...

--Au revoir... conclut-elle, en remuant machinalement sa pauvre tête...

au revoir. Prenez bien soin de mon petit...

* * * * *

Il la vit chanceler en descendant les quelques marches et commencer de

s’éloigner dans la misérable nuit d’hiver, au milieu de cette place

hostile et étrangère. Il tombait par instants des gouttes d’une pluie,

abîmée par les suies prochaines; madame Baïta, maintenant de dos,

marchait à moitié titubante le long du trottoir glissant et morne sous

des réverbères affreux, elle, qu’il se rappelait dans les jardins de

Jalassy. Il serrait les dents de chagrin. Soudain, il entendit qu’elle

l’appelait. Il la vit, retournée vers lui, battre la nuit de ses bras

étendus comme quelqu’un qui s’enlise et qui appelle au secours. Il

s’élança d’un pas courant et la rejoignit à cent mètres. Elle s’accrocha

à lui, désespérément. Elle semblait hagarde et vieillie et parlait d’une

voix cassée de douleur, cependant que des grosses larmes tombaient de

son pauvre visage. Elle haletait:

--Lafourcade,... Lafourcade,... sauvez-moi... Lafourcade, ne me laissez

pas... Je suis perdue... C’est un suicide... Sauvez-moi!... Sauvez-moi!

Elle tremblait de la tête aux pieds.

--Qu’est-ce qu’il faut faire? demanda simplement Lafourcade, bouleversé.

Elle recommença, suppliante:

--Sauvez-moi! Retenez-moi! Je vois le gouffre, là, ouvert! Vous m’avez

connue toute petite, toute jeune... et maintenant je suis vieille...

oui, vieille... pas pour vous, mais pour lui!... Vieille!... J’ai dix

ans de plus que celui qui m’appelle!... Je serai heureuse, très

heureuse, quelques mois... un an... deux ans peut-être... et puis ce

sera le commencement de la déchéance, de l’agonie! La vieille

maîtresse... Sauvez-moi!

Elle sanglotait dans ses bras, dans une misère infinie. Alors, il

l’étreignit, tendre et brutal, empli de joie et de pitié.

--Vous êtes honnête, dit-il, et je vous aime! Je vous sauverai avec mon

nom et ma raison. Allons, venez!

Ils virent Ruppert devant eux. Lafourcade le regarda, d’un œil sans

méchanceté mais si droit, que Ruppert, à la seconde même, se comprit

battu. Il contempla le vieil homme et cette femme emplie de douleur qui

se cachait sur son épaule.

--Tiens! vous êtes là? fit-il simplement.

--Oui, répondit Lafourcade. Nous sommes venus chercher René qui arrive

de Paris. Excusez-nous: le train, vous l’entendez, est annoncé.

Madame Baïta, par cette parole, apprit que son fils arrivait...

* * * * *

L’ample voiture louée filait maintenant vers Arcachon. René remerciait

cette mère si tendre, qui s’était dérangée pour l’embrasser plus vite,

malgré la méchante migraine dont les traces s’effaçaient mal de son

visage.--... Demain, il n’y paraîtra plus, cria-t-il dans sa belle

jeunesse. Lafourcade, assis auprès d’elle, serra doucement la main de la

pauvre Emma pour l’encourager à le croire.--Demain, murmura-t-il, ma

sœur sera heureuse de savoir que vous m’épousez... nous partirons

ensemble pour Paris.--Elle le regarda avec une reconnaissance triste,

sans lui répondre. Alors, toujours à voix basse, il l’encouragea par des

paroles emplies de tact et de bonté. Il la rassurait aussi et il lui

coulait sa certitude d’avoir clos le bec de Malouin... La voiture, sans

forcer l’allure, traversait les longs bois de pins et roulait sur la

route plate. Soudain, Ruppert la dépassa. Il fonçait dans la nuit

profonde. La créole l’aperçut comme un mirage: il disparut à un

tournant. Alors, assurée de ne plus jamais le revoir, elle pleura

silencieusement dans l’ombre, environnée de sa fourrure, en ayant soin

de s’y cacher...

Elle pleura tout ce qu’elle n’avait pas eu dans la vie, cette vie si

brève, que pourtant les humains doivent peupler de mensonges,

d’illusions, de projets infinis, pour qu’elle ne leur soit

pas--insupportablement--trop longue... Elle pleura l’espérance perdue de

s’endormir lasse de caresses, de se réveiller entre des bras doux et

forts, de rire ou de pleurer sans raison... Elle pleura de consentir à

n’avoir rien pour ne rien risquer, parce qu’elle n’était pas seule en

jeu, parce qu’elle avait un fils, parce qu’il était trop tard... Elle

pleura... Et puis, soudain, vers Arcachon, elle ne pleura plus: elle

commença de sourire, d’un sourire triste, du sourire sans couleur et

sans fin de ceux qui n’attendent plus rien... Elle sourit...

* * * * *

C’est ainsi que madame Baïta retrouva la sagesse, mais mourut à la joie

d’aimer dans la quarantième année de sa vie.

Deux fois vingt ans · 第 40 / 42 题