XXVII

Emma s’abandonnait à Ruppert comme une barque à un courant. Où la

conduire? Toujours en culotte de cheval, il ne pouvait que retourner à

sa villa; il téléphona du Moulleau que sa Buick fût vite envoyée. Chez

lui, il pria madame Baïta de l’attendre dans son cabinet, évitant les

mots inutiles et craignant par un geste brusque de l’amoindrir.

Il la sentait en perdition. Il songea qu’elle portait sur sa robe souple

un manteau de loutre de mer et pouvait se risquer ainsi à être

rencontrée à Bordeaux. Ils prirent la route sans qu’elle ouvrît la

bouche pour demander où ils allaient... Évitant de s’afficher au Chapon

Fin, il débarqua chez Lagaillarde. Maintenant, tous les deux, ils

dînaient.

Emma regardait son vainqueur avec une peur inconnue. Par instants, son

chagrin, la honte de soi, se réveillait et elle pensait à son fils. Et

puis, de nouveau, une angoisse délicieuse l’absorbait, cependant que

Ruppert, doucement, la faisait boire--un peu plus qu’il n’aurait fallu.

Il s’ingéniait à l’aider dans sa métamorphose et comprenait que, cette

femme, il fallait la consoler d’elle. En même temps il rusait, mais

vraiment ému pour l’obliger à l’abandon qui, enfin, la délivrerait.

Grâce à son savoir-faire, la petite salle à manger devenait de plus en

plus un cabinet particulier: depuis les cocktails et les fleurs--les

alcools faisant les roses plus belles--jusqu’au choix expert du dîner,

tout sentait la bonne fortune... Le jeune routier traitait madame Baïta,

son aînée, comme il eût fait une débutante: il la plaçait dans

l’atmosphère, dans l’atmosphère de l’amour, pour la contraindre à s’y

plier. Il savait la valeur de l’acte et que le reste est bargouinage. Et

si, maintenant, il voulait--cette nuit même--prendre possession de la

créole, ce n’était point seulement pour ses beautés, mais par crainte

qu’elle s’échappât. Il devenait avare d’elle et la souhaitait pour toute

sa vie.

--Eh bien! dit-il bizarrement, tout va des mieux! Notre jeune amie est

sauvée...

--Sauvée, dit Emma frémissante.

Il la regarda d’un œil brusque:

--Mais oui, sauvée! Tandis que vous...

--Qu’est-ce que je peux faire maintenant? murmura-t-elle. Disparaître...

Il feignit de ne pas comprendre ce que, vraiment, elle lui disait.

--Disparaître! C’est bien mon avis, répondit-il en souriant.

* * * * *

Ils durent se taire un moment, on continuait de les servir. Ruppert

réattaqua promptement, aussitôt la porte fermée.

--Que Poldi ne vous trouble plus, dit-il d’une voix un peu âpre. Loin de

moi l’idée d’accabler une enfant charmante et frivole! Mais nous pouvons

bien l’avouer: votre sacrifice, elle l’eût accepté sans regret, n’eût-il

été que sacrifice! Demain, elle vous eût demandé de vous laisser honnir,

vilipender, chasser, de vous couvrir de boue et au besoin de sang,

plutôt que de faire marche arrière. Dans quel dilemme elle m’eût placé!

Il prit sa main, avec un mélange de respect et de câlinerie:

--J’ai la certitude que votre intervention fut simple. Vous n’aviez rien

prémédité.

--Rien, dit-elle, humblement.

--Je le sais. Je sais aussi que vous auriez agi de même, dans tous les

cas. Et alors, je vous le répète, que n’eût-on pas exigé demain? Cela se

conçoit: Poldi ressemble à la société. Elle réclame que ses héros se

fassent tuer pour sauver le foyer des autres... Et ces romanesques le

font!...

Il se pencha vers les belles mains:

--Mais aussi, pouvais-je savoir? Je suis si indigne de vous!

Il le pensait et dit, presque timidement:

--Je m’efforcerai de valoir mieux.

Emma frémit de tout son être:

--J’ai un fils, murmura-t-elle.

Ruppert fonça droit sur l’obstacle:

--Tout s’aplanira, vous verrez. J’ai l’habitude d’être heureux. Nous

avons affaire à des gens d’honneur qui tairont l’affaire d’aujourd’hui.

Lafourcade est votre ami. Antoinette et René se marieront... On exigera

votre exil.

La pauvre femme baissa la tête:

--Mon exil! Il est commencé... Je suis là, sans rien... Demain,

j’enverrai prendre mes bagages... Et puis... et puis... ce sera la

fin...

Il vint s’agenouiller près d’elle, l’entourant déjà de ses bras:

--Le commencement, dit-il tout bas. Vous êtes belle. Vous êtes

admirable... Ne frissonnez pas. Oubliez. Voyez la minute, simplement, la

minute présente... Est-ce que cet endroit si laid n’a pas pris un charme

soudain? Tenez, nous voilà rapprochés, nous voilà seuls, amants déjà...

Emma Baïta se prit à pleurer et elle sentit qu’il l’étreignait avec la

sincérité d’un enfant:

--Vos larmes coulent, cria-t-il doucement, et cependant je suis heureux.

Je n’ai jamais possédé ma vraie maîtresse, celle qui sera l’animatrice,

le réconfort, la sauvegarde. C’est une vie nouvelle qui commence...

J’écrirai mes livres près de vous; nous irons les chercher ensemble, par

le monde... nous voyagerons...

La cloison filtrait les bruits de la noce voisine, toutes les sottises

du gramophone, et pourtant sa voix chaude évoquait l’exil des amants,

les escales, les promenades dans les musées lointains, les haltes

éprises dans les palaces, toute la musique de la terre... Emma,

titubante, se leva. Debout et bouleversée, immobile, elle ressemblait à

quelqu’un qui va mourir. Georges se redressa à son tour.

--Qu’avez-vous? dit-il, tendrement.

Il l’entendit parler, d’une demi-voix infinie:

--Je suis heureuse! Rien de tout cela n’est vrai... Rien de tout cela

n’est possible. Rien de tout cela n’arrivera... C’est un mensonge qui

tournoie autour de moi... Mais je suis heureuse... si heureuse que je

voudrais, tout de suite...

Il vit bien ce qu’elle pensait et qu’elle eût voulu qu’un dieu juste la

rappelât à cette minute... Alors il bondit et de joie:

--Et moi! Et moi!...

Il l’étreignit et leurs yeux se mêlèrent et, de nouveau, il la fit

asseoir parce que ses jambes se dérobaient, et il se remit à ses pieds.

--Ah! dit-il de la gorge et comme physiquement blessé, je veux vos yeux!

Regardez-moi!

Emma mit ses mains sur lui et elle se livra de nouveau tout entière,

avec une ardeur de servante:

--Je vous regarde, mon amour. Ah! c’est vrai que je vous aime...

Aujourd’hui, je l’ai crié devant des étrangers, sans savoir ce que je

faisais, avec une âpreté mauvaise, sans pudeur, sans crainte, et trois

hommes me regardaient... Maintenant, nous sommes seuls... vos yeux seuls

se fixent sur moi... et je suis plus tremblante que lorsque j’avais

seize ans et que j’ai aimé pour la première fois! Je ne pourrais pas

faire un mouvement vers vous, ni un mouvement en arrière... Je vous

aime... Je suis honteuse de vous aimer, je suis désespérée que vous

sachiez que je vous aime... et il me semble que si je ne vous le disais

pas, vous seriez volé du plus grand don qu’aucune femme ne vous ait

fait...

Elle avait les yeux lourds de larmes et Ruppert se tut longtemps, en

embrassant ses mains brûlantes.

--Folle! murmura-t-il enfin. Folle, qui apporte l’amour humblement.

Elle se courba vers lui dans son angoisse revenue:

--Suis-je encore digne de l’apporter? demanda-t-elle, comme une pauvre.

Il comprit tout ce qu’elle souffrait et d’un geste charnel, d’un geste

d’amant, il la releva:

--Je ne veux plus aimer que vous, répondit-il en se penchant vers son

visage.

* * * * *

Madame Baïta devint si belle qu’il sut ne l’avoir jamais vue.

Deux fois vingt ans · 第 39 / 42 题