Eh bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur:
J’aime!
Jean Racine.
De la petite maison de l’Éden, vers quatre heures et demie, on n’avait
plus vu, dans le crépuscule, que des croupes de chevaux s’éloignant et
les queues, gerbe frétillante, des chiens de l’équipage Decazes. Ils
avaient occis le renard, enfin débouclé pour mourir.
Poldi, maintenant vêtue et même son chapeau sur la tête, sortit, brusque
et pâle, de la petite pièce au crépi blanc. Là, sous les estampes
japonaises, cachée, tapie, ébouriffée de peur comme une perdrix qui voit
l’épagneul, elle avait entendu le heurt, affrontant Grégange et Ruppert,
comprit la scène qui suivit: scène imprévisible, inouïe, qui, soudain,
retourna les cartes, fit quinaud, confus et capot, le jaloux qui la
menaçait. Poldi, sauve, était revenue dans la chambre. Le lit vaste,
encore en désordre, disait ses faiblesses récentes.
* * * * *
Poldi vit Ruppert, hors de lui, étreindre la créole dans ses bras. Elle
vit leurs bouches unies, comme si la flamme qu’ils avaient feinte, les
avait enfin embrasés. Et Poldi ne fut pas surprise: depuis tout à
l’heure, elle savait que son amie, jetée d’abord dans l’action par un
esprit de sacrifice, avait brusquement cessé de se sacrifier, vers le
milieu de la parade, pour se jeter à la tête de Ruppert, tout
simplement. Poldi savait--une oreille de femme ne se trompe pas à
certains accents--à quelle seconde exacte, précise, sa confidente
l’avait trahie. Elle le savait mieux qu’Emma Baïta et certes aussi bien
que Ruppert. Et encore Ruppert ne l’avait-il su qu’après Poldi; il était
lui-même dans l’action et les mâles sont moins subtils, moins prompts à
discerner les nuances, que les femelles!... Des trois personnages en
cause, la première avertie que la sage, l’honnête, la vertueuse,
l’irréprochable madame Baïta se livrait, se perdait et s’exauçait à la
fois, fut donc celle qui l’écoutait, qui faisait le guet à son tour, et
l’entendait, à la cloison; celle qu’Emma prétendait sauver et qu’elle
sauvait, en vérité. Car si Malouin de Grégange, tout d’un coup,
s’avérait berné, si M. de Sola et M. Barragnas, vieux routiers,
demeuraient pantois, s’ils croyaient bien voir une amante en furie,
criant son désir déchaîné, c’est qu’ils la voyaient en effet. Ils la
voyaient, et de leurs yeux; ils l’entendaient de leurs oreilles.
Personne ne leur donnait la comédie. Ces voyeurs assistaient à la plus
réelle des péripéties de l’amour: une femme, depuis longtemps à un
homme, le lui criait d’une âme nue, en se pâmant. Ce qu’ils ne pouvaient
pas savoir, c’est que c’était la première fois. Ils s’en allèrent
convaincus, avec tous les motifs de l’être.
* * * * *
Ruppert, seul avec Emma, venait de la ressaisir. Il prenait sa bouche,
dans un désir neuf, inconscient, soulevé par ce corps magnifique, hardi,
dont il connaissait maintenant les formes douces et la ferveur. Et Poldi
vit ce baiser-là avec une haine subite. Ils restèrent ainsi tous les
trois.
Ruppert fit un pas vers Poldi. Elle l’arrêta d’un regard droit. Elle
dit:
--Je veux m’en aller.
L’infidèle tenta de ruser.
--Ouf! dit-il, nous voilà sauvés. Quelle alerte, prenons un porto!
--Je veux m’en aller, répéta la maîtresse perdue.
Elle fit un pas vers la porte. Emma était désespérée.
Ruppert feignit encore de n’avoir pas compris:
--Gardons le temps de prendre haleine. Et puis il faut nous concerter.
Il essaya de rire:
--Crois-tu ce mari saugrenu, si notre Emma l’a bien roulé! Quelle
comédienne!
--Quelle comédienne, en effet, dit Léopoldine durement.
Il joua son dernier atout, et risqua d’un ton de reproche:
--Léopoldine, elle t’a sauvée!
--Oui, dit madame de Grégange, mais maintenant, elle est payée.
* * * * *
Elle foulait déjà le sable et s’écartait dans le soir prompt.
--Elle est folle, murmura Georges vers la créole. Vous, ne bougez pas,
je reviens.
Il suivit celle qui le quittait. Ainsi le veut l’instinct des cœurs.
Madame Baïta, immobile, resta seule.
Elle comprit, enfin, ce qu’elle avait fait. Loin de s’insurger contre
Poldi, elle l’approuva. Accroupie devant le lit de Ruppert, sans prendre
même le soin de se revêtir,--comme si réparer le désordre extérieur
n’était pas le plus urgent,--elle fixait sa folie avec une lucidité de
savant ou encore, comme un horloger, elle en scrutait le mécanisme. Elle
se revit, seconde par seconde, depuis que Ruppert et Malouin s’étaient
affrontés, cependant que la porte restait ouverte et remuait vers la
forêt.
* * * * *
--C’est à cet instant, se dit-elle, que j’ai cessé d’être moi-même.
C’est là que je n’ai plus agi et qu’une autre, l’inconnue contre
laquelle je lutte depuis vingt ans, m’a animée. J’ai parfaitement senti
son emprise. Elle a bouclé, comme en prison, ma sagesse qui la gênait;
sur-le-champ, elle a mené le jeu avec une rage ennemie. Il faut que je
sache bien ce qu’elle a fait, parce que demain peut-être, je ne le
saurai plus. Elle sera repartie, m’abandonnant dans mon désastre. En ce
moment, je la vois bien...
* * * * *
Elle revivait toute la scène:
* * * * *
Et qui donc, en effet, autre qu’une ennemie, venue du fond du sang, et
des âges, lui avait dicté son premier geste, bien avant même que Ruppert
eût menacé Grégange et que l’idée de leur duel se fût imposée? Qui donc,
sans même la prévenir, avait obligé la créole à s’asseoir, à jeter
brusquement ses souliers, et puis, à se lever, à surgir comme une folle
de sa robe? Trois pressions, et elle avait été en combinaison, prête à
se livrer aux sarcasmes, à l’admiration outrageante de trois étrangers,
à courir, avec des façons d’habitude, dans les bras d’un homme chéri,
inconnu. Et elle était madame Baïta et depuis vingt années de veuvage,
la plus chastement orgueilleuse! Quelle aïeule ignorée l’obligeait à
s’avouer ainsi réversible?
Cependant elle avait fait cela, d’abord sans hésiter, et elle en gardait
la stupeur... Elle cherchait.
* * * * *
Sauver sa fragile amie, la tirer du piège? Explication fallacieuse.
Est-ce qu’elle n’avait pas elle-même un honneur à sauvegarder, sans
compter celui de son fils? Non, son action, c’était le surgissement de
quelque chose, bien autrement mystérieux. Elle s’épanouissait sur quatre
lustres de refoulement, comme éclate une rose soudaine sur un rosier
qu’on croyait mort. A tout le moins, ce n’était pas pour Léopoldine
qu’Emma si fort avait tremblé, mais pour Ruppert. Et peut-être--avant
tout--peut-être avait-elle craint, dans une pensée fulgurante, que ces
deux amants pris ensemble, n’en fussent liés pour la vie. Peut-être, du
tréfonds de l’instinct, avait-elle deviné son intervention délétère à
leur bonheur? Et pourquoi pas? Madame Baïta pouvait-elle répondre «de
l’autre», de celle qui l’avait prise en son pouvoir, dans une manière de
coup d’état? Tant de vieux remous nous agitent du fond de la race
ignorée!
Étonnée maintenant d’avoir eu la dernière sagesse de s’environner d’une
fourrure, elle se revoyait ouvrir la porte. Elle se revoyait
apparaître,--mieux que nue en effet!--devant quatre hommes. Elle savait
de quelle façon elle avait touché l’épaule de Ruppert, comme avec une
patte de lionne. Elle s’entendait le tutoyer. Jusque-là, cependant, elle
en était sûre, elle avait joué sa comédie. Elle se livrait à Grégange, à
Barragnas, à Sola, pas à Ruppert. Ruppert, elle le défendait, et pouvait
encore, à ses yeux, se targuer d’un dévouement pur. C’est alors que
l’animatrice obscure avait dévoyé sa frénésie. Madame Baïta savait à
quelle seconde, sur quelle exclamation précise de Malouin! Il jappa, ce
comte insolent:
--Madame Baïta! Madame Baïta... Pas possible!
Et comment, pas possible? Pourquoi donc?--Réponds, avait soufflé--et à
la fois dans son cœur, dans son esprit, dans sa chair,--la tentatrice
mystérieuse. Grégange ne veut point dire que tu t’avères femme trop
chaste, mais certainement trop vieillie, hors cadre pour une telle
aventure. Réponds.--Madame Baïta avait répondu. Elle percevait encore
dans la chambre l’écho de sa voix véhémente:
--Quoi, madame Baïta! madame Baïta! Ne répétez pas mon nom avec tant de
stupéfaction! Est-ce que je n’ai pas le droit à l’amour, comme tout le
monde!
Elle se revoyait, là encore, agrafée maintenant à Ruppert, déjà leurs
chaleurs se mêlant:
--Et pourquoi te défendais-tu? Pourquoi ne leur as-tu pas dit? Te
croyaient-ils capable, un homme comme toi, d’avoir une autre maîtresse
que celle, ardente et bonne, que je suis!
* * * * *
C’est là qu’elle avait perdu pied, là que Poldi l’avait comprise, là
qu’elle s’était élancée, cependant que, peu à peu, l’étreinte, d’abord
feinte de l’homme se resserrait.
--Je t’aime, lui avait-elle avoué dans un cri, je t’aime! Et que
m’importe ce qu’ils pensent. J’ai une voix farouche à te le redire
devant eux. Est-ce qu’ils savent ce que c’est que l’amour? Est-ce que
leurs épouses s’y connaissent?... Pourquoi, tendre et beau, ne serais-tu
pas adoré de la femme--jeune encore, oui, jeune, jeune!--que je
suis?--Le scandale...
* * * * *
Elle savait qu’elle avait hésité sur ce mot, haleté. Ce n’est pas elle
qui le disait, c’était l’ensorceleuse. Mot imprudent. Madame Baïta
faillit, sous sa secousse, se retrouver. Une seconde, elle sortit
d’elle-même, comme un oiseau vole sur son ombre, mais déjà il était trop
tard: elle vit son malheur et s’y précipita.
* * * * *
--Que me fait le scandale? Oui, je l’aime! Oui ses baisers sont ce qui
me paraît le plus précieux! le plus enviable...
Et elle n’avait plus parlé que pour lui, ne s’était plus adressée qu’à
lui, épousant les formes de son corps dans un délire grandissant:
--N’est-ce pas... n’est-ce pas que tu me comprends? N’est-ce pas que tu
devines combien je te suis dévouée, combien tu m’es cher?... Mon
amant...
Elle s’était retournée vers les autres, furieuse et divinisée, criant
sans voix:
--Vous vouliez la connaître, sa maîtresse? Eh bien vous la voyez, vous
la lui enviez peut-être? Sa maîtresse, c’est moi! c’est moi! c’est moi!
* * * * *
Il y avait une heure qu’elle avait été habitée par ce délire. On eût dit
autrefois: possédée. Maintenant elle se sentait triste comme la chair.
* * * * *
Elle se leva. Elle erra seule dans la chambre dont les murs, effacés par
l’ombre, disparaissaient. La porte s’ouvrait et se refermait doucement,
comme si le vent invisible l’eût fait vivre; comme si, tour à tour, des
esprits l’eussent poussée pour entrer ou pour ressortir, après avoir
tourné autour de cette vivante qui les intéressait. Maintenant, Emma
Baïta se rhabillait à tâtons. Elle ne connaissait pas les aîtres. Où
trouver seulement une allumette dans cette maison inconnue? Et si
Ruppert ne revenait pas? Assiégée par la forêt,--bloc informe, immense,
qui s’amalgamait à la nuit;--la créole devrait rester là jusqu’au
lendemain...
Avec peine, en se traînant d’un meuble à l’autre, elle retrouva ses
souliers, sa robe, son sac, et là, ses gants, son chapeau. A mesure
qu’elle les recouvrait, il lui semblait que l’ennemie ne s’intéressait
plus à elle, que cette gueuse allait partir, son travail fait, la
laissant seule. Alors, revêtue, elle se mit à balbutier des
supplications. Elle ne savait pas à qui puisqu’elle était seule et que
le refuge divin lui manquait, puisqu’elle n’avait pas de remords. Elle
suppliait la vie de l’épargner, se tordant les mains de désarroi, isolée
dans un peuple d’arbres. Toutes les conséquences de son action
semblaient entrer lentement, l’une après l’une, par cette porte affreuse
qui bougeait...
* * * * *
Elle entendit un pas et qui se hâtait. Elle comprit que l’homme pour
lequel elle s’était perdue, revenait. Elle le vit sur le seuil ou,
plutôt, elle le devina dans la ténèbre.
--Emma, dit-il, où êtes-vous?
Elle murmura:
--Je suis là!
Il marcha vers elle; il raconta:
--Poldi est repartie dans la voiture qui doit être déjà au Moulleau.
Rien à faire d’elle. C’est fini. Mon Chinois conduit les chevaux. Il
reviendra à notre rencontre. Partons... Je connais le chemin, partons.
Il la cherchait avec ses mains, comme un aveugle et, quand il l’eut
trouvée, il l’attira vers lui, la pressa contre sa poitrine et la
caressa doucement.
Il dit encore, tout bas:
--Vous êtes noble, magnifique, Emma, la première vraie femme de ma vie.
Il prit ses lèvres.
Madame Baïta ferma les yeux. Frissonnante et triste, comprenant que
l’ennemie n’était pas loin, elle suivit Ruppert sans un mot.