XVIII

Le lendemain, Léopoldine, en amazone et bottée, monta vers neuf heures,

à cheval. Elle entra, tranquille et seule, dans la forêt après avoir

traversé la ville d’hiver, où guérissent les pulmoniques.

La journée s’annonçait tiède sous un dôme délicat, nuancé du gris

d’étain au vert tendre. De beaux nuages, l’air de voiliers, nageaient

dans la lumière fluide. Les pieds de la monture foulèrent le sable et la

solitude commença. La jeune femme s’y enfonçait sans la redouter.

Cependant, qu’elle est profonde, vaste, immédiate sitôt les dernières

maisons!

* * * * *

Solitude magnifique: elle ne cesse de vous escorter jusqu’aux confins

des landes, vers Bayonne, le long des plages immenses, éternelle et

toujours mouvantes, par-dessus les étangs survolés de mélancolie,

peuplés soudain de canards sauvages, de tristes courlis, de pluviers, de

tous les oiseaux migrateurs, lorsqu’ils descendent vers le sud. Parmi le

jet muet de millions d’arbres, on n’entend rien que, parfois, la voix

criarde de ces troupeaux du ciel, de ces nomades s’appelant dans les

déserts atmosphériques, ou les abois méchants d’un chien qui joue au

caporal autour d’une escouade de vaches lustrées. Il les harcèle, bon

gradé, dans l’esclavage du devoir. De loin en loin s’avance un résinier

sur ses sandales souples; un taureau, seul comme un dieu, surgit à

l’angle d’un chemin, grattant le sol de son sabot étroit, ou encore une

harka de dindons importants, plus stupides que des guerriers. Ils

gloussent en étalant les chamarres de leur poitrine. Derrière eux, le

silence déchiré se retisse. Plus rien. Les tardives tourterelles

éclaboussent une minute la surface tranquille des bois; un renard, mais

qu’on ne voit pas, observe à l’orée d’un chêne creux, aïeul insolite

fourvoyé parmi les pins, vieux poète sans âge que les arbres nouveaux ne

connaissent plus. Partout l’isolement se multiplie. N’allez point seul,

sur votre cheval, dans ces méandres délaissés: vous y manqueriez de

prudence; gardez de vous évanouir après une chute au milieu de cette

bataille immobile et sans brancardiers; n’oubliez pas qu’à moins d’une

heure d’Arcachon, il existe des thébaïdes où l’oubli dort pendant des

jours.

* * * * *

Poldi, cependant, galopait. Elle montait une «ancienne», une vigoureuse

Tarbaise qui semblait savoir le chemin; d’ailleurs, la cavalière ne

s’égarait point. Elle piquait droit vers la Teste, par des sables sûrs,

ayant soin d’apercevoir de loin les découverts de la campagne, tout en

demeurant dans les abris forestiers. Elle aperçut le monument de

Brémontier, la belle pierre rose élevée, par un miracle de bon goût,

dans une clairière sans passant. On peut imaginer qu’elle y surnagerait,

après un cataclysme. La jeune femme, bien éloignée de ce problème, ne

vit que Ruppert l’attendant. Il était en selle sur un Syrien blanc, un

entier à large encolure. Ce mâle fouettait sa croupe d’une queue

chevelue. De ses prompts naseaux accueillant l’odeur chaude de la

jument, il hennissait vers l’arrivante.

Les bêtes frémirent, rapprochées, portant les amants bouche à bouche[1].

[1] Fameux groupe équestre, à tenter mon ami, l’héroïque sculpteur

Kristesco. (Note de l’auteur.)

Ils s’élancèrent dans la direction du Pyla.

Quand les sentes devenaient trop sinueuses, entre les arbres rapprochés,

madame de Grégange fonçait comme à la chasse. Ils arrivèrent, après

vingt minutes de course, dans une étonnante vallée.

* * * * *

Personne. Pas une bâtisse visible et pourtant des chemins tracés d’après

un plan initial. Envahis par l’herbe et les ronces, ils semblaient

revenus à l’abandon. Il fallait écarter les branches, tendre devant soi,

le bras, la cravache, défendre la tête de l’animal. C’était l’Éden,

l’immense projet d’une ville nouvelle, délaissée. L’air, plus nerveux et

moins balsamique que tout à l’heure, annonçait la proximité de la mer.

De dos, apparurent les dunes, géantes qui, de front, à l’entrée des

passes, ressemblent aux sahariennes des bords du Nil. En les creusant,

si des armées d’esclaves captifs pouvaient, pendant des ans, mourir à

ces travaux, on y retrouverait des peuples d’arbres momifiés, restés

pareils à eux-mêmes, sous l’immense poussière dure des sables. Ils ne se

changeront point en tourbe. Ils se conservent là, comme faisaient les

Pharaons avant que viennent les voleurs. A elles seules, ces

recouvreuses de forêts suffiraient à donner l’impression du désert si

l’Éden ne s’en chargeait pas. Tandis qu’elles évoquent l’Afrique, il

offre l’enchantement des solitudes où l’on chevauche à la rencontre des

Peaux-Rouges. Mais, à deux pas, une colline franchie, foisonne le Pyla.

Il y pousse des champignons en ciment armé, parmi les bastringues et les

villas où l’on vend de l’épicerie. Grâce particulière à ce pays

prestigieux: tout y est neuf ou n’y est point. Ouf: pas de ruines! On

sent l’Amérique en face. Dans dix ans, elle y viendra faire le week-end,

courre le renard, selon les vieilles règles, le dimanche matin. Ceux de

New-York, ici, ceux de San-Francisco à Honolulu. Mais ici, un Éden,

proche à se cacher, commencera hors de la ville. De nouvelles Poldi le

sauront.

* * * * *

De front avec celle d’aujourd’hui, Ruppert filait maintenant au trot

ramassé du Syrien. De temps en temps, il encourageait son amie d’un

sourire. Mais pourquoi? Elle était heureuse de la chevauchée, n’eût-elle

point été un prélude. En quelques minutes, après un crochet remontant

qui les mit au pas, ils atteignirent une maison.

Elle était petite et plate, presque invisible derrière de jeunes pins.

L’écrivain la tenait depuis quinze jours d’un peintre originaire de

Bordeaux, mais définitivement parti pour l’Espagne. Cet amoureux de

Velasquez l’avait construite sans architecte, dans le but de s’y

reposer. Elle était un pied-à-terre, formé de deux pièces, joliment

meublées, d’un vestibule et d’une salle de bains. Appelé ailleurs par

son démon, le peintre avait mis une annonce de vente. Ruppert, toujours

à l’affût, avait acheté le jour même, en secret: les amants ressemblent

à ces animaux pourchassés qui ont besoin de plusieurs gîtes.

La porte pleine s’ouvrait, vers le sud-est, sur un large garde-feu. De

ce côté encore, on pouvait regagner Arcachon--la place des Palmiers--en

deux galops de dix minutes, coupés d’un quart d’heure de pas. En somme,

dans son isolement précieux, ce rendez-vous restait choisi pour ramener

en temps propice une infidèle à son mari. L’amant, montre et clef en

main, le rappela à son amie:

--Dix heures, Poldi. Nous repartirons vers onze heures vingt... Tu auras

le temps de faire ta cure habituelle aux Abatilles, de t’y faire masser,

comme tu le racontes en revenant de la promenade.

Ils rirent d’un rire heureux et pénétrèrent dans la maison.

Ils étaient bien seuls en effet...

Il n’y avait rien autour de la bâtisse, rien, que, là-bas, le dos

sinueux et massif des dunes, la vallée silencieuse, herbue, les pins, et

là, tout près, à deux enjambées de la porte, quelque chose qui brillait

près d’un buisson. Une pièce de monnaie? Un morceau de verre cassé? Non:

un bouton de métal arraché par mégarde, tombé sans qu’on le vît, d’une

veste de chasse... Le bouton d’un garde?... Non... plutôt d’un

piqueur... D’un piqueur qui, sans doute, rôdant par là, avait perdu cet

indice de son passage, sans le savoir.

* * * * *

Georges Ruppert et Poldi, quand ils ressortirent tranquillement à

l’heure dite, avaient, dans leur plaisir de se cajoler encore, bien

d’autres chats à fouetter que de remarquer ce bouton-là.

Deux fois vingt ans · 第 30 / 42 题