Le lendemain, Léopoldine, en amazone et bottée, monta vers neuf heures,
à cheval. Elle entra, tranquille et seule, dans la forêt après avoir
traversé la ville d’hiver, où guérissent les pulmoniques.
La journée s’annonçait tiède sous un dôme délicat, nuancé du gris
d’étain au vert tendre. De beaux nuages, l’air de voiliers, nageaient
dans la lumière fluide. Les pieds de la monture foulèrent le sable et la
solitude commença. La jeune femme s’y enfonçait sans la redouter.
Cependant, qu’elle est profonde, vaste, immédiate sitôt les dernières
maisons!
* * * * *
Solitude magnifique: elle ne cesse de vous escorter jusqu’aux confins
des landes, vers Bayonne, le long des plages immenses, éternelle et
toujours mouvantes, par-dessus les étangs survolés de mélancolie,
peuplés soudain de canards sauvages, de tristes courlis, de pluviers, de
tous les oiseaux migrateurs, lorsqu’ils descendent vers le sud. Parmi le
jet muet de millions d’arbres, on n’entend rien que, parfois, la voix
criarde de ces troupeaux du ciel, de ces nomades s’appelant dans les
déserts atmosphériques, ou les abois méchants d’un chien qui joue au
caporal autour d’une escouade de vaches lustrées. Il les harcèle, bon
gradé, dans l’esclavage du devoir. De loin en loin s’avance un résinier
sur ses sandales souples; un taureau, seul comme un dieu, surgit à
l’angle d’un chemin, grattant le sol de son sabot étroit, ou encore une
harka de dindons importants, plus stupides que des guerriers. Ils
gloussent en étalant les chamarres de leur poitrine. Derrière eux, le
silence déchiré se retisse. Plus rien. Les tardives tourterelles
éclaboussent une minute la surface tranquille des bois; un renard, mais
qu’on ne voit pas, observe à l’orée d’un chêne creux, aïeul insolite
fourvoyé parmi les pins, vieux poète sans âge que les arbres nouveaux ne
connaissent plus. Partout l’isolement se multiplie. N’allez point seul,
sur votre cheval, dans ces méandres délaissés: vous y manqueriez de
prudence; gardez de vous évanouir après une chute au milieu de cette
bataille immobile et sans brancardiers; n’oubliez pas qu’à moins d’une
heure d’Arcachon, il existe des thébaïdes où l’oubli dort pendant des
jours.
* * * * *
Poldi, cependant, galopait. Elle montait une «ancienne», une vigoureuse
Tarbaise qui semblait savoir le chemin; d’ailleurs, la cavalière ne
s’égarait point. Elle piquait droit vers la Teste, par des sables sûrs,
ayant soin d’apercevoir de loin les découverts de la campagne, tout en
demeurant dans les abris forestiers. Elle aperçut le monument de
Brémontier, la belle pierre rose élevée, par un miracle de bon goût,
dans une clairière sans passant. On peut imaginer qu’elle y surnagerait,
après un cataclysme. La jeune femme, bien éloignée de ce problème, ne
vit que Ruppert l’attendant. Il était en selle sur un Syrien blanc, un
entier à large encolure. Ce mâle fouettait sa croupe d’une queue
chevelue. De ses prompts naseaux accueillant l’odeur chaude de la
jument, il hennissait vers l’arrivante.
Les bêtes frémirent, rapprochées, portant les amants bouche à bouche[1].
[1] Fameux groupe équestre, à tenter mon ami, l’héroïque sculpteur
Kristesco. (Note de l’auteur.)
Ils s’élancèrent dans la direction du Pyla.
Quand les sentes devenaient trop sinueuses, entre les arbres rapprochés,
madame de Grégange fonçait comme à la chasse. Ils arrivèrent, après
vingt minutes de course, dans une étonnante vallée.
* * * * *
Personne. Pas une bâtisse visible et pourtant des chemins tracés d’après
un plan initial. Envahis par l’herbe et les ronces, ils semblaient
revenus à l’abandon. Il fallait écarter les branches, tendre devant soi,
le bras, la cravache, défendre la tête de l’animal. C’était l’Éden,
l’immense projet d’une ville nouvelle, délaissée. L’air, plus nerveux et
moins balsamique que tout à l’heure, annonçait la proximité de la mer.
De dos, apparurent les dunes, géantes qui, de front, à l’entrée des
passes, ressemblent aux sahariennes des bords du Nil. En les creusant,
si des armées d’esclaves captifs pouvaient, pendant des ans, mourir à
ces travaux, on y retrouverait des peuples d’arbres momifiés, restés
pareils à eux-mêmes, sous l’immense poussière dure des sables. Ils ne se
changeront point en tourbe. Ils se conservent là, comme faisaient les
Pharaons avant que viennent les voleurs. A elles seules, ces
recouvreuses de forêts suffiraient à donner l’impression du désert si
l’Éden ne s’en chargeait pas. Tandis qu’elles évoquent l’Afrique, il
offre l’enchantement des solitudes où l’on chevauche à la rencontre des
Peaux-Rouges. Mais, à deux pas, une colline franchie, foisonne le Pyla.
Il y pousse des champignons en ciment armé, parmi les bastringues et les
villas où l’on vend de l’épicerie. Grâce particulière à ce pays
prestigieux: tout y est neuf ou n’y est point. Ouf: pas de ruines! On
sent l’Amérique en face. Dans dix ans, elle y viendra faire le week-end,
courre le renard, selon les vieilles règles, le dimanche matin. Ceux de
New-York, ici, ceux de San-Francisco à Honolulu. Mais ici, un Éden,
proche à se cacher, commencera hors de la ville. De nouvelles Poldi le
sauront.
* * * * *
De front avec celle d’aujourd’hui, Ruppert filait maintenant au trot
ramassé du Syrien. De temps en temps, il encourageait son amie d’un
sourire. Mais pourquoi? Elle était heureuse de la chevauchée, n’eût-elle
point été un prélude. En quelques minutes, après un crochet remontant
qui les mit au pas, ils atteignirent une maison.
Elle était petite et plate, presque invisible derrière de jeunes pins.
L’écrivain la tenait depuis quinze jours d’un peintre originaire de
Bordeaux, mais définitivement parti pour l’Espagne. Cet amoureux de
Velasquez l’avait construite sans architecte, dans le but de s’y
reposer. Elle était un pied-à-terre, formé de deux pièces, joliment
meublées, d’un vestibule et d’une salle de bains. Appelé ailleurs par
son démon, le peintre avait mis une annonce de vente. Ruppert, toujours
à l’affût, avait acheté le jour même, en secret: les amants ressemblent
à ces animaux pourchassés qui ont besoin de plusieurs gîtes.
La porte pleine s’ouvrait, vers le sud-est, sur un large garde-feu. De
ce côté encore, on pouvait regagner Arcachon--la place des Palmiers--en
deux galops de dix minutes, coupés d’un quart d’heure de pas. En somme,
dans son isolement précieux, ce rendez-vous restait choisi pour ramener
en temps propice une infidèle à son mari. L’amant, montre et clef en
main, le rappela à son amie:
--Dix heures, Poldi. Nous repartirons vers onze heures vingt... Tu auras
le temps de faire ta cure habituelle aux Abatilles, de t’y faire masser,
comme tu le racontes en revenant de la promenade.
Ils rirent d’un rire heureux et pénétrèrent dans la maison.
Ils étaient bien seuls en effet...
Il n’y avait rien autour de la bâtisse, rien, que, là-bas, le dos
sinueux et massif des dunes, la vallée silencieuse, herbue, les pins, et
là, tout près, à deux enjambées de la porte, quelque chose qui brillait
près d’un buisson. Une pièce de monnaie? Un morceau de verre cassé? Non:
un bouton de métal arraché par mégarde, tombé sans qu’on le vît, d’une
veste de chasse... Le bouton d’un garde?... Non... plutôt d’un
piqueur... D’un piqueur qui, sans doute, rôdant par là, avait perdu cet
indice de son passage, sans le savoir.
* * * * *
Georges Ruppert et Poldi, quand ils ressortirent tranquillement à
l’heure dite, avaient, dans leur plaisir de se cajoler encore, bien
d’autres chats à fouetter que de remarquer ce bouton-là.