Les fiançailles d’Antoinette et de René furent annoncées officiellement
quinze jours plus tard. Le jeune homme, comblé, repartit pour Paris où
ses études l’attendaient. Sa mère aurait pu l’accompagner,--elle
l’aurait dû,--la sagesse lui fit défaut. Elle s’était enfuie, mais sans
revoir Ruppert. Elle le revit, son esclavage continua: ce n’est point
vainement que l’Écriture penche vers la femme la forme souple du
serpent. Elle lui enseigne, par cette allégorie, les lentes sinuosités,
les nœuds, les rampements de l’Idée, son vrai démon. La tentation ne
s’envole pas, elle se replie... Madame Baïta, pour se perdre plus avant
au moment où elle semblait sauvée, commit l’erreur de replier son tardif
amour, de l’assouplir, de l’anneler autour de son cœur dangereux, quand
elle aurait dû l’égorger, et, parce qu’il est dans la nature humaine de
doctriner ce qu’on désire, elle appuya sa faiblesse sur des raisons
fallacieuses, excellentes comme toutes les mauvaises raisons. D’abord,
premier trébuchement, elle se flatta d’être hors d’atteinte; et puis,
grandissante folie, elle s’attarda dans la zone même du péril...--Tu
trembles, carcasse, je te materai,--disait Henri IV sous les balles.
C’est que le danger le servait. Emma, à l’instar de l’ambitieux,
s’admonestait pour ne pas fuir; comme lui, elle préférait rester...
Pourtant, depuis son retour auprès des amants, elle évitait d’être trop
mêlée à leurs jeux. Eux-mêmes l’y conviaient moins, doucement rassurés
par l’aveuglement de Malouin. Ignoraient-ils qu’aux mains de certains
fourbes, mondains et policés, les péripéties se préparent, le drame
s’embusque, cependant que nul n’y voit rien?
* * * * *
Tout se passait correctement dans la villa de la vieille madame de
Grégange. Lafourcade, pour se distraire d’une déconvenue, à quoi la
bienséance l’empêchait de faire allusion, allait maintenant à la pêche.
Vers l’aube, il s’embarquait sur une barque sardinière et s’élançait
vers l’Océan. Dix hommes à son bord, il sortait, environné de la
flottille qui ravitaille les fabriques de Gujan-Mestras et d’Arès. Dans
les passes sournoises, et parfois terribles, on le voyait, parmi son
équipage, lutter contre les éléments. Souvent, de loin, sur un autre
bateau, il saluait le duc Decazes, aussi bon marin que chasseur. Depuis
quelques jours, cela n’arrivait plus: il apprit que le duc était à
Paris. Malouin le lui confirma sur une question de son frère:
--Qu’est-ce que tu faisais vers trois heures sur la commune de La Teste,
demanda soudain Albéric. Je passais à cheval. Je t’ai vu, à pied, du
côté du chenil de notre maître d’équipage. Tu parlais avec un piqueur.
--Avec un piqueur? L’étrange idée! Je croyais que ces gens-là ne
savaient que souffler du cor, dit majestueusement madame de Grégange.
Albéric éclata de rire. Déjà soucieux de bonne tenue, il affectait
maintenant devant Emma l’indifférence des blasés:
--Souffler du cor, pouffa-t-il, ah bien oui! Les piqueurs savent lever
le coude pour autre chose! Celui dont je parle a été remplacé il y a
quelques mois pour intempérance. Depuis il pinte sans travailler. Tu le
sais, Malouin? Je vous ai vus ensemble dans un café.
Il continua à la ronde:
--Oui, oui, un café de rouliers! Ils en sortaient, fort bons amis...
La douairière, scandalisée, faillit avaler de travers:
--Ah! çà! Malouin, murmura-t-elle,--cette fois sans voix, avec une
désolation véritable,--est-ce que tu déclines tout à fait? Passe pour
les bars! Mais voilà que tu vas t’exhiber avec le populaire dans une
auberge de rouliers!...
Son fils, l’air gêné, s’expliqua:
--Je n’avais pas encore vu la nouvelle meute de l’équipage Decazes. Vous
savez qu’elle est maintenant une sélection magnifique de bleus de
Gascogne. Je voulais pouvoir en parler à leur maître quand il reviendra
de Paris.
* * * * *
La raison n’était point valable puisque Malouin avait été vu, non point
avec le piqueur en exercice, mais avec un autre, limogé. Nul n’y prit
garde. Le mystérieux comte respira.
--Soit! dit sa mère. J’admets les chiens, mais trinquer avec leur valet!
Elle se rappela un mot de ses jardiniers et l’en foudroya:
--Qu’avez-vous bu? Des champoreaux...
Albéric, sans respect pour son frère aîné, renchérit:
--Des bistouilles!
Poldi, charmante, éclata de rire:
--Qu’est-ce que c’est qu’un champoreau? et qu’une bistouille?
--Cela ne vous concerne point, ma chère! jeta son mari l’air acerbe. Ce
n’est pas un philtre d’amour!
Il piquait vers elle, méchamment, des yeux en boutons de bottines et
claquait des doigts l’air furieux. Elle s’esclaffa. Il fut exaspéré:
--Vous riez comme une épileptique. Est-ce que je vous demande ce que
vous faisiez pendant que j’étais à la Teste?...
Leur oncle, maître d’équipage de la conversation, rompit les chiens. Il
demanda:
--Le duc est à Paris?
--A Paris ou à Cannes sur son yacht, répondit Malouin d’un ton radouci.
--En tout cas, il ne conduira pas lui-même les chasses ce mois-ci, dit
Lafourcade. Je vais lui écrire pour lui demander de le remplacer. Cela
m’amusera, qu’il me fasse l’honneur de me confier une fois ses fameux
chiens.
Malouin sourit bizarrement, cruellement. Sa mère venait de se lever.
Elle s’appuyait avec gentillesse au bras de Poldi. Les suivant, il les
écouta sans peine, car la douairière avait repris sa voix de fifre:
--Décidément, ma chère enfant, je vous avais prévenue: votre pauvre mari
n’est qu’un crétin. Mais je vous aime comme ma fille.
--On verra bien, murmura Malouin.
Dans sa bouche haineuse, il serra les dents et s’en alla.